Un petit sachet de terre, aux éditions La Porte

Pour qui chercherait Laon  sur la carte de France, il verrait les noms proches de Soissons, Reims, Craonne... un peu plus loin, Verdun.  Et cherchant bien, il lirait le nom de la route départementale 18 CD, pour Chemin des Dames. Les noms qu'il lirait autour de ce parcours,  Cerny-en-Laonnois et Craonne, ne correspondent plus aux emplacements des villages d'alors, totalement détruits et reconstruits ailleurs.

Certains d'entre eux portent un double nom, car fusionnés à d'autres, en 1923, pour en garder la trace, en raison de leur disparition «physique» : Chermizy-Ailles, Pancy-Courtecon, Oulche-La Vallée-Foulon,  Vendresse-Beaulne, Colligis-Crandelain, Bouconville-Vauclair,où se trouve – reconstruite, la Ferme d'Hurtebise, détruite comme d'autres qui furent des enjeux majeurs du conflit, et reconstruite quand d'autres ne le furent pas :  la ferme Saint-Martinla Malmaisonla Royère ou Malval... noms de lieux morts dans un paysage ravagé par les bombardements.

C'est donc de Laon, préfecture de l'Aisne, qui fut un enjeu majeur du 1er conflit mondial en tant que poste stratégique proche de Paris, aux mains des allemands du 2 septembre 1914 au 13 octobre 1918) que me parvient l'enveloppe de mon abonnement, d'où je tire deux livrets et... soigneusement protégé dans un feuillet plié du même carton que les couvertures, l'émouvant témoignage de ce qui « reste » vraiment, de tous ces morts – Français, Allemands, conscrits venus des colonies... - de tous ces hommes, dont on a perdu les corps, dans les plaines de Picardie : un éclat d'obus et une pincée de terre provenant du Chemin des Dames...

Alors que j'écris, le sachet brille d'une douce lueur sous la lampe de mon bureau... un peu de ces fantômes m'accompagne ce matin, tandis que je lis la livraison de novembre.

éditions La Porte, Raymond Prunier, Poèmes 14-18, Werner Lambersy, Bureau des solitudes,
4 euros le livret, ou sur abonnement, 6 numéros, 22 euros, chez l'éditeur, Yves Perrine,
215 rue Moïse Bodhuin, 02000 , LAON

 

Raymond Prunier, Poèmes 14-18

 

C'est une méditation sur les lieux de la guerre que nous propose le poète, parcourant dans l'état de demi-conscience de la rêverie des lieux dont on devine qu'il les a longuement arpentés en pensant à ceux qui y tombèrent :

 

 Quand j'emprunte le Chemin des Dames

Je mets des semelles légères

Je leur demande l'autorisation de poser mes pas sur le champ

Je redoute d'effacer les traces

En mettant mes pas dans les leurs (...) 

 

Avec une infinie tendresse, il trace les portraits de ces « fantômes de novembre », et leur parle dans un silencieux échange – et écoute la « rumeur de mille voix enchevêtrées », leur donne sa voix, ses « lèvres vivantes ». Il nous fait entendre ces mères « divinité prosaïques encloses dans la nuit des cuisines » qui avaient inculqué, à leurs fils, sans imaginer le terme, ce devoir d'obéissance qui les a perdus dans la glaise ; ce père pour lequel toutes les choses s'arrêtent et deviennent « à jamais impossibles impossibles impossibles » ; un permissionnaire rêvant de mimosas avant de retrouver les « mâchoires d'acier de boue de pluie » ; « les fiancées d'Hurtebise / Qui chaque novembre reviennent maudire leur injustice », l'ennemi si pareil que « Le Rhin ne justifie pas la mort de l'un / Ni de l'autre »,  ou ce soldat écrivant à sa femme :

 

 Solange

Chère femme

Dis aux petits que je marche vers le front de la loterie majeure

Ils comprendront

Ne leur parle pas d'honneur

Ni de sol à défendre

Nos vingt-huit arpents nos trois vaches

Ne valent pas ma vie (…) 

 

Raymond Prunier écrit dans une langue simple, sans afféterie de style – il écrit comme on parlerait à ses morts familiers, et ses poèmes sont porteurs d'une intense émotion, née de la réalité donnée à ces ombres évoquées. Ombres sans repos – sans sépulture – dont les émotions, les sentiments, la haine parfois, vous frappent si vous leur parlez.

Les images, très rares,  sont profondément justifiées – ainsi cette bise qui « mord voracement (ses) joues » de poète adossé au mur du cimetière, comme les rats sans doute mordirent les visages de ceux qui sont tombés dans la boue des tranchées. Les savants en rhétorique nomment Ekphrasis  la figure de style qui  désigne cette vivace évocation de choses et d'êtres qui sont absents, autant que les ombres évoquées/convoquées des Enfers par Ulysse, qui leur verse une libation de sang pour les faire apparaître, dans le rituel de la νεκυια à  laquelle l'a initié Circé.

Ces ombres, le poète – ou son double - les convoque au rythme de ses pas – nul besoin de verser le sang – celui des victimes est toujours mêlé à la glèbe...  et c'est ainsi que je lis la « Présence » christique du dernier poème :  

 

Ce pain que je mords

Le temps où je meurs

Ce vin que je bois

Le sang que je verse

Ce cri que je lance

Dans l'effroi du feu nourri (…)

 

Présence, toujours, sur la tombe de « Germain » où il porte des fleurs, auprès du « Monument aux vivants » désignant par antonomase la stèle où s'inscrivent les noms qui ne sont pas le sien, qui demeure « Monument le mot le dit / C'est ce qui reste quand on va tout oublier / Cela demeure je suis là / Souvenir vivant très présent / Qui reviendra vous saluer toujours ».

 

Werner Lambersy – Bureau des Solitudes

 

Guy Rouquet((Guy Rouquet dirige l’Atelier imaginaire depuis sa création en 1985. Il est à l’initiative des prix Prométhée et Max-Pol-Fouchet. Il est le créateur de la « Quinzaine littéraire et artistique », organisée autour d’écrivains œuvrant ou ayant œuvré au sein des jurys internationaux du prix Prométhée et du prix Max-Pol-Fouchet dans la grande région lourdaise, en liaison étroite avec ses partenaires institutionnels et des acteurs du monde des arts, des lettres et de l’éducation.))  est le dédicataire du petit recueil suivant commençant par ces vers :

 

Ne craignez rien

Le monde

Ne manquera jamais

De poèmes

 

 Le poète qui nous rassure en liminaire envisage la mort - sa propre mort : « Demain / Je ne respirerai plus ». Mais cette mort, il la décrit cosmique, habitée d'étoiles et des poèmes « qui se préparent sans moi ».  Et dans la foulée de sa rêverie, il envisage un futur dans lequel la Terre aura depuis longtemps vécu, temps mythique à l'envers où, par ce retournement que permettent les mots, le poète peut envisager sa genèse comme celle de l'univers sensible  « Ma mère ouvrait / Les cuisses à la voûte / Céleste » et percuter cette image de celle de ce « petit cadavre / Sur une côte mal connue », mort sans avoir trouvé le refuge. C'est une vaste fresque qui se dessine, à petits traits, dans ce recueil minuscule, où comme en écho aux poèmes 14-18, on entend ici

 

Les pleureuses du vent

Dans le cortège

Indifférent

Des vagues (qui) reprenaient

En choeur

La liste des héros morts 

 

Les considérations – presque des aphorismes -  au fil d'une pensée libre de contraintes, évoquant comme au hasard  des fulgurations qui traversent l'esprit, entre autres sujets,  la maîtrise de Rubens, qui eût pu être écrivain s'il n'avait si bien peint les nombrils – parlent d'avenir, de la douleur de vieillir sous la moquerie des autres, quand on est seul à connaître l'enfant encore en soi : « Je me plains/ Des clones qui me fixent / Dans chaque miroir // ?  Ça n'est pas moi ! Ça ne peut pas être moi ! // Pourtant ! Pourtant disent / Les autres et tous de rire » - et le destin des corps à rejoindre tous cette « Terre à cadavres / Comme des cartables / D'écoliers. »

 

Il s'agit, on le comprend, de deux très beaux textes  - accompagnés de ce petit sachet de poussière,  ils constituent le plus émouvant hommage qu'on puisse faire((je relaie ici l'initiative des abonnés à La Porte, d'adresser un poème, manuscrit, à l'éditeur Yves Perrine, avec le titre "Poème pour un petit sachet de terre"))  aux disparus pour lesquels ces mots constituent un "tombeau" - au sens littéral et littéraire - qu'il faut absolument se procurer, très vite : le tirage n'est que de 200 exemplaires.