> Wilfrid Owen : Et chaque lent crépuscule (extraits)

Wilfrid Owen : Et chaque lent crépuscule (extraits)

Par |2018-12-03T15:54:38+00:00 3 décembre 2018|Catégories : Poèmes|

Né à Oswestry (Shropshire) – tué à Ors (Nord), le 4 novembre 1918,
sept jours avant l’armistice
1

 

Anthem for Doomed Youth

 

What pas­sing-bells for these who die as cat­tle ?

– Only the mons­trous anger of the guns.

Only the stut­te­ring rifles’ rapid rat­tle

Can pat­ter out their has­ty ori­sons.

No mocke­ries now for them ; no prayers nor bells ;

Nor any voice of mour­ning save the choirs, –

The shrill, demen­ted choirs of wai­ling shells ;

And bugles cal­ling for them from sad shires.

What candles may be held to speed them all ?

Not in the hands of boys, but in their eyes

Shall shine the holy glim­mers of good-byes.

The pal­lor of girls’ brows shall be their pall ;

Their flo­wers the ten­der­ness of patient minds,

And each slow dusk a dra­wing-down of blinds.

1917

 

Hymne pour une jeu­nesse per­due

 

Quels glas pour ceux-là qui meurent comme du bétail ?

– Seule la mons­trueuse colère des canons.

Seuls les cré­pi­te­ments rapides des fusils

Peuvent encore mar­mot­ter leurs hâtives orai­sons.

Plus de sin­ge­ries pour eux, de prières ni de cloches,

Aucune voix de deuil sinon les chœurs –

Les chœurs aigus, déments des obus qui pleurent,

Et les clai­rons qui les appellent du fond de com­tés tristes.

Quels cierges por­te­ra-t-on pour leur der­nier voyage ?

Les mains des gosses res­te­ront vides, mais dans leurs yeux

Brûlera la flamme sacrée des au revoir.

Le front pâle des filles sera leur lin­ceul,

Leurs fleurs la ten­dresse d’âmes patientes

Et chaque lent cré­pus­cule, un volet qui se ferme.

 

 

Mental Cases

 

Who are these ? Why sit they here in twi­light ?

Wherefore rock they, pur­ga­to­rial sha­dows,

Drooping tongues from jaws that slob their relish,

Baring teeth that leer like skulls’ teeth wicked ?

Stroke on stroke of pain, – but what slow panic,

Gouged these chasms round their fret­ted sockets ?

Ever from their hair and through their hands’ palms

Misery swel­ters. Surely we have per­ished

Sleeping, and walk hell ; but who these hel­lish ?

– These are men whose minds the Dead have ravi­shed.

Memory fin­gers in their hair of mur­ders,

Multitudinous mur­ders they once wit­nes­sed.

Wading sloughs of flesh these hel­pless wan­der,

Treading blood from lungs that had loved laugh­ter.

Always they must see these things and hear them,

Batter of guns and shat­ter of flying muscles,

Carnage incom­pa­rable and human squan­der

Rucked too thick for these men’s extri­ca­tion.

Therefore still their eye­balls shrink tor­men­ted

Back into their brains, because on their sense

Sunlight seems a blood-smear ; night comes blood-black ;

Dawn breaks open like a wound that bleeds afresh.

– Thus their heads wear this hila­rious, hideous,

Awful fal­se­ness of set-smi­ling corpses.

– Thus their hands are plu­cking at each other ;

Picking at the rope-knouts of their scour­ging ;

Snatching after us who smote them, bro­ther,

Pawing us who dealt them war and mad­ness.

 

 

Les alié­nés

 

Qui sont ils ? Pourquoi se tiennent-ils ici dans le cré­pus­cule ?

Pourquoi se balancent-elles, ces ombres du pur­ga­toire,

Langues pen­dantes bavant leur délec­ta­tion,

Dents en sou­rires obs­cènes comme celles de sque­lettes ?

La dou­leur vient et revient, – mais quelle lente panique,

A creu­sé ces gouffres autour de leurs orbites ?

Dans leurs che­veux et sur leurs paumes

La misère meurt de chaud. C’est sûr nous sommes morts

Pendant notre som­meil, nous mar­chons en enfer…

Mais qui sont ces dam­nés ?

– Voici les hommes dont les morts ont pris l’esprit.

Dans leurs che­veux pia­note le sou­ve­nir de meurtres,

Ces innom­brables meurtres dont ils furent témoins.

À tra­vers les bour­biers de chair, ils errent impuis­sants,

Foulant le sang hors de pou­mons qui aimaient rire.

Toujours il leur faut voir ces choses et les entendre,

Fracas de canons, envols de muscles démem­brés,

Carnages sans pareils et gas­pillages humains

Trop denses pour qu’ils en émergent.

C’est pour­quoi leurs yeux tour­men­tés se contractent encore,

Entrent dans leur cer­veau, car pour leurs sens

La lumière du soleil semble tache de sang, la nuit arrive noire,

L’aube s’ouvre comme bles­sure à nou­veau sai­gnante.

– Ainsi leurs faces portent-elles, hilare, hideuse,

L’affreuse faus­se­té de cadavres sou­riants.

Ainsi leurs mains se cueillent-elles,

Triturant les nœuds des fouets qui les battent.

Ils cherchent à nous sai­sir, mon frère, nous les avons frap­pés ;

Ils cherchent à nous tou­cher, nous leur avons don­né

La guerre et la folie.

1918

 

I am the ghost of Shadwell Stair

 

I am the ghost of Shadwell Stair.

Along the wharves by the water-house,

And through the caver­nous slaugh­ter-house,

I am the sha­dow that walks there.

Yet I have flesh both firm and cool,

And eyes tumul­tuous as the gems

Of moons and lamps in the full Thames

When dusk sails wave­ring down the Pool.

Shuddering, a purple street-arc burns

Where I watch always. From the banks

Dolorously the ship­ping clanks.

And after me a strange tide turns.

I walk till the stars of London wane,

And dawn creeps up the Shadwell Stair.

But when the cro­wing sirens blare,

I with ano­ther ghost am lain.

1918

 

 

Je suis le fan­tôme de Shadwell Stair

 

Je suis le fan­tôme de Shadwell Stair.

Le long des quais, du réser­voir,

Dans les cavernes des abat­toirs

Je suis l’ombre qui marche.

Pourtant je suis de chair ferme et fraîche,

Mes yeux sont vifs comme les gemmes

Que jettent à la Tamise lunes et lampes

Quand le cré­pus­cule titube sur les bas­sins.

Les réver­bères pourpres fris­sonnent et brûlent

Où je monte ma garde. Depuis les berges,

Les navires grincent leur dou­leur

Et der­rière moi monte une étrange marée.

Je marche jusqu’au déclin des étoiles sur Londres,

L’heure où l’aube gra­vit les marches de Shadwell.

Mais quand sonne le chant des sirènes

Je suis déjà cou­ché près d’un autre fan­tôme.


Notes

  1. avec l’aimable per­mis­sion de l’éditeur, extraits de Poèmes et lettres choi­sis et tra­duits de l’anglais par Barthélémy Dussert, avec la col­la­bo­ra­tion de Xavier Hanotte, nou­velle édi­tion revue et aug­men­tée, Le Castor Astral[]

mm

Marilyne Bertoncini

Marilyne Bertoncini, co-res­pon­sable de la revue Recours au Poème, doc­teur en Littérature, spé­cia­liste de Jean Giono, col­la­bore avec des artistes, vit, écrit et tra­duit de l’anglais et de l’italien. Ses textes et pho­tos sont publiés dans diverses revues fran­çaises et inter­na­tio­nales, dans des antho­lo­gies, et sur son blog :  http://​mino​tau​ra​.unblog​.fr.

Principales publi­ca­tions :

Traductions : 

  • tra­duc­tions de l’anglais (US et Australie) : Barry Wallenstein, Martin Harrison, Peter Boyle (Recours au Poème édi­teurs, 2014 et 2015), Carol Jenkins ( River road Poetry Series, 2016)
  • autres tra­duc­tions :
  • Secanje Svile, Mémoire de Soie, Tanja Kragujevic, édi­tion tri­lingue, Beograd 2015
  • Livre des sept vies , Ming Di, Recours au Poème édi­tions, 2015
  • Histoire de Famille, Ming Di, édi­tions Transignum, avec des illus­tra­tions de Wanda Mihuleac,  juin 2015
  • Instantanés, Eva-Maria Berg, édi­tions Imprévues, 2018

Poèmes per­son­nels : 

  • Labyrinthe des Nuits, suite poé­tique, RaP édi­teur, 2015
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, Encres Vives, avril 2016
  • Aeonde, La Porte, 2017
  • AEncre de Chine, livre-ardoise sur un pro­jet de Wanda Mihuleac
  • Le Silence tinte comme l’angélus d’un vil­lage englou­ti, édi­tions Imprévues, 2017
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence, Jacques André édi­teur , mars 2017
  • L’Anneau de Chillida, L’Atelier du Grand Tétras, 2018
  • Mémoire vive des replis, poèmes et pho­tos de l’auteure, édi­tions “Pourquoi viens-tu si tard?”, novembre 2018
  • Sable, sur des gra­vures de Wanda Mihuleac, Transignum (à paraître mars 2019)

(fiche bio­gra­phique com­plète sur le site de la MEL : http://​www​.​m​-​e​-​l​.fr/​m​a​r​i​l​y​n​e​-​b​e​r​t​o​n​c​i​n​i​,​e​c​,​1​301 )

X