Il n’y a pas en Poésie de réa­li­té posi­tive.
Il y a une vie pro­fonde, une émo­tion intense trans­fi­gu­ra­trice, qui dépendent fort peu de la cir­cons­tance exté­rieure qui les a pro­vo­quées.
A l’heure de grâce un rien ou presque suf­fit par­fois à don­ner la secousse créa­trice et à mettre en branle le génie intime qui aus­si­tôt du rien s’empare et à l’infini, l’amplifie(…) »

Marie Noël
(exergue à 
Les Chants de la Merci, Poésie Gallimard)

Sans être igno­rée (en témoigne entre autres l’activité de l’Association Marie-Noël 1http://​www​.marie​-noel​.asso​.fr/ qui publie régu­liè­re­ment des recherches sur ses écrits), l’œuvre de Marie Noël, de son vrai nom Marie Rouget, est mal­gré tout aujourd’hui presque mar­gi­nale, et en tous cas fort peu citée ou connue des géné­ra­tions suc­ces­sives à sa dis­pa­ri­tion. La poète a pour­tant été che­va­lier de la Légion d’honneur, et lau­réate en 1962 du Grand Prix de poé­sie de l’Académie fran­çaise pour l’ensemble de son oeuvre, et admi­rée par ses contem­po­rains, dont Colette – écri­vaine majeure de la même géné­ra­tion, au par­cours si dif­fé­rent – Aragon, Bernanos, Cocteau, Mauriac ou Montherlant, qui la consi­dé­rait comme « le plus grand poète fran­çais ». Ses poèmes sont en outre bien vivants dans la mémoire de celles et ceux qui – comme moi les autrices des deux livres que nous pré­sen­tons aujourd’hui- les ont ren­con­trés à l’adolescence et lui vouent un atta­che­ment fidèle.

Marie Noël c’est, pour moi, la superbe « Chanson de Toile » 2tirée du recueil “Les chan­sons et les heures” – Editions Crès Et Cie, 1930 et Stock, 1948 inter­pré­tée par Julette Gréco en 1969 sous le titre « et je cou­sais » 3 et ici par Catherine Sauvage 4https://​www​.you​tube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​7​L​g​L​1​y​V​a​p-s – c’est aus­si « La Mort et ses mains tristes », 5dit par Claude Donnay ici https://​www​.you​tube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​N​Z​L​p​k​D​y​R​LPI – sou­ve­nir de soi­rées gui­tare et feu de bois, qui émergent les pre­miers.

Peut-être la noto­rié­té de ces beaux poèmes, ins­pi­rés d’un cha­grin amou­reux – ce lyrisme si musi­cal dans sa forme clas­sique – chant de la femme aban­don­née et rési­gnée, évo­quant pour le pre­mier la cou­ture – acti­vi­té domes­tique et tra­di­tion­nel­le­ment dévo­lue à la femme, et le second fai­sant évo­luer son per­son­nage dans un ciel mar­qué par la reli­gion catho­lique, sous des formes de chan­son tra­di­tion­nelle –, ont-ils occul­té – et daté – l’ensemble d’une œuvre fort ample (récits, chan­sons, ber­ceuses, com­plaintes, contes, poèmes, psaumes et jour­nal de notes intimes) qui s’avère beau­coup plus pro­fonde – et libre dans la pen­sée – qu’elle ne pour­rait paraître, méri­tant qu’on la redé­couvre – comme Marie Noël mérite d’être déli­vrée, des hardes de Cendrillon « vieille fille  triste et dédai­gnée » dans l’image d’elle qu’on véhi­cule, pour lui redon­ner l’éclat de la poète véri­table et pro­fonde qu’elle est – ce qu’au fil des années n’ont pas oublié d’autres poètes : Jeanne-Marie Baude, Raymond Escholier, Marie-Thérèse Jeanneau, Benoît Lobet, Michel Manoll, et bien d’autres.C’est aus­si ce à quoi s’attachent, chez Desclée de Brouwers, la poète Colette Nys-Mazure, dont nous avons déjà publié un article sur Marie Noël, et Chrystelle Claude de Boissieu, pro­fes­seure et cher­cheuse.

Marie Rouget-Noël est née le 16 février 1883 à Auxerre, dans une famille très culti­vée et peu reli­gieuse, si l’on excepte la foi mater­nelle – son père, pro­fes­seur de phi­lo­so­phie, était un agnos­tique qui l’a tôt plon­gée dans la lec­ture des roman­tiques, mais aus­si des tra­giques grecs, et de Platon. Enfant à la san­té fragile,elle reçoit des cours de pia­no et d’harmonie – la musique (notam­ment Beethoven mais aus­si Fauré, Debussy…) fait par­tie de sa vie – le maître de cha­pelle de la cathé­drale – élève et ami de Vincent d’Indy – l’aide à l’harmonisation de ses mélo­dies pour les­quelles elle écrit d’abord des paroles avant de se mettre à écrire des textes auto­nomes. Son par­rain, Raphaël Périé, sen­sible à son talent, fait publier ses pre­miers poèmes dans La Revue des Deux Mondes en 1910.

Dans son entou­rage inter­viennent aus­si l’abbé Mugnier, confes­seur de la com­tesse Anna de Noailles et de Jean Cocteau., ain­si que le cri­tique Henri Brémond, en quête de « poé­sie pure », lié à Paul Valéry6.Poésie pure  est publié en 1926. Selon son auteur, la poé­sie comme tous les autres arts, aspire à rejoindre la prière, d’où son livre Prière et Poésie (1925) – ses car­nets, témoins de son expé­rience reli­gieuse, regroupent des cita­tions de Saint Jean de la Croix et Sainte Thérèse d’Avila, mais aus­si de Milosz, Rilke, Goethe… Simone Weil … for­ma­tion, voca­tion tout autant reli­gieuse que poé­tique.

Célibataire toute sa vie, elle ne quit­ta pas vrai­ment sa ville natale, Auxerre, et l’ombre de sa cathé­drale. Un amour de jeu­nesse déçu évo­qué dans la « chan­son de toile » (et l’attente – roman­tique, peut-être, mais l’on serait ten­té de dire « méta­phy­sique »- de l’unique Amour qui ne vien­dra jamais), la mort de son jeune frère un len­de­main de Noël (d’où son pseu­do­nyme sans doute), les crises de sa foi dont elle parle dans ses écrits…. ponc­tuent la vie appa­rem­ment sans éclats d’un « per­son­nage pour « scène de de la vie de pro­vince au début du siècle » ain­si que l’énonce Henri Gouhier dans sa pré­face au recueil « Les Chansons et les heures » (éd. Gallimard Poésie) – modeste pro­vin­ciale qu’anime une flammes inté­rieure inten­sé­ment pas­sion­née et vibrante.

Elle décède le 23 décembre 1967 – recon­nue par ses pairs et l’institution, à la veille des grandes trans­for­ma­tions socié­tales qui donnent aux femmes la pos­si­bi­li­té de plus de liber­tés, et de recon­nais­sance. Son œuvre, léguée à la « Société des Sciences Historiques et Naturelles de l’Yonne » fait l’objet d’études et de publi­ca­tions. Outre ces chan­sons à la forme tra­di­tion­nelle, elle est aus­si l’autrice d’une œuvre plus sombre qui lui a valu d’être nom­mée par André Blanchet 7Le Révérend Père André Blanchet (1889-1973) était recon­nu, au tour­nant du XXe siècle, comme un cri­tique lit­té­raire majeur de son temps. Membre de la Compagnie de Jésus, il devint, à par­tir de 1947, rédac­teur dans la revue Études. En contact avec de nom­breux hommes de lettres de son temps (en par­ti­cu­lier Paul Claudel et Marie Noël), il rédi­gea de nom­breux articles de cri­tique lit­té­raire ; les plus impor­tants sont ras­sem­blés dans La Littérature et le spi­ri­tuel, œuvre consa­crée en 1959 par le Grand Prix de la cri­tique lit­té­raire « sœur de Baudelaire et peut-être même d’Antonin Artaud » – et en effet, c’est du fond d’une nuit noire, où elle se débat contre le doute – et dont témoignent aus­si les pages de ses « notes intimes » (publiées en 1959) . Son com­pa­gnon de doute et de colère, c’est un ange de mélan­co­lie dont elle parle dans une langue musi­cale et sans apprêt :

J’ai été ten­tée par l’Ange noir et vous le savez bien. J’ai dou­té, j’ai per­du la foi, j’ai aper­çu la féro­ci­té des lois éter­nelles … Par amour, j’ai tout accep­té, mais il y a tou­jours en moi ce puits fer­mé où une véri­té se débat.

La pré­face à la réédi­tion des Chants de la Merci et de la pitié chez Gallimard donne des pistes pour lire cette œuvre sombre, dans laquelle, selon Rémi Gouhier, la poète assume le rôle de Job, dont elle dit

 

Le Destin de l’homme s’opère sous la mal­veillance éter­nelle d’une Force mau­vaise. Job sera tou­jours là, face à Dieu, pour s’en plaindre. 

 

Il me semble, à par­cou­rir les vers de Marie Noël, y entendre des échos des grandes mys­tiques d’autrefois : Dans le chris­tia­nisme, ce terme désigne une per­sonne qui vit inti­me­ment unie à Jésus-Christ – et l’oeuvre noë­lienne tisse de nom­breux liens entre la locu­trice et cette figure – notam­ment à tra­vers l’image de l‘hos­tie à laquelle la poète s’assimile. Face à la pré­sence du mal – cause de grandes crises de « foi » pour notre autrice – mal coexis­tant à la vie et venant du même dieu « de bon­té » qui a créé le monde, elle accepte de se don­ner entiè­re­ment, mal­gré tout.

Portraits intimes de Marie Noël, le livre de Chrystelle Claude de Boissieu, est conçu comme un album abon­dam­ment illus­tré de pho­tos de la poète, en miroir du texte, por­trait com­po­site en dix sta­tions ordon­nées en paires com­plé­men­taires : la raisonnable/​la dérai­son­nable, la timide/l’intrépide… Ce por­trait et com­po­sé de mots de Marie Noël, sur les­quels se greffent les réflexions, nota­tions bio­gra­phiques fac­tuelles, ana­lyses des pho­tos, « rêve­ries » de Madame de Boissieu que lui per­met une longue inti­mi­té avec la poète, son œuvre et ses lieux, fruit d’une « (re)connaissance dans une ville, dans des livres. Une ren­contre par tâton­ne­ments, par ajus­te­ments », ain­si que l’explique la pré­face. Cette quête de l’identité véri­table de « La poète d’Auxerre », menée avec amour et patience au fil des années, en réponse à la « sup­pli­ca­tion insis­tante » ins­crite dans un poème :

 

Connais-moi si tu peux, ô pas­sant, connais-moi !
Je suis ce que tu crois et suis tout le contraire

Livre sin­cère, docu­men­té et « amou­reux », il nous pré­sente diverses facettes de cette femme à la pen­sée tour­men­tée sous l’apparence tran­quille de sa vie pro­vin­ciale, et tente nous en pro­po­ser, à tra­vers la mise à nu de la « dyna­mique des contraires » une image plus com­plexe, et plus vivante, hors des cli­chés hagio­gra­phiques ou des images d’Epinal.

Le Chant des jours, une année en poé­sie, se pré­sente comme une sorte d’almanach, ou de bré­viaire, com­po­sé par Colette Nys-Mazure qui a pui­sé dans l’oeuvre de la poète (ses recueils ou ses notes intimes) des textes brefs, à consul­ter « par bribes, dans le métro, l’avion, à la pause-café ou dans un lit d’hôpital, glis­sé sous l’oreiller à la place du télé­phone » pour y pui­ser de la force dans les moments d’épreuve, de la joie et de l’apaisement dans un monde par­ti­cu­liè­re­ment bous­cu­lé par les forces du mal et de l’ignorance. Projet adap­té à un monde contem­po­rain où le temps manque pour la médi­ta­tion et la ren­contre.

 

*

 

Poèmes de Marie Noël

Connais-moi …

Connais-moi si tu peux, ô pas­sant, connais-moi !
Je suis ce que tu crois et suis tout le contraire :
La pous­sière sans nom que ton pied foule à terre
Et l’étoile sans nom qui peut gui­der ta foi.

Je suis et ne suis pas telle qu’en appa­rence :
Calme comme un grand lac où reposent les cieux,
Si calme qu’en plon­geant tout au fond de mes yeux,
Tu te ver­ras en leur fidèle trans­pa­rence…

Si calme, ô voya­geur… Et si folle pour­tant !
Flamme errante, fétu, petite feuille morte
Qui court, danse, tour­noie et que la vie emporte
Je ne sais où mêlée aux vains che­mins du vent.

Sauvage, repliée en ma blan­cheur crain­tive
Comme un cygne qui sort d’une île sur les eaux,
Un jour, et len­te­ment à tra­vers les roseaux
S’éloigne sans jamais appro­cher de la rive…

-Si dou­ce­ment har­die, ô voya­geur, pour­tant !
Un confiant moi­neau qui vient se lais­ser prendre
Et dont tu sens, les doigts ser­rés pour mieux l’entendre,
Tout entier dans ta main le coeur chaud et bat­tant. –

Forte comme en plein jour une armée en bataille
Qui lutte, saigne, râle et demeure debout ;
Qui triomphe de tout, risque tout, souffre tout,
Silencieuse et haute ain­si qu’une muraille…

Faible comme un enfant par­ti pour l’inconnu
Qui s’avance à tâtons de bles­sure en bles­sure
Et qui par­fois a tant besoin qu’on le ras­sure
Et qu’on lui donne un peu la main, le soir venu…

Ardente comme un vol d’alouette qui vibre
Dans le creux de la terre et qui monte au réveil,
Qui monte, monte, éper­du­ment, jusqu’au soleil,
Bondissant, enflam­mé, témé­raire, fou, libre!…

Et plus fri­leuse, plus, qu’un orphe­lin l’hiver
Qui tout autour des foyers clos s’attarde, rôde
Et déses­pé­ré­ment cherche une place chaude
Pour s’y blot­tir long­temps sans bou­ger, sans voir clair…

Chèvre, tête indomp­tée, ô pas­sant, si rétive
Que nul n’osera mettre un col­lier à son cou,
Que nul ne fer­me­ra sur elle son ver­rou,
Que nul hor­mis la mort ne la fera cap­tive…

Et qui se don­ne­ra tout entière pour rien,
Pour l’amour de ser­vir l’amour qui la dédaigne,
D’avoir un pauvre coeur qui men­die et qui craigne
Et de suivre par­tout son maître comme un chien…

Connais-moi ! Connais-moi ! Ce que j’ai dit, le suis-je ?
Ce que j’ai dit est faux – Et pour­tant c’était vrai ! –
L’air que j’ai dans le coeur est-il triste ou bien gai ?
Connais-moi si tu peux. Le pour­ras-tu ?… Le puis-je ?…

Quand ma mère van­te­rait
A toi son voi­sin, son hôte,
Mes cent ver­tus à voix haute
Sans ver­gogne, sans arrêt ;
Quand mon vieux curé qui baisse
Te racon­te­rait tout bas
Ce que j’ai dit à confesse…
Tu ne me connaî­tras pas.

Ô pas­sant, quand tu ver­rais
Tous mes pleurs et tout mon rire,
Quand j’oserais tout te dire
Et quand tu m’écouterais,
Quand tu sui­vrais à mesure
Tous mes gestes, tous mes pas,
Par le trou de la ser­rure…
Tu ne me connaî­tras pas !

Et quand pas­se­ra mon âme
Devant ton âme un moment
Éclairée à la grand-flamme
Du suprême juge­ment,
Et quand Dieu comme un poème
La lira toute aux élus,
Tu ne sau­ras pas lors même
Ce qu’en ce monde je fus…

……………………………………………………………………..
Tu le sau­ras si rien qu’un seul ins­tant tu m’aimes !

Marie Noël

1908 , Les Chansons et les Heures

 

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*

 

Les chan­sons que je fais, qu’est-ce qui les a faites ?…

Souvent il m’en arrive une au plus noir de moi…
Je ne sais pas com­ment, je ne sais pas pour­quoi
C’est cette folle au lieu de cent que je sou­haite.

Dites-moi… Mes chan­sons de toutes les cou­leurs,
Où mon esprit qui muse au vent les a-t-il prises ?
Le chant leur vient – d’où donc ? – comme le rose aux fleurs
Comme le vert à l’herbe e t le rouge aux cerises.

Je ne sais pas de quels oiseaux, en quel pays
De buis­sons creux et pleins de songe elles sont nées…
Elles m’ont ren­con­trée et moi je m’ébahis
D’entre battre en moi leurs ailes éton­nées.

Mais com­ment à la file en est-il tant et tant
Et tant encor, cha­cune à la beau­té nou­velle,
Comme une abeille après une abeille sor­tant
Du petit coin de miel que j’ai dans la cer­velle ?

Ah ! je veux de ma main pour les gar­der long­temps,
Je veux, pour retrou­ver sans cesse ma trou­vaille,
Toutes les attra­per avant que le prin­temps
Les emporte de moi qui me fane et s’en aille.

Toutes, oui ! L’une est gaie et mon cœur joue avec ;
L’autre, jeune, mutine et qui fait sa jolie,
Malicieuse un peu le taquine du bec…
Mais l’autre me l’a pris dans sa mélan­co­lie ;

L’autre fré­mit autour de moi comme un bai­ser
Si doux que j’en mour­rai si ce chant conti­nue
Et qu’au bord de mon cœur où son cœur s’est posé,
Une fai­blesse après demeure et m’exténue.

Et toutes je les veux, et toutes à la fois
– La der­nière sur­tout dont j’ai le plus envie –
Je vais les mettre en cage et leur lier la voix
Ou je ne dor­mi­rai plus jamais de ma vie.

Viens, poète, oise­leur, tends-moi comme un filet
Ta mémoire et prends-moi ces belles que j’écoute.
Retiens dedans sur­tout ce brin de mot fol­let
Qui danse au bord mou­vant de ma pen­sée en route.

Moi j’écoute… Je ris quand l’une rit au jour ;
J’ai les larmes aux yeux quand l’autre est bien tou­chante ;
Quand elle est tendre, ô Dieu, j’ai le fris­son d’amour…
J’écoute et ce qui chante en moi je le rechante.

Mais comme un éco­lier qui prend trop bas, trop haut
La note qu’on lui donne et suit mal la mesure,
J’hésite, à plu­sieurs fois tâtant le son qu’il faut,
Accrochant çà et là ma voix gauche et peu sûre.

Ah ! chan­son vive ! Hélas ! pour recueillir sa voix,
C’est au lieu de l’air juste un faux air que je trouve,
Et je cherche, et l’accent que je risque par­fois,
Celui qui vibre en moi tou­jours le désap­prouve.

Elle chante… et je laisse échap­per de ma main
Les mots flot­tants qu’elle me jette à la volée.
Si j’en ramasse un ample, il m’en fal­lait un fin…
Elle chante et sera tout à l’heure en allée,

Elle chante, elle fuit et je m’efforce en vain
De la suivre en cou­rant der­rière, je m’essouffle,
Je la sai­sis au vol, je la perds en che­min
Et quand je ne sais plus, j’attends que Dieu me souffle.

Extrait de : 

 Les Chansons et les Heures, 1920

*

 

ATTENTE

 
J’ai vécu sans le savoir,
    Comme l’herbe pousse…
Le matin, le jour, le soir
    Tournaient sur la mousse.
 
Les ans ont fui sous mes yeux
    Comme à tire-d’ailes
D’un bout à l’autre des cieux
    Fuient les hiron­delles…
 
Mais voi­ci que j’ai sou­dain
    Une fleur éclose.
J’ai peur des doigts qui demain
    Cueilleront ma rose,
 
Demain, demain, quand l’Amour
    Au brusque visage
S’abattra comme un vau­tour
    Sur mon cœur sau­vage.
 
Dans l’Amour si grand, si grand,
    Je me per­drai toute
Comme un agne­let errant
    Dans un bois sans route.
 
Dans l’Amour, comme un che­veu
    Dans la flamme active,
Comme une noix dans le feu,
    Je brû­le­rai vive.
 
Dans l’Amour, cou­rant amer,
    Las ! comme une goutte,
Une larme dans la mer,
    Je me noie­rai toute.
 
Mon cœur libre, ô mon seul bien,
    Au fond de ce gouffre,
Que serai-je ? Un petit rien
    Qui souffre, qui souffre !
 
Quand deux êtres, mal ou bien,
    S’y fon­dront ensemble,
Que serai-je ? Un petit rien
    Qui tremble, qui tremble !
 
J’ai peur de demain, j’ai peur
    Du vent qui me ploie,
Mais j’ai plus peur du bon­heur,
    Plus peur de la joie
 
Qui sur­prend à pas de loup,
    Si douce, si forte,
Qu’à la sen­tir tout d’un coup
    Je tom­be­rai morte.
 
Demain, demain, quand l’Amour
    Au brusque visage
S’abattra comme un vau­tour
    Sur mon cœur sau­vage…
 
.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  . 
 
Quand mes veines l’entendront
    Sur la route gaie,
Je me cache­rai le front
    Derrière une haie.
 
Quand mes che­veux sen­ti­ront
    Accourir sa fièvre,
Je fui­rai d’un saut plus prompt
    Que le bond d’un lièvre.
 
Quand ses pru­nelles, ô dieux,
    Fixeront mon âme,
Je fui­rai, fer­mant les yeux,
    Sans voir feu ni flamme.
 
Quand me sui­vront ses aveux
    Comme des abeilles,
Je fui­rai, de mes che­veux
    Cachant mes oreilles.
 
Quand m’atteindra son bai­ser,
    Plus qu’à demi-morte,
J’irai sans me repo­ser
    N’importe où, n’importe
 
Où s’ouvriront des che­mins
    Béants au pas­sage,
Éperdue et de mes mains
    Couvrent mon visage.
 
Et, quand d’un geste vain­queur,
    Toute il m’aura prise,
Me débat­tant sur son cœur,
    Farouche, insou­mise,
 
Je ferai, dans mon effroi
    D’une heure nou­velle
D’un obs­cur je ne sais quoi,
    Je ferai, rebelle,
 
Quand il croi­ra me tenir
    À lui tout entière,
Pour retar­der l’avenir,
    Vingt pas en arrière !…
 
S’il allait ne pas venir !…

 

Les Chansons et les Heures, 1920

 

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*

 

Mon Dieu, je ne vous aime pas, je ne le désire même pas, je m’ennuie avec vous
Peut-être même que je ne crois pas en vous.
Mais regar­dez-moi en pas­sant.
Abritez-vous un moment dans mon âme, met­tez-la en ordre d’un souffle,
sans en avoir I’air, sans rien me dire.
Si vous avez envie que je croie en vous, appor­tez-moi la foi.
Si vous avez envie que je vous aime, appor­tez-moi l’amour.
Moi, je n’en ai pas et je n’y peux rien.
Je vous donne ce que j’ai : ma fai­blesse, ma dou­leur.
Et cette ten­dresse qui me tour­mente et que vous voyez bien…
Et ce déses­poir… Et cette honte affo­lée…
Mon mal, rien que mon mal…
C’est tout !
Et mon espé­rance !

Quelquefois aus­si, je me pré­sente à Dieu comme une por­teuse de peine char­gée
de tous les far­deaux du voi­si­nage et je lui dis :
« Ne faites pas atten­tion à moi. Je ne peux pas vous plaire.
Regardez seule­ment les souf­frances que je vous apporte
comme un pauvre com­mis­sion­naire qui vient de la part des autres :
Voici le mal de mon père, voi­là celui de mon ami,
celui de tel ou de tel autre… »

Vous voi­là, mon Dieu. Vous me cher­chiez ?
Que me vou­lez-vous ? Je n’ai rien à vous don­ner.
Depuis notre der­nière ren­contre,
je n’ai rien mis de côté pour vous.
Rien… pas une bonne action. J’étais trop lasse.
Rien… Pas une bonne parole. J’étais trop triste.
Rien que le dégoût de vivre, l’ennui, la sté­ri­li­té.
– Donne !
– La hâte, chaque jour, de voir la jour­née finie, sans ser­vir à rien ;
le désir de repos loin du devoir et des œuvres ,
le déta­che­ment du bien à faire, le dégoût de vous, ô mon Dieu !
– Donne !
– La tor­peur de l’âme, le remords de ma mol­lesse
et la mol­lesse plus forte que le remords…
– Donne !
– Le besoin d’être heu­reuse, la ten­dresse qui brise,
La dou­leur d’être moi sans recours.
– Donne !
– Des troubles, des épou­vantes, des doutes…
– Donne  !

– Seigneur ! Voilà que, comme un chif­fon­nier,
Vous allez ramas­sant des déchets, des immon­dices.
Qu’en vou­lez-vous faire, Seigneur ?
– Le Royaume des Cieux.

Une prière de Marie Noël, extraite de « Notes intimes prière d’un pauvre ».

 

*

Chanson de toile

Quand il est entré dans mon logis clos,
J’ourlais un drap lourd près de la fenêtre,
L’hiver dans les doigts, l’ombre sur le dos…
Sais-je depuis quand j’étais là sans être ?

Et je cou­sais, je cou­sais, je cou­sais…
– Mon cœur, qu’est-ce que tu fai­sais ?

Il m’a deman­dé des outils à nous.
Mes pieds ont cou­ru, si vifs, dans la salle,
Qu’ils sem­blaient, – si gais, si légers, si doux, –
Deux petits oiseaux cares­sant la dalle.

De-ci, de-là, j’allais, j’allais, j’allais…
– Mon cœur, qu’est-ce que tu vou­lais ?

Il m’a deman­dé du beurre, du pain,
– Ma main en l’ouvrant cares­sait la huche –
Du cidre nou­veau, j’allais et ma main
Caressait les bols, la table, la cruche.

Deux fois, dix fois, vingt fois je les tou­chais…
– Mon cœur, qu’est-ce que tu cher­chais ?

Il m’a fait sur tout trente-six pour­quoi.
J’ai par­lé de tout, des poules, des chèvres,
Du froid et du chaud, des gens, et ma voix
En sor­tant de moi cares­sait mes lèvres…

Et je cau­sais, je cau­sais, je cau­sais…
– Mon cœur, qu’est-ce que tu disais ?

Quand il est par­ti, pour finir l’ourlet
Que j’avais lais­sé, je me suis assise…
L’aiguille chan­tait, l’aiguille volait,
Mes doigts cares­saient notre toile bise…

Et je cou­sais, je cou­sais, je cou­sais…
– Mon cœur, qu’est-ce que tu fai­sais ?

1920 Recueil : “Les Chansons et les Heures”

 

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La morte et ses mains tristes…

La Morte et ses mains tristes…
Arrive au Paradis.

« D’où reviens-tu, ma fille,
Si pâle en plein midi ?

– Je reviens de la terre
Où j’avais un pays,

De la sai­son nou­velle
Où j’avais un ami.

Il m’a don­né trois roses
Mais jamais un épi.

Avant la fleur déclose,
Avant le blé mûri,

Hier il m’a tra­hie.
J’en suis morte aujourd’hui.

– Ne pleure plus, ma fille
Le temps en est fini.

Nous enver­rons sur terre
Un ange en ton pays,

Quérir ton ami traître,
Le rame­ner ici.

– N’en faites rien, mon Père
La terre lais­sez-lui.

Sa belle y est plus belle
Que belle je ne suis,

Las ! et fau­dra, s’il pleure
Sans elle jour et nuit

Que de nou­veau je meure
D’en avoir trop sou­ci. »

Recueil : “Chants d’arrière-saison”

La morte et ses mains tristes…, Marie Noël dit par Claude Nollier

*

Hurlement (Marie Noël)

À la mémoire de maman
et de mon petit frère Eugène.

 

Le jour s’en va. Sur la mon­tagne,
L’ombre gran­dit.
Es-tu par­ti dans la cam­pagne,
Ô mon petit ?
Tu n’es pas là, ni dans l’étable,
Ni dans ton lit.
Tu ne viens pas te mettre à table.

Je vais cher­chant de place en place,
Où donc es-tu ?
Ton frère aîné revient de classe,
De noir vêtu.
Qui donc a vu, qui me ramène
Mon fils per­du ?
Qui l’a trou­vé loin dans la plaine ?

Le jour qui fuit, las de l’attendre,
S’en est allé ;
Le soir qui vient, sans me le rendre,
S’est déso­lé ;
Ô Dieu ! la Mort ouvrant la porte
Me l’a volé !
Mon agneau blanc, le loup l’emporte !

J’ai ramas­sé tes hardes vides,
Je les étends…
Je cherche à voir, les yeux avides,
Ton corps dedans.
Mais du tri­cot, mais de la veste
Aux bras pen­dant,
Il est par­ti. Plus rien ne reste.

Voici pour­tant sur une manche
L’endroit jau­ni,
Taché de beurre un jour, dimanche…
Je t’ai puni.
La tache est là, le pot de beurre
N’est pas fini.
Toi seul n’est plus et tout demeure.

Tu n’es pas mort, je fais un rêve,
Oui, oui, je dors.
C’est bon qu’un vieux le soir achève
D’user son corps…
Est-ce toi Jean ?… toi dont la balle
Bondit dehors ?
Toi dans la cour, toi dans la salle ?

La porte a ri… je meurs, j’espère…
Ce n’est pas toi…
Ce sont tes sœurs, des gens, ton père,
N’importe quoi…
Que font-ils là ? qui les appelle
Autour de moi ?
Je n’ai besoin ni d’eux, ni d’elles.

Que me veut-on ? Que j’aille et prie,
Quand vient le soir,
Leur Dieu, leurs saints, et leur Marie
Pour te revoir ?
C’est contre eux tous que mon sang crie
De déses­poir !
Ces loups du ciel, voleurs de vie !

 

1905

Marie Noël, Chants et psaumes d’automne, 1969

mm

Marilyne Bertoncini

Marilyne Bertoncini, co-res­pon­sable de la revue Recours au Poème, à laquelle elle col­la­bore depuis 2013, doc­teur en Littérature, spé­cia­liste de Jean Giono, tra­vaille avec des artistes, vit, écrit et tra­duit de l'anglais et de l'italien. Elle est l'autrice de nom­breux articles et cri­tiques ain­si que de tra­duc­tions sur Recours au Poème. Ses textes et pho­tos sont éga­le­ment publiés dans des antho­lo­gies, diverses revues fran­çaises et inter­na­tio­nales, et sur son blog :   http://​mino​tau​ra​.unblog​.fr. Principales publi­ca­tions : Traductions :  tra­duc­tions de l'anglais (US et Australie) : Barry Wallenstein, Martin Harrison, Peter Boyle (Recours au Poème édi­teurs, 2014 et 2015), Carol Jenkins ( River road Poetry Series, 2016) autres tra­duc­tions : Secanje Svile, Mémoire de Soie, Tanja Kragujevic, édi­tion tri­lingue, Beograd 2015 Livre des sept vies , Ming Di, Recours au Poème édi­tions, 2015 Histoire de Famille, Ming Di, édi­tions Transignum, avec des illus­tra­tions de Wanda Mihuleac,  juin 2015 Instantanés, Eva-Maria Berg, édi­tions Imprévues, 2018 Poèmes per­son­nels :  Labyrinthe des Nuits, suite poé­tique, RaP édi­teur, 2015 La Dernière Oeuvre de Phidias, Encres Vives, avril 2016 Aeonde, La Porte, 2017 AEncre de Chine, livre-ardoise sur un pro­jet de Wanda Mihuleac Le Silence tinte comme l'angélus d'un vil­lage englou­ti, édi­tions Imprévues, 2017 La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L'Invention de l'absence, Jacques André édi­teur , mars 2017 L'Anneau de Chillida, L'Atelier du Grand Tétras, 2018 Mémoire vive des replis, poèmes et pho­tos de l'autrice, pré­face de Carole Mesrobian, édi­tions "Pourquoi viens-tu si tard?", novembre 2018 Sable, livre bilingue (tra­duc­tion en alle­mand d' Eva-Maria Berg), avec des gra­vures de Wanda Mihuleac, et une post­face de Laurent Grison, Transignum , mars 2019. Memoria viva delle pieghe/​mémoire vive des replis, édi­tion bilingue, tra­duc­tion de l'autrice, pré­face de Giancarlo Baroni, éd. PVTST?, mars 2019 (fiche bio­gra­phique com­plète sur le site de la MEL : http://​www​.​m​-​e​-​l​.fr/​m​a​r​i​l​y​n​e​-​b​e​r​t​o​n​c​i​n​i​,​e​c​,​1​301 )

Notes   [ + ]