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La poésie de Jan Owen

Par | 2018-02-19T10:50:39+00:00 27 janvier 2014|Catégories : Blog|

 

LES VIES MULTIPLES DE JAN OWEN

 

La bio­gra­phie de Jan Owen, poète aus­tra­lienne,  évoque ses acti­vi­tés d'étudiante en art et de biblio­thé­caire, son entrée tar­dive en lit­té­ra­ture, après l’éducation de ses enfants, les publi­ca­tions, les prix, les voyages et les rési­dences, en Europe et à tra­vers le monde … Elle ne dit rien des véri­tables vies de l'écrivain, qui affleurent dans sa poé­sie et lui donnent le timbre par­ti­cu­lier d'une expé­rience unique dont la sélec­tion ici pré­sen­tée ne témoigne qu'imparfaitement, tant est vaste le champ des inté­rêts qui pro­mène le lec­teur au long de l'histoire, à tra­vers le temps et l'espace, de l'infiniment petit à l'univers, de la pen­sée des choses les plus infimes, jusqu'à la mémoire ata­vique, et le long de sou­ve­nirs si intimes qu'ils atteignent à l'universel.

  Refeuilletant les poèmes que j'ai tra­duits, il me semble que c'est par la pein­ture que tout com­mence ;  Jan Owen nous parle de l'intérieur – ou plu­tôt, nous attire à l'intérieur – de natures mortes aux citrons ou aux goyaves, nous touche du "zeste de cou­leur" qui forme les citrons-tétons d'or de "Jeune Femme cueillant des citrons" ou nous jette par­mi les dégra­dés de bleu où baignent les fruits de "L'Arrivée". C'est du des­sin jadis sui­vi d'un doigt enfan­tin sur l'emballage du bou­cher que jaillit le car­ton annon­çant le quar­tier chaud où pénètre la nar­ra­trice adulte de "Tilley Endurables". C'est un por­trait de Titien qui fonde le pre­mier amour de l'écolière en cours de phy­sique (dans un poème homo­nyme), et c'est Rubens ou Leonard de Vinci que contemple le désir dans "Professeur de Natation"…

  Tout comme dans la poé­sie de Baudelaire – récem­ment tra­duite par l'auteur dans une ver­sion res­pec­tant les contraintes for­melles des rimes – les impres­sions pic­tu­rales sont source de synes­thé­sie : échos et vibra­tions, épan­che­ments et confu­sions … De même que "les par­fums, les cou­leurs et les sons se répondent" dans les  "Correspondances" de Baudelaire, le rayon­ne­ment jaune des citrons, dans une scène aux cou­leurs de  Vermeer ou Chardin, évoque "l'âcre et sub­tile odeur de (la) perte" à laquelle répond le gri­sant par­fum d'une peau d'enfant ; la contem­pla­tion de la "Mona Lisa au cin­quième cou­loir" s'accompagne du vacarme de la pis­cine, rebon­dis­sant sur l'eau et les murs ; un poème inti­tu­lé "Les Coings" ("Quince")s'ouvre sur l'affirmation que "Le para­dis était dans le par­fum de l'arbre"  ; et c'est au coeur d'un voyage en Hollande que les peu­pliers déclarent : "Rien n'est sûr hor­mis le chan­ge­ment" (Mitzi & Co)… Ce trem­ble­ment du monde est sou­te­nu par la musi­ca­li­té très par­ti­cu­lière de cette poé­sie dont la voix semble voi­lée, comme un sou­ve­nir rap­pe­lé dans un rêve éveillé : rythme et rup­ture, asso­nances et sono­ri­té des mono­syl­labes, réver­bé­ra­tions ondu­lantes,  comme les pen­sées des admi­ra­teurs de la maître-nageuse qui "cla­potent tout autour comme l'eau".

  L'expérience à laquelle nous convie Jan Owen dans ces tableaux-poèmes ne se limite pas à cet aspect sen­suel et sen­so­riel : chaque voyage/​incarnation est l'occasion éga­le­ment d'une trou­blante plon­gée méta­phy­sique dans "ça" qui pense en nous, comme en l'univers tout entier. Il ne s'agit pas seule­ment d'un élar­gis­se­ment plus conscient des sens, ou d'une invi­ta­tion au chan­ge­ment de point de vue, mais bien d'une incar­na­tion , d'un deve­nir Autre,  d'une expé­ri­men­ta­tion de l'Autre qui est en nous, et dont un poème nous décrit les  ébauches d'ailes poin­tant dans notre dos.  Le lec­teur est invi­té à absor­ber, à tra­vers les mots, la pen­sée pri­mi­tive du dino­saure ; la vie dif­fé­rente  et sem­blable de Barbarella se super­pose l'instant d'un sou­rire com­plice avec celle de la voya­geuse en cha­peau imper­méable ;  de médi­ta­tives goyaves peintes nous pro­posent de consi­dé­rer, ser­rée par­mi elles dans un bol bleu, l'Evolution qui les a menées de la "gelée pri­mor­diale" à leur sta­tut de choses peintes et fina­le­ment "par­faites"…

  L'importance des mots, leur poids de réel, le leurre qu'ils pro­voquent aus­si , sont évo­qués dans plu­sieurs poèmes que je n'ai pas rete­nus, faute de place. Ainsi, dans "Etiquetage", com­men­cé avec " une sou­ris der­rière l'horloge", comme une comp­tine enfan­tine, "un concombre moi­si sous le bureau, une chauve-sou­ris des­sé­chée, un fos­sile, un étron", un col­lec­tion­neur colle de vaines  éti­quettes sur les élé­ments de cette col­lec­tion,  dans une furie taxo­no­mique qui finit en tags de révolte  sur le toit des édi­fices publics ; dans "The Given", ce sont les mots eux-mêmes qui agissent comme des enfants : "Cinq verbes en culottes courtes /​ frappent à grands coups la pigna­ta orange/(…)Deux noms en armure à frou-frou s'égosillent pour par­ti­ci­per."

  En effet, le monde de Jan Owen ne cesse d'être le monde du lan­gage. C'est par l'action de ce der­nier que se déplacent poète et lec­teur.  Non que le lan­gage agisse seul : il meut autant qu'il est mû, à l'image de ces ailes que se fabriquent les enfants dans le poème "Wings", "avec deux para­pluies depuis le poulailler,/ dans le man­teau de maman du haut de la treille (…)" – Il y faut de l'ingéniosité, une cer­taine har­diesse, et la confiance en ce moyen de trans­port que pro­pose le poète et qui trans­forme autant qu'il déplace, le long du temps ou dans l'espace. Tout est dans tout, dans cet uni­vers poé­tique, tout se trans­forme : les "globes cou­leur rubis" des coings deve­nant gelée ("Quince")… pour finir pro­saï­que­ment  en pud­ding à la graisse en sont un exemple,  autant que les goyaves peintes, ou encore ce jeu dans "The Given" per­met­tant aux joueurs de sai­sir un ins­tant "nos regards sur nous-mêmes /​ dans un parc de ban­lieue des­sé­ché /​ du pas­sé de demain."

  Il n'y a pas d'au-delà au monde de Jan Owen : tout est Déjà Là, dans les mots et les images venues du pas­sé – aucune trans­cen­dance, mais un maté­ria­lisme amu­sé, qui vise – qui sait ? – à "Modifier l'obscurité" ain­si que le pro­pose le pro­gramme des lucioles convo­quées dans ce poème, "avec le plus simple des argu­ments, /​ Je luis, donc je suis"…  Le ton humo­ris­tique de ces consi­dé­ra­tions n'ôte rien à leur force, au contraire, mais en ren­force l'aspect para­doxal, extra­or­di­naire : c'est une expé­rience ori­gi­nale, et totale, de vies mul­tiples que nous pro­pose l'auteur, dans de petits "concen­trés" poé­tiques nais­sant d'un sou­ve­nir, un objet déri­soire, une ren­contre… sur les­quels elle pose ce regard franc, tendre et moqueur, que révèle sa pho­to. C'est sa vie qui sert de trem­plin à notre ima­gi­naire pour atteindre les dimen­sions d'un uni­vers aux cou­leurs des citrons, "tétons d'or" tom­bés dans l'herbe, rayon­nants soleils pâles comme autant d'étoiles. A l'image de cette jeune femme dont le ventre ren­flé sous le tablier porte un "nou­veau monde dont elle n'est que fron­tière main­te­nant", Jan Owen dilate l'instant avec ses mots et,  pour­vu qu'on accepte le voyage, nous trans­porte, vivantes méta­phores, au-delà des fron­tières de notre corps et de notre pen­sée.  

Marilyne Bertoncini

 

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Marilyne Bertoncini

Marilyne Bertoncini, cores­pon­sable de la revue Recours au Poème, doc­teur en Littérature, spé­cia­liste de Jean Giono, col­la­bore avec des artistes, vit, écrit et tra­duit.
Ses textes et pho­tos paraissent dans diverses revues fran­çaises et inter­na­tio­nales, et sur son blog mino​tau​ra​.unblog​.fr.

Ses tra­duc­tions de poètes anglais et aus­tra­liens et son recueil, Labyrinthe des Nuits, sont parus chez Recours au Poème édi­teurs, comme sa tra­duc­tion des poèmes de Ming Di, Livre des 7 Vies, et Histoire de Famille, illus­trés par Wanda Mihuleac, aux édi­tions Transignum en mars 2015.

Une pre­mière ver­sion de La Dernière Oeuvre de Phidias est parue en 2016 chez Encres Vives.

Dernières publications

  • Æncre de Chine, livre ardoise avec Wanda Mihuleac, édi­tions Transignum, 2016
  • La Dernière œuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence, Jacques André édi­teur, 2017
  • Aeonde, La Porte, 2017,
  • Le Silence tinte comme l’angélus d’un vil­lage englou­ti, édi­tions Imprévues, 2017

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