Une chronique pub­liée en jan­vi­er 2014 dans le numéro 85 de Recours au poème s’in­scrit dans un ensem­ble d’ar­ti­cles dans lesquels Mar­i­lyne Bertonci­ni présente des auteurs anglo­phones et pro­pose une tra­duc­tion de leurs poèmes. 

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LES VIES MULTIPLES DE JAN OWEN

 

La biogra­phie de Jan Owen, poète aus­trali­enne,  évoque ses activ­ités d’é­tu­di­ante en art et de bib­lio­thé­caire, son entrée tar­dive en lit­téra­ture, après l’éducation de ses enfants, les pub­li­ca­tions, les prix, les voy­ages et les rési­dences, en Europe et à tra­vers le monde … Elle ne dit rien des véri­ta­bles vies de l’écrivain, qui affleurent dans sa poésie et lui don­nent le tim­bre par­ti­c­uli­er d’une expéri­ence unique dont la sélec­tion ici présen­tée ne témoigne qu’im­par­faite­ment, tant est vaste le champ des intérêts qui promène le lecteur au long de l’his­toire, à tra­vers le temps et l’e­space, de l’in­fin­i­ment petit à l’u­nivers, de la pen­sée des choses les plus infimes, jusqu’à la mémoire atavique, et le long de sou­venirs si intimes qu’ils atteignent à l’universel.

  Refeuil­letant les poèmes que j’ai traduits, il me sem­ble que c’est par la pein­ture que tout com­mence ;  Jan Owen nous par­le de l’in­térieur — ou plutôt, nous attire à l’in­térieur — de natures mortes aux cit­rons ou aux goy­aves, nous touche du “zeste de couleur” qui forme les cit­rons-tétons d’or de “Jeune Femme cueil­lant des cit­rons” ou nous jette par­mi les dégradés de bleu où baig­nent les fruits de “L’Ar­rivée”. C’est du dessin jadis suivi d’un doigt enfan­tin sur l’emballage du bouch­er que jail­lit le car­ton annonçant le quarti­er chaud où pénètre la nar­ra­trice adulte de “Tilley Endurables”. C’est un por­trait de Titien qui fonde le pre­mier amour de l’é­col­ière en cours de physique (dans un poème homonyme), et c’est Rubens ou Leonard de Vin­ci que con­tem­ple le désir dans “Pro­fesseur de Natation”…

  Tout comme dans la poésie de Baude­laire — récem­ment traduite par l’au­teur dans une ver­sion respec­tant les con­traintes formelles des rimes — les impres­sions pic­turales sont source de synesthésie : échos et vibra­tions, épanche­ments et con­fu­sions … De même que “les par­fums, les couleurs et les sons se répon­dent” dans les  “Cor­re­spon­dances” de Baude­laire, le ray­on­nement jaune des cit­rons, dans une scène aux couleurs de  Ver­meer ou Chardin, évoque “l’âcre et sub­tile odeur de (la) perte” à laque­lle répond le grisant par­fum d’une peau d’en­fant ; la con­tem­pla­tion de la “Mona Lisa au cinquième couloir” s’ac­com­pa­gne du vacarme de la piscine, rebondis­sant sur l’eau et les murs ; un poème inti­t­ulé “Les Coings” (“Quince”)s’ouvre sur l’af­fir­ma­tion que “Le par­adis était dans le par­fum de l’ar­bre”  ; et c’est au coeur d’un voy­age en Hol­lande que les peu­pli­ers déclar­ent : “Rien n’est sûr hormis le change­ment” (Mitzi & Co)… Ce trem­ble­ment du monde est soutenu par la musi­cal­ité très par­ti­c­ulière de cette poésie dont la voix sem­ble voilée, comme un sou­venir rap­pelé dans un rêve éveil­lé : rythme et rup­ture, asso­nances et sonorité des mono­syl­labes, réver­béra­tions ondu­lantes,  comme les pen­sées des admi­ra­teurs de la maître-nageuse qui “clapo­tent tout autour comme l’eau”.

  L’ex­péri­ence à laque­lle nous con­vie Jan Owen dans ces tableaux-poèmes ne se lim­ite pas à cet aspect sen­suel et sen­soriel : chaque voyage/incarnation est l’oc­ca­sion égale­ment d’une trou­blante plongée méta­physique dans “ça” qui pense en nous, comme en l’u­nivers tout entier. Il ne s’ag­it pas seule­ment d’un élar­gisse­ment plus con­scient des sens, ou d’une invi­ta­tion au change­ment de point de vue, mais bien d’une incar­na­tion , d’un devenir Autre,  d’une expéri­men­ta­tion de l’Autre qui est en nous, et dont un poème nous décrit les  ébauch­es d’ailes pointant dans notre dos.  Le lecteur est invité à absorber, à tra­vers les mots, la pen­sée prim­i­tive du dinosaure ; la vie dif­férente  et sem­blable de Bar­barel­la se super­pose l’in­stant d’un sourire com­plice avec celle de la voyageuse en cha­peau imper­méable ;  de médi­ta­tives goy­aves peintes nous pro­posent de con­sid­ér­er, ser­rée par­mi elles dans un bol bleu, l’Evo­lu­tion qui les a menées de la “gelée pri­mor­diale” à leur statut de choses peintes et finale­ment “par­faites”…

  L’im­por­tance des mots, leur poids de réel, le leurre qu’ils provo­quent aus­si , sont évo­qués dans plusieurs poèmes que je n’ai pas retenus, faute de place. Ain­si, dans “Eti­que­tage”, com­mencé avec ” une souris der­rière l’hor­loge”, comme une comp­tine enfan­tine, “un con­com­bre moisi sous le bureau, une chauve-souris desséchée, un fos­sile, un étron”, un col­lec­tion­neur colle de vaines  éti­quettes sur les élé­ments de cette col­lec­tion,  dans une furie tax­onomique qui finit en tags de révolte  sur le toit des édi­fices publics ; dans “The Giv­en”, ce sont les mots eux-mêmes qui agis­sent comme des enfants : “Cinq verbes en culottes cour­tes / frap­pent à grands coups la pig­na­ta orange/(…)Deux noms en armure à frou-frou s’é­gosil­lent pour participer.”

  En effet, le monde de Jan Owen ne cesse d’être le monde du lan­gage. C’est par l’ac­tion de ce dernier que se dépla­cent poète et lecteur.  Non que le lan­gage agisse seul : il meut autant qu’il est mû, à l’im­age de ces ailes que se fab­riquent les enfants dans le poème “Wings”, “avec deux para­pluies depuis le poulailler,/ dans le man­teau de maman du haut de la treille (…)” — Il y faut de l’ingéniosité, une cer­taine hardiesse, et la con­fi­ance en ce moyen de trans­port que pro­pose le poète et qui trans­forme autant qu’il déplace, le long du temps ou dans l’e­space. Tout est dans tout, dans cet univers poé­tique, tout se trans­forme : les “globes couleur rubis” des coings devenant gelée (“Quince”)… pour finir prosaïque­ment  en pud­ding à la graisse en sont un exem­ple,  autant que les goy­aves peintes, ou encore ce jeu dans “The Giv­en” per­me­t­tant aux joueurs de saisir un instant “nos regards sur nous-mêmes / dans un parc de ban­lieue desséché / du passé de demain.”

  Il n’y a pas d’au-delà au monde de Jan Owen : tout est Déjà Là, dans les mots et les images venues du passé — aucune tran­scen­dance, mais un matéri­al­isme amusé, qui vise — qui sait? —  à “Mod­i­fi­er l’ob­scu­rité” ain­si que le pro­pose le pro­gramme des luci­oles con­vo­quées dans ce poème, “avec le plus sim­ple des argu­ments, / Je luis, donc je suis”…  Le ton humoris­tique de ces con­sid­éra­tions n’ôte rien à leur force, au con­traire, mais en ren­force l’aspect para­dox­al, extra­or­di­naire : c’est une expéri­ence orig­i­nale, et totale, de vies mul­ti­ples que nous pro­pose l’au­teur, dans de petits “con­cen­trés” poé­tiques nais­sant d’un sou­venir, un objet dérisoire, une ren­con­tre… sur lesquels elle pose ce regard franc, ten­dre et moqueur, que révèle sa pho­to. C’est sa vie qui sert de trem­plin à notre imag­i­naire pour attein­dre les dimen­sions d’un univers aux couleurs des cit­rons, “tétons d’or” tombés dans l’herbe, ray­on­nants soleils pâles comme autant d’é­toiles. A l’im­age de cette jeune femme dont le ven­tre ren­flé sous le tabli­er porte un “nou­veau monde dont elle n’est que fron­tière main­tenant”, Jan Owen dilate l’in­stant avec ses mots et,  pourvu qu’on accepte le voy­age, nous trans­porte, vivantes métaphores, au-delà des fron­tières de notre corps et de notre pensée. 

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Mitzi & Co.

Utrecht

In Wijk bij Duurst­ede I said goodbye.
In Utrecht I wait­ed, eat­ing a peach.
The bus from Ams­ter­dam was late
but I drew a win­dow seat by a blond Pole
flip­ping a mus­cle mag – the flayed forms
sem­a­phored us over the flat green land:
Noth­ing is cer­tain but change, the poplars replied.
The Friesian cows, black-mapped,
were shift­ing Europe lan­guorous­ly around:
Ger­many graz­ing, Italy piss­ing, Spain rub­bing a post.
In Ghent – a plas­ter horse by a shop,
in Bruges – bal­loons and swans,
in Bre­da – impa­tiens in a pot
by the house with orange shutters,
the goose still in the upper window –
Mitzi, pre­served joy of the widower
who lost his wife in the fall,
the one to whom I’d told my dream:
low over the labyrinth at dusk
a white owl leads you on.
He’s stand­ing at the win­dow again,
one hand stroking Mitzi,
one over the stain on his waistcoat.
Wave! The lake in his left eye catch­es light;
we push off through the reeds
into the new grey air; the war
has not yet set but dawn is brimming
There will be bread and fire and wine.
He rows, I bail.
The lit­tle island of birds
gath­ers itself as we come.

 

Mitzi & Co.

Utrecht

A Wijk bij Duurst­ede je pris congé.
A Utrecht j’attendis en mangeant une pêche.
Le bus d’Amsterdam avait du retard
mais je tirai une place côté fenêtre près d’un polon­ais blond
qui feuil­letait un mag­a­zine de cul­tur­isme – les formes écorchées
nous lançaient des sig­naux  par-dessus le plat pays vert :
Rien n’est sûr, hormis le change­ment, répondaient les peupliers.
Les vach­es frisonnes, car­tographiées de noir,
prom­e­naient lan­goureuse­ment l’Europe autour de nous :
l’Allemagne broutait, l’Italie pis­sait, l’Espagne se frot­tait à un poteau.
A Gand —  un cheval de plâtre devant un magasin,
à Bruges – des bal­lons et des cygnes,
à Bre­da,  un pot d’ impatientes
devant la  mai­son aux volets orange,
l’oie tou­jours à la fenêtre de l’étage –
Mitzi,  joie préservée du veuf
qui perdit sa femme à l’automne,
celle à qui j’avais racon­té mon rêve :
ras­ant le  labyrinthe au crépuscule
une blanche chou­ette vous guide.
Il est de nou­veau à la fenêtre,
une main cares­sant Mitzi, l’autre sur la tache à son gilet.
Salue ! Le lac dans son œil gauche saisit la lumière ;
on file à tra­vers les roseaux
dans le jeune air gris ; la guerre
n’a pas cessé encore mais l’aube déborde
Il y aura du pain et du feu et du vin.
Il rame, j’écope.
La petite île d’oiseaux
se rassem­ble  à notre arrivée.

More on the Dinosaur

No won­der they almost died out,
with one full minute between stubbed tail and ouch,
their log­ic couldn’t con­nect cause and effect.
Sex was an enig­ma – buoyed up in the mire,
cryp­togams fring­ing their jaws
and their lit­tle eyes glassy with time-lag,
they’d quite for­get, between effort and ecstasy,
just what they were at
(the oth­er already wal­low­ing off).
Imag­ine the bliss of brontosaurs –
embrac­ing a moun­tain, incur­ring an earthquake –
love as a nat­ur­al disaster.
But the urge to sur­vive went deep,
they’re with us still, in hind­brain, basal ganglion,
some­times a stranger’s eyes, and always
man’s hid­den part, blunt id,
barbed as the col­lared head of Triceratops,
a tip on tomorrow’s winner.

 

Du Nou­veau sur les Dinosaures

Pas éton­nant qu’ils aient fail­li s’éteindre,
avec une bonne minute entre leur queue écrasée et aïe,
leur logique ne pou­vait reli­er la cause et l’effet.
Le sexe était une énigme – excités dans la boue,
des cryp­togames frangeant leur mâchoires
leurs petits yeux vit­reux à cause du décalage,
ils avaient com­plète­ment oublié, entre l’ef­fort et l’extase,
ce qu’ils étaient en train de faire
(l’autre se vau­trant déjà plus loin.)
Imag­inez la félic­ité des brontosaures -
embrass­er une mon­tagne, essuy­er  un séisme -
l’amour comme cat­a­stro­phe naturelle.
Mais le vio­lent désir de sur­vivre s’en­raci­nant profond,
ils sont encore en  nous, dans le bulbe rachi­di­en, les gan­glions de la base,
par­fois le regard d’un étranger,
et tou­jours la par­tie cachée de l’homme, l’ob­tus ça,
bar­belé comme la tête à collerette du Triceratops,
un tuyau sur le futur gagnant

Swim­ming Instructor

for Mona Lisa in the fifth lane

Lips straight from the Quat­tro­cen­to, at each end
a secret curlicue on a face as poised and round
as the smil­ing angel of Rheims sur­vey­ing the world of men
and a neck pure Pri­mav­era. Her green T‑shirt’s skin-tight
on breasts so high and full they’re made to clasp.
Around her, four small boys of sev­en or eight
bob like apples in a bar­rel, shriek and splut­ter and gasp.
The echoes and reflec­tions bounce off water and wall,
cross-cur­rents of noise, drunk­en rip­ples of light.
She moves as even­ly as a tide back­wards along the lane,
a small head pressed against her bel­ly, backstrokes
fal­ter­ing left and right, guid­ing each in turn: ‘Point your toes,
Michael, head back, Luke,’ she calls above the din.
Small knobs hard with cold, they flail and floun­der on.
It’s Sun­day morn­ing, the fathers have brought them down.
Men near­ing forty now, they wait in the humid air,
fid­get on bench­es at the side
and stare at their bois­ter­ous off­spring and at her.
Their thoughts lap round like water, aching to touch,
as each lit­tle boy splash­es towards horizons
green as promis­es, ripe as pip­pins in May.
The les­son done, they sigh and look away
from the bosom by Rubens under the shirt by Sportsgirl,
and that smile by da Vin­ci, half-inno­cent of it all.

Pro­fesseur de Natation

pour Mona Lisa au cinquième couloir

Les lèvres même du Quat­tro­cen­to,  aux commissures
une secrète ondu­la­tion sur un vis­age aus­si pais­i­ble et rond
que  l’ange souri­ant de Reims con­tem­plant le monde des hommes,
et le cou pur  Pri­mav­era. Son tee-shirt vert moulant
des seins si hauts et pleins qu’ils sont faits pour saisir.
Autour d’elle, qua­tre gamins de sept ou huit ans
flot­tent comme des pommes dans un ton­neau, cri­ent, s’é­claboussent, halètent.
Echos et réver­béra­tions rebondis­sent entre l’eau et les murs,
con­tre-courants de bruit, ondes ivres de lumière.
Elle va et vient aus­si  régulière qu’une marée le long du couloir,
une petite tête pressée con­tre son ven­tre, des dos crawlés
tan­guant à droite, à gauche, elle guide cha­cun à son tour : “les orteils pointés,
Michael, tête en arrière, Luke”,  elle crie par-dessus le vacarme.
Petits  noix dur­cies par le froid, ils bat­tent l’air et se débat­tent en avançant.
C’est dimanche matin, les pères les ont accompagnés.
Des hommes sur la quar­an­taine, ils atten­dent dans l’air humide,
s’agi­tent sur les bancs latéraux
les yeux fixés sur  leur remuante progéni­ture et sur elle.
Leurs pen­sées tour­nent en clapotant comme l’eau,  brûlant de toucher,
tan­dis que chaque garçon­net patauge vers des horizons
verts comme des promess­es, mûrs comme des reinettes en mai.
A la fin de la leçon, ils soupirent et détour­nent le regard
du sein peint par Rubens sous la chemise Sportsgirl,
et du sourire par Vin­ci, mi-incon­scient de tout cela.

The Arrival

after the water-colour by Thorn­ton Walker

We are a squat of guavas
arranged to advan­tage on blue
or plopped in Malac­ca bowls
(it’s a tight squeeze).
‘Jade, emer­ald, mala­chite, vert,’
we mur­mur together,
‘loden, rese­da, celadon, sage’ –
our gen­tly dif­fer­ing opin­ions are always green.
From immi­nence to immanence
we have come –
hav­ing made the long trip
from fruit to art,
we have entered gua­va heaven.
Evo­lu­tion was a heavy scene
and we do not intend to budge again.
From our van­tage point
we watch the colour of time,
we loll,
comatose as the thighs
of the lumpy old woman
of Buk­it Bintang
who fell asleep in a Reject Shop
and was sold for a song.
Aeons and aeons it’s been,
from pri­mor­dial jelly
to a verdi­gris thought,
and we are exhaust­ed, worn-out, done,
utter­ly, utter­ly guava.

 

L’Ar­rivée

d’après une aquarelle de T. Walker

Nous sommes une masse accroupie de goyaves
arrangées pour tir­er par­ti du bleu
ou jetées en cas­cade dans des bols de Malacca
(on y est serrées.)
“Jade, émer­aude, mala­chite, vert,”
mur­murons-nous en choeur,
“loden, résé­da, céladon, sauge” -
divergeant avec douceur, nos opin­ions sont tou­jours vertes.
De l’im­mi­nence à l’immanence
nous voici -
ayant fait le long voyage
du fruit à l’art,
nous sommes entrées au  par­adis des goyaves.
L’Evo­lu­tion, quel drame,
et nous n’avons nulle inten­tion de bouger de nouveau.
De notre point de vue
nous obser­vons la couleur du temps,
nous nous prélassons,
coma­teuses comme les cuisses
de la grasse vieille femme
du Buk­it Bintang
endormie dans un  hard discount
et ven­due pour une chanson.
Des mil­liers d’an­nées se sont écoulées
depuis la gelée primordiale
jusqu’à une pen­sée vert-de-gris,
et nous voici, épuisées, usées, finies :
de tout à fait par­faites goyaves.

 

Tilley Endurables

Antwerp

If you’re a woman you turn
into Schip­pen­straat tingling,
fore­warned by the huge obscene cartoon
on the cor­ner wall
in pur­ples and pinks and greens
sour-sweet as those wet from your tongue
indeli­bly stain­ing your fin­gers and thumb
out­lin­ing a won­der, the stol­id house
with its crooked chim­ney on butcher’s paper
when you were five. It’s 7 pm.
Already the men are prowl­ing cen­tre street
so I walk clos­er in to the small lit windows,
the pale thrust but­tocks and hos­tile stares,
feel­ing over­dressed in my Tilley hat
which floats, ties on, repels mildew and rain,
will be freely replaced if it wears out,
and sports a secret pock­et in the crown.
This street’s too long for transients.
And here, full on, is Barbarella,
thick­ly made-up and thin­ly trussed
in black spiked leather with laser gun and whip –
Aster­oid approach­ing on the port bow!
What will become of us?
Neat holes in the hull. Detritus.
For one hos­pitable moment
my eyes meet hers round with surprise.
She gives me a mock gasp, twirls her whip.
We smile.

Les “Endurables” de Tilley

Anvers

Si  vous êtes une femme, vous tournez
dans Schip­pen­straat en frissonnant,
prév­enue  par l’im­mense car­ton obscène
sur le mur d’angle
avec des pour­pres et des ros­es et des verts
doux-amers comme, mouil­lés par votre  langue, ceux qui ont laissé
une mar­que indélé­bile sur vos doigts et votre pouce
qui traçaient  les con­tours d’une mer­veille, l’austère maison
à chem­inée tor­due sur l’emballage du boucher
quand vous aviez cinq ans. 19 heures.
Déjà les hommes arpen­tent la rue centrale
donc  je m’ap­proche aus­si des petites fenêtres  illuminées,
des pâles fess­es ten­dues et des regards hostiles,
me sen­tant trop habil­lée en cha­peau Tilley
qui flotte, se noue, repousse  la rosée comme la pluie
se rem­place sans prob­lème quand il s’use,
et dis­pose d’une poche secrète au fond.
Cette rue est trop longue pour les clients de passage.
Et voici, en per­son­ne,  Barbarella,
maquil­lage épais, déli­cate­ment  ligotée
en cuir noir clouté, fusil laser et fouet -
Astéroïde en vue sur le pont d’avant!
Qu’ad­vien­dra-t-il de nous?
Des trous pré­cis dans la coque. Détritus.
Pen­dant un instant de complicité,
mes yeux ren­con­trent les siens avec surprise.
Elle me lance un halète­ment moqueur, agite son fouet.
On sourit.

Young Woman Gath­er­ing Lemons

The apron­ful sits on the swell of her belly,
that taut new world she mere­ly bor­ders now.
Above, a hun­dred pale suns glow;
she reach­es for one more and snags her hair.
Cit­ron, amber, white, a touch of lime;
the rind of colour cools her palm.
Extra tubes and brush­es she would need –
a three in sable, or a two
should catch the gleam around each pore.
Such yel­low! If there were only time.
She press­es to her face
its fine sharp scent of loss
then sinks her fore­head onto her wrist
– the tears drip off her chin –
till the child tugs at her dress.
She kneels to hug him close and breathe him in:
‘Who’s got a sil­ly old moth­er, then?’
It dizzies her, the fra­grance of his skin.
He nuz­zles under the hair come loose.
The fall­en lemons, nip­pled gold,
wait round them in the grass.

Jeune Femme cueil­lant des citrons

Le tabli­er perche sur le ren­fle­ment de son ventre,
ce nou­veau monde ren­flé dont elle n’est que fron­tière maintenant.
En haut, ray­on­nent une cen­taine de soleils pâles;
Elle en attrape un autre encore et dérange ses  cheveux.
Cit­ron, ambre, blanc, une touche de lime ;
le zeste de couleur lui refroid­it la paume.
Il lui faudrait plus de tubes et de pinceaux -
un trois de martre, ou un deux
pour­rait saisir la lueur autour de chaque pore.
Un tel jaune! Si on avait le temps.
Elle presse con­tre son visage
l’âcre et sub­tile odeur de sa perte
puis plonge le front vers ses poignets
— les larmes ruis­sel­lent de son menton -
jusqu’à ce que l’en­fant tire sur sa robe.
Elle s’age­nouille pour le ser­rer con­tre elle et lui  souffle :
“Alors, qui a une vieille sotte de mère?”
Le par­fum de sa peau, voilà ce qui la grise.
Il se blot­tit sous les cheveux défaits.
Les cit­rons tombés, tétons d’or,
les atten­dent dans l’herbe alentour.

Présentation de l’auteur

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Marilyne Bertoncini

Biogra­phie Enseignante, poète et tra­duc­trice (français, ital­ien), codi­rec­trice de la revue numérique Recours au Poème, à laque­lle elle par­ticipe depuis 2012, mem­bre du comité de rédac­tion de la revue Phoenix, col­lab­o­ra­trice des revues Poésie/Première et la revue ital­i­enne Le Ortiche, où elle tient une rubrique, “Musarder“, con­sacrée aux femmes invis­i­bil­isées de la lit­téra­ture, elle, ani­me à Nice des ren­con­tres lit­téraires men­su­elles con­sacrées à la poésie, Les Jeud­is des mots dont elle tient le site jeudidesmots.com. Tit­u­laire d’un doc­tor­at sur l’oeu­vre de Jean Giono, autrice d’une thèse, La Ruse d’I­sis, de la Femme dans l’oeu­vre de Jean Giono, a été mem­bre du comité de rédac­tion de la revue lit­téraire RSH “Revue des Sci­ences Humaines”, Uni­ver­sité de Lille III, et pub­lié de nom­breux essais et arti­cles dans divers­es revues uni­ver­si­taires et lit­téraires français­es et inter­na­tionales : Amer­i­can Book Review, (New-York), Lit­téra­tures (Uni­ver­sité de Toulouse), Bul­letin Jean Giono, Recherch­es, Cahiers Péd­a­gogiques… mais aus­si Europe, Arpa, La Cause Lit­téraire… Un temps vice-prési­dente de l’association I Fioret­ti, chargée de la pro­mo­tion des man­i­fes­ta­tions cul­turelles de la Rési­dence d’écrivains du Monastère de Saorge, (Alpes-Mar­itimes), a mon­té des spec­ta­cles poé­tiques avec la classe de jazz du con­ser­va­toire et la mairie de Men­ton dans le cadre du Print­emps des Poètes, invité dans ses class­es de nom­breux auteurs et édi­teurs (Bar­ry Wal­len­stein, Michael Glück…), organ­isé des ate­liers de cal­ligra­phie et d’écriture (travaux pub­liés dans Poet­ry in Per­for­mance NYC Uni­ver­si­ty) , Ses poèmes (dont cer­tains ont été traduits et pub­liés dans une dizaine de langues) en recueils ou dans des antholo­gies se trou­vent aus­si en ligne et dans divers­es revues, et elle a elle-même traduit et présen­té des auteurs du monde entier. Par­al­lèle­ment à l’écri­t­ure, elle s’in­téresse à la pho­togra­phie, et col­la­bore avec des artistes, plas­ti­ciens et musi­ciens. Site : Minotaur/A, http://minotaura.unblog.fr * pub­li­ca­tions récentes : Son Corps d’om­bre, avec des col­lages de Ghis­laine Lejard, éd. Zin­zo­line, mai 2021 La Noyée d’On­a­gawa, éd. Jacques André, févri­er 2020 (1er prix Quai en poésie, 2021) Sable, pho­tos et gravures de Wan­da Mihuleac, éd. Bilingue français-alle­mand par Eva-Maria Berg, éd. Tran­signum, mars 2019 (NISIP, édi­tion bilingue français-roumain, tra­duc­tion de Sonia Elvire­anu, éd. Ars Lon­ga, 2019) Memo­ria viva delle pieghe, ed. bilingue, trad. de l’autrice, ed. PVST. Mars 2019 (pre­mio A.S.A.S 2021 — asso­ci­azione sicil­iana arte e scien­za) Mémoire vive des replis, texte et pho­tos de l’auteure, éd. Pourquoi viens-tu si tard – novem­bre 2018 L’Anneau de Chill­i­da, Ate­lier du Grand Tétras, mars 2018 (man­u­scrit lau­réat du Prix Lit­téraire Naji Naa­man 2017) Le Silence tinte comme l’angélus d’un vil­lage englouti, éd. Imprévues, mars 2017 La Dernière Oeu­vre de Phidias, suivi de L’In­ven­tion de l’ab­sence, Jacques André édi­teur, mars 2017. Aeonde, éd. La Porte, mars 2017 La dernière œuvre de Phidias – 453ème Encres vives, avril 2016 Labyrinthe des Nuits, suite poé­tique – Recours au Poème édi­teurs, mars 2015 Ouvrages col­lec­tifs — Antolo­gia Par­ma, Omag­gio in ver­si, Bertoni ed. 2021 — Mains, avec Chris­tine Durif-Bruck­ert, Daniel Rég­nier-Roux et les pho­tos de Pas­cal Durif, éd. du Petit Véhicule, juin 2021 — “Re-Cer­vo”, in Trans­es, ouvrage col­lec­tif sous la direc­tion de Chris­tine Durif-Bruck­ert, éd. Clas­siques Gar­nier, 2021 -Je dis désirS, textes rassem­blés par Mar­i­lyne Bertonci­ni et Franck Berthoux, éd. Pourquoi viens-tu si tard ? Mars 2021 — Voix de femmes, éd. Pli­may, 2020 — Le Courage des vivants, antholo­gie, Jacques André édi­teur, mars 2020 — Sidér­er le silence, antholo­gie sur l’exil – édi­tions Hen­ry, 5 novem­bre 2018 — L’Esprit des arbres, édi­tions « Pourquoi viens-tu si tard » — à paraître, novem­bre 2018 — L’eau entre nos doigts, Antholo­gie sur l’eau, édi­tions Hen­ry, mai 2018 — Trans-Tzara-Dada – L’Homme Approx­i­matif , 2016 — Antholo­gie du haiku en France, sous la direc­tion de Jean Antoni­ni, édi­tions Aleas, Lyon, 2003 Tra­duc­tions de recueils de poésie — Aujour­d’hui j’embrasse un arbre, de Gio­van­na Iorio, éd. Imprévues, juil­let 2021 — Soleil hési­tant, de Gili Haimovich, éd. Jacques André , avril 2021 — Un Instant d’é­ter­nité, Nel­lo Spazio d’un istante, Anne-Marie Zuc­chel­li (tra­duc­tion en ital­ien) éd ; PVST, octo­bre 2020 — Labir­in­to delle Not­ti (ined­i­to — nom­iné au Con­cor­so Nazionale Luciano Ser­ra, Ital­ie, sep­tem­bre 2019) — Tony’s blues, de Bar­ry Wal­len­stein, avec des gravures d’Hélène Baut­tista, éd. Pourquoi viens-tu si tard ?, mars 2020 — Instan­ta­nés, d‘Eva-Maria Berg, traduit avec l’auteure, édi­tions Imprévues, 2018 — Ennu­age-moi, a bilin­gual col­lec­tion , de Car­ol Jenk­ins, tra­duc­tion Mar­i­lyne Bertonci­ni, Riv­er road Poet­ry Series, 2016 — Ear­ly in the Morn­ing, Tôt le matin, de Peter Boyle, Mar­i­lyne Bertonci­ni & alii. Recours au Poème édi­tions, 2015 — Livre des sept vies, Ming Di, Recours au Poème édi­tions, 2015 — His­toire de Famille, Ming Di, édi­tions Tran­signum, avec des illus­tra­tions de Wan­da Mihuleac, juin 2015 — Rain­bow Snake, Ser­pent Arc-en-ciel, de Mar­tin Har­ri­son Recours au Poème édi­tions, 2015 — Secan­je Svile, Mémoire de Soie, de Tan­ja Kragu­je­vic, édi­tion trilingue, Beograd 2015 — Tony’s Blues de Bar­ry Wal­len­stein, Recours au Poème édi­tions, 2014 Livres d’artistes (extraits) La Petite Rose de rien, avec les pein­tures d’Isol­de Wavrin, « Bande d’artiste », Ger­main Roesch ed. Aeonde, livre unique de Mari­no Ros­set­ti, 2018 Æncre de Chine, in col­lec­tion Livres Ardois­es de Wan­da Mihuleac, 2016 Pen­sées d’Eury­dice, avec les dessins de Pierre Rosin : http://www.cequireste.fr/marilyne-bertoncini-pierre-rosin/ Île, livre pau­vre avec un col­lage de Ghis­laine Lejard (2016) Pae­sine, poème , sur un col­lage de Ghis­laine Lejard (2016) Villes en chantier, Livre unique par Anne Poupard (2015) A Fleur d’é­tang, livre-objet avec Brigitte Marcer­ou (2015) Genèse du lan­gage, livre unique, avec Brigitte Marcer­ou (2015) Dae­mon Fail­ure deliv­ery, Livre d’artiste, avec les burins de Dominique Crog­nier, artiste graveuse d’Amiens – 2013. Col­lab­o­ra­tions artis­tiques visuelles ou sonores (extraits) — Damna­tion Memo­ri­ae, la Damna­tion de l’ou­bli, lec­ture-per­for­mance mise en musique par Damien Char­ron, présen­tée pour la pre­mière fois le 6 mars 2020 avec le sax­o­phon­iste David di Bet­ta, à l’am­bas­sade de Roumanie, à Paris. — Sable, per­for­mance, avec Wan­da Mihuleac, 2019 Galerie Racine, Paris et galerie Depar­dieu, Nice. — L’En­vers de la Riv­iera mis en musique par le com­pos­i­teur Man­soor Mani Hos­sei­ni, pour FESTRAD, fes­ti­val Fran­co-anglais de poésie juin 2016 : « The Far Side of the Riv­er » — Per­for­mance chan­tée et dan­sée Sodade au print­emps des poètes Vil­la 111 à Ivry : sur un poème de Mar­i­lyne Bertonci­ni, « L’homme approx­i­matif », décor voile peint et dess­iné, 6 x3 m par Emi­ly Wal­ck­er : L’Envers de la Riv­iera mis en image par la vidéaste Clé­mence Pogu – Festrad juin 2016 sous le titre « Proche Ban­lieue» Là où trem­blent encore des ombres d’un vert ten­dre – Toile sonore de Sophie Bras­sard : http://www.toilesonore.com/#!marilyne-bertoncini/uknyf La Rouille du temps, poèmes et tableaux tex­tiles de Bérénice Mollet(2015) – en par­tie pub­liés sur la revue Ce qui reste : http://www.cequireste.fr/marilyne-bertoncini-berenice-mollet/ Pré­faces Appel du large par Rome Deguer­gue, chez Alcy­one – 2016 Erra­tiques, d’ Angèle Casano­va, éd. Pourquoi viens-tu si tard, sep­tem­bre 2018 L’esprit des arbres, antholo­gie, éd. Pourquoi viens-tu si tard, novem­bre 2018 Chant de plein ciel, antholo­gie de poésie québé­coise, PVST et Recours au Poème, 2019 Une brèche dans l’eau, d’E­va-Maria Berg, éd. PVST, 2020 Soleil hési­tant, de Gili Haimovich, ed Jacques André, 2021 Un Souf­fle de vie, de Clau­dine Ross, ed. Pro­lé­gomènes, 2021