> Fil de lecture de Marilyne Bertoncini : autour de Dominique CHIPOT

Fil de lecture de Marilyne Bertoncini : autour de Dominique CHIPOT

Par | 2018-05-24T15:43:32+00:00 17 septembre 2016|Catégories : Critiques|

 

 René Maublanc, Le haï­ku des années folles

 

Il faut rendre hom­mage à l'inlassable acti­vi­té de dif­fu­sion et de vul­ga­ri­sa­tion menée par Dominique Chipot – haï­jin, his­to­rien du haï­ku en France, et auteur de plu­sieurs essais, recueils per­son­nels, et antho­lo­gies. Fondateur de l'association pour la pro­mo­tion du haï­ku1 , il anime sans relâche confé­rences, ate­liers, expo­si­tions – et dirige Ploc ! la lettre du haï­ku2, fon­dée en 2007. Egalement pas­sion­né de pho­to­gra­phie, il marie pho­to et haï­ku dans des oeuvres ori­gi­nales qu'il expose depuis 2004. Quelques-une de ses oeuvres ont été pré­sen­tées au Japon (patrie du haï­ku), en 2007, lors d'expositions à Tokyo et dans les envi­rons de Nagano.

 

Dans ce livre, consa­cré à René Maublanc, le bio­graphe tente de répa­rer l'oubli dans lequel est tom­bé ce pre­mier vul­ga­ri­sa­teur du haï­ku en France. Il retrace, dans une pre­mière par­tie, la vie lit­té­raire et poli­tique de ce bour­geois nan­tais anti­con­for­miste, mili­tant mar­xiste, anti­co­lo­nia­liste et amou­reux de l'Algérie, paci­fiste ayant connu deux guerres et résis­tant, briè­ve­ment nom­mé chef de cabi­net de son ami Henri Wallon à la Libération, puis rede­ve­nu modes­te­ment ensei­gnant de phi­lo­so­phie au lycée Henri IV, et mort d'une crise car­diaque le 20 jan­vier 1960, avec "des haï­kaïs dans la veste qu'il a quit­tée pour se mettre au lit une der­nière fois"… Dominique Chipot détaille l'activité de vul­ga­ri­sa­teur et de revuiste de cet intel­lec­tuel, ami de Roger Gilbert-Lecomte et Roger Vaillant (fon­da­teurs de la revue Le Grand Jeu) – il évoque aus­si ses recherches sur la vision paraop­tique, témoi­gnant d'une insa­tiable curio­si­té intel­lec­tuelle, sa revue Le Pampre, son impli­ca­tion dans les échanges fran­co-japo­nais, avec la créa­tion, en 1926, de la Revue Franco Nippone… La vie de ce phi­lo­sophe-poète, aus­si ori­gi­nal qu'engagé, est illus­trée de haï­kus ins­pi­rés des évé­ne­ments de sa vie.

 

Une deuxième par­tie offre au lec­teur la réédi­tion d'un recueil ori­gi­nal de Cent hai­kaï publiés en 1924 par Le Mouton Blanc, et alors admi­rés par Max Jacob, qui pro­po­sa à l'auteur de créer une revue consa­crée aux haï­kus. Ils sont ici géné­reu­se­ment anno­tés par Dominique Chipot, qui explore les notes et brouillon de l'auteur, nous fai­sant décou­vrir des pre­mières ver­sions inédites et le che­mi­ne­ment créa­tif du haï­jin, au cours de nom­breuses retouches, vers l'expression tou­jours plus ellip­tique des sen­ti­ments (car Maublanc, en effet, est le créa­teur du haï­ku sen­ti­men­tal, tota­le­ment inexis­tant au Japon). Témoignage de l'important tra­vail de réécri­ture et de recherche de conci­sion, nous cite­rons ce haï­ku du recueil :

 

Innocent !
Ce n'est pas en miau­lant

Qu'on ouvre la porte.

 

Que Dominique Chipot oppose dans les notes à cette pre­mière ver­sion :

 

Ce n'est pas avec sa patte
c'est en miau­lant

qu'on ouvre les portes.

 

Du recueil ini­tial, divi­sé en six par­ties, on cite­ra un exemple tiré de chaque sec­tion pour mon­trer la diver­si­té d'inspiration et d'expression – mais la cen­taine enchan­te­ra tout lec­teur qu'il pra­tique ou non le haï­ku :

 

le poème 7 de "Les Bêtes et les Gens" :

 

"A ma gauche, mon ombre marche.
Elle se noie dans le canal,

Mais remonte sur l'autre berge."

 

Le 15, dans "La Nature" :

 

"Comme une chatte en rut,

Tête ren­trée et cul en l'air,

L'église du vil­lage."

 

Le 41 dans "Saisons" :

 

"Pauvre chien blanc !
La concur­rence de la neige…

Te voi­là jaune."

 

Dans "La Mer", le poème 44 :

"L'étreinte des murs de gra­nit.

L'escalier en coli­ma­çon,

Puis tout l'air de la mer ! (Saint Malo)"

 

dans "L'Amour" (83) :

 

"Si je vous aime ? Non.
J'aime un sou­ve­nir.

Vous lui res­sem­blez."

 

Pour ache­ver, avec La Mort, et le n. 87 :

 

"Sous l'arbre nous cau­sions tous deux.
L'arbre a refleu­ri.

Lui est mort."

 

A la suite de cette réédi­tion, Dominique Chipot pro­pose de nom­breux inédits retrou­vés dans les manus­crits de René Maublanc, où se déve­loppe éga­le­ment tout un uni­vers dou­ce­ment iro­nique et sen­suel :

 

"Elle a tou­jours des défauts ;
Il faut encore quelques mois

Pour que j'y voie des qua­li­tés."

 

"L'éclat de tes yeux…
Tes seins gon­flés par le plaisr…

Ton corps nu m'appelle. (aout 1925)"

 

Peintre à ses heures, Maublanc consacre aus­si des vers aux cou­leurs pic­tu­rales d'une nature vue à tra­vers le prisme du Fauvisme :

 

"Coucher du soleil.
La fumée d'abord blanche

monte orange et bleue."

 

Dominique Chipot des­sine aus­si en der­nière par­tie une car­to­gra­phie du haï­ku des années 20 à par­tir de cou­pures de presse et échanges épis­to­laires, témoi­gnant de l'importance de ce genre qui a for­te­ment influen­cé des poètes de l'après-guerre, comme Jaccottet ou Bonnefoy. Ce cha­pitre est éga­le­ment une excel­lente intro­duc­tion à la tech­nique, à par­tir des débats et des dif­fé­rentes posi­tions des haïIkaïstes au cours des décen­nies, et cou­vrant les ques­tions que posent l'adaptation du rythme ori­gi­nel à la langue fran­çaise, le res­pect d'un "pivot" du poème, ou la pré­sence d'un "kigo" ou mot de sai­son, par exemple.

 

On le voit, cette étude, acces­sible et savante, sau­ra satis­faire dif­fé­rents lec­teurs, met­tant en lumière un pan de l'histoire lit­té­raire, offrant la lec­ture de très beaux textes, pro­po­sant des élé­ments de réponse aux débats sur la forme … un livre com­plet, qui devra figu­rer dans toute biblio­thèque bien conçue.

 

*

 

 La bous­sole dans son vol garde le nord, illus­tra­tions d'Alexia Calvet

 

Illustrés par la déli­cate gri­saille des des­sins d'Alexia Calvet, les poèmes de ce recueil, quoique brefs, mêlent aux ter­cets des haï­kus d'autres textes de forme dif­fé­rente. On y suit l'auteur, péle­rin sur le che­min de ran­don­née qu'il par­court, s'immergeant par tous les temps dans ce qu'il espère un dia­logue silen­cieux avec la nature et lui-même. Des nota­tions humo­ris­tiques révélent tou­te­fois la pré­sence des tou­ristes – cita­dins chaus­sés de san­dales, cris d'enfants sur la pelouse inter­dite de l'ancien monas­tère, mégots sur le sen­tier, déclics de mil­liers de pho­tos – et

 

"Sur la crête
la vierge entou­rée

d'antennes GSM"

 

Ce ran­don­neur est bien notre contem­po­rain, dans un monde où le tri­vial cotoie le sublime – où la contem­pla­tion du lac n'abolit pas "au fond les cou­leurs vives /​ d'une can­nette de bière", où les ves­tiges d'une voie romaine sont "Maintenant /​ le che­min bali­sé /​ d'IKEA". il arpente ces routes sous la pluie, trouve refuge sous le toit d'un

 

"abri­bus ouvert à tous vents
blot­ti contre la paroi de verre

froides humi­di­té et indif­fé­rence
(il) rêve d'un monde
où vivraient des êtres humains."

 

Arrêts dans des gares froides, nuits pas­sées dans des halls d'immeubles… le mar­cheur fait aus­si l'expérience de la sur­vie des plus dému­nis dans le désert urbain : "bonne conscience/​ de la rue /​innocente pour­tant /​ seule cou­pable". Marcher relie les mondes, relie au monde :

 

"Les pas dénouent
l'embrouillamini de mes pen­sées

une eau claire de mots
m'inonde de son silence
seuls les muscles
crient encore
le che­min sans fin
nulle part
péné­trer l'univers (…)"

 

Cheminer avec Dominique Chipot, au cours de ces vers, per­met au lec­teur, sans emphase, de res­sen­tir le pas­sage de toute en chose en ce monde, "la pré­sence uni­ver­selle" à laquelle il est invi­té à par­ti­ci­per acti­ve­ment, comme le mar­cheur immer­gé dans son par­cours.

 

 

 

mm

Marilyne Bertoncini

Marilyne Bertoncini, cores­pon­sable de la revue Recours au Poème, doc­teur en Littérature, spé­cia­liste de Jean Giono, col­la­bore avec des artistes, vit, écrit et tra­duit.
Ses textes et pho­tos paraissent dans diverses revues fran­çaises et inter­na­tio­nales, et sur son blog mino​tau​ra​.unblog​.fr.

Ses tra­duc­tions de poètes anglais et aus­tra­liens et son recueil, Labyrinthe des Nuits, sont parus chez Recours au Poème édi­teurs, comme sa tra­duc­tion des poèmes de Ming Di, Livre des 7 Vies, et Histoire de Famille, illus­trés par Wanda Mihuleac, aux édi­tions Transignum en mars 2015.

Une pre­mière ver­sion de La Dernière Oeuvre de Phidias est parue en 2016 chez Encres Vives.

Dernières publications

  • Æncre de Chine, livre ardoise avec Wanda Mihuleac, édi­tions Transignum, 2016
  • La Dernière œuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence, Jacques André édi­teur, 2017
  • Aeonde, La Porte, 2017,
  • Le Silence tinte comme l’angélus d’un vil­lage englou­ti, édi­tions Imprévues, 2017
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