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La poésie de Judith Rodriguez

Par | 2018-05-24T15:57:06+00:00 23 octobre 2013|Catégories : Blog|

JUDITH RODRIGUEZ : L’ALUMINIUM DE LA POESIE

S’il me fal­lait défi­nir d’une image la poé­sie de Judith Rodriguez,  je choi­si­rais « la plante d’aluminium qui souffre dehors/(et) sou­lève, déploie, refait le lan­gage » – dans « Quatorze façons de nom­mer la pluie  pour Tom »

Quoi de plus insi­gni­fiant que ce métal à tout faire, dont la pré­sence peut sur­prendre dans un uni­vers poé­tique ? Métal « pauvre » – puisqu’abondant ,  mais blanc, brillant, mal­léable, il est asso­cié à  notre envi­ron­ne­ment le plus quo­ti­dien : Il fait, comme le lan­gage, par­tie de notre vie, et comme lui, est entré dans le domaine des évi­dences  – on l’utilise sans y pen­ser dans les tâches les plus ordi­naires, igno­rant que ce métal  fut (lors de sa décou­verte au XIXème siècle), réser­vé à la joaille­rie en rai­son de sa pré­cio­si­té et de sa rare­té.  Eh bien, la poé­sie de Judith Rodriguez  tra­vaille  l’aluminium du lan­gage pour  rendre à ce der­nier sa digni­té ini­tiale, sa ver­tu poé­tique, au sens pre­mier du terme, sa ver­tu de créa­tion.  

Pas d’ors inutiles, pas d’oripeaux, mais des mots- coups de poing, des mots et des images à la découpe franche, comme ces lino­gra­vures dont notre auteur  illustre cer­tains de ses ouvrages, et dont elle déclare « Je les fais comme mes poèmes ; elles ne sont pas une illus­tra­tion, elles sont une impres­sion. » Une impres­sion forte faite sur le lec­teur.

C’est ain­si,  qu’une « voix type chaus­sure de gomme »,  des « réver­bères aux yeux écar­quillés » ou une « radio fré­tillante »  jalonnent, tout comme cette plante, un uni­vers où le réel  le plus pro­saïque redonne au lan­gage un éclat inat­ten­du – loin des cli­chés, des images faciles.

Toute l’œuvre de Judith Rodriguez sur­prend autant par  la sim­pli­ci­té du lan­gage que l’apparente bana­li­té des pro­pos, à  l’image de ce jar­din d’arrière-cour (« At the end of the gar­den ») où s’ébrouent les chiens dans l’entassement du com­post ,  et que tra­versent les opos­sums impas­sibles. Il n’y a pas de petits sujets dans cette œuvre en par­tie dédiée à l’observation des « évé­ne­ments minus­cules » du quo­ti­dien, des ren­contres et  des liens et  lieux fami­liaux : dans une inter­view publiée sur le web, le poète déclare « I sup­pose homes and fami­lies would be one side of my work (the scene of our most impor­tant deci­sions, the craddle of our abi­li­ties. » Effectivement, mai­sons et familles sont à l’origine d’une poé­sie du quo­ti­dien, for­te­ment ancrée dans la réa­li­té géo­gra­phique locale – qui peut sem­bler exo­tique à notre regard euro­péen – où chaque détail, char­gé d’une sen­sua­li­té tendre et nos­tal­gique, délivre une leçon épi­cu­rienne,  comme le sug­gèrent ces vers : « Il n’y a pas de soli­tude – votre chambre autour de moi /​boit les sons de la vie (…) »

La plante souf­fre­teuse de l’image ini­tiale per­met aus­si d’illustrer tout le pan de cette œuvre  tour­né vers les pro­blèmes de la vie poli­tique et sociale aus­tra­lienne :  écri­vain enga­gée dans la cause des femmes, des abo­ri­gènes…  elle évoque dans les poèmes ici pré­sen­tés les pro­blèmes de l’injustice, à tra­vers  l’immigration clan­des­tine (« Palapa ») le  ter­ro­risme (« Poems of Terror ») , les rap­ports dans  le couple ou la socié­té (« Note de Vol » ,  « Le Reproche ») – thèmes majeurs de son œuvre  non seule­ment poé­tique,  mais tou­chant l’ensemble d’une pro­duc­tion tour­née vers l’opéra (Poor Johanna de Robin Archer, 1994 et Lindy, de Maya Henderson, 2003) aus­si bien que le  récit (The Hanging of Minnie Waites).

Œuvre très diver­si­fiée dans sa forme et son  ins­pi­ra­tion : « a bit like a rag­bag  –  un fourre-tout » selon l’expression même de l’auteur – on y  lit en fili­grane la sen­si­bi­li­té iro­nique et l’humour qui dévoilent  l’arrière-plan de toute situa­tion. Dans ces poèmes – minus­cules scènes en appa­rence super­fi­cielles – la chute, pathé­tique et déri­soire, sou­met le lec­teur à un ques­tion­ne­ment impi­toyable de nos croyances, de nos illu­sions, des mau­vais plis de notre socié­té. Cet humour déca­pant se déploie plei­ne­ment dans  cer­tains poèmes dont le sur­réa­liste et très prag­ma­tique « Rêve d’ours ».

La poé­sie de Judith Rodriguez se com­pose en quelque sorte d’observations volées,  comme cette « Note de vol » où elle sai­sit, comme un ins­tan­ta­né,  l’attitude d’un voi­sin de voyage plon­gé dans l’écriture, et  inven­tant le conte­nu du jour­nal intime, désa­morce le roman­tisme d’une rela­tion amou­reuse ima­gi­née. Ce refus du pathos,  ce débou­lon­nage du mer­veilleux, géné­ra­le­ment  asso­cié à la poé­sie, créent la ten­sion par­ti­cu­lière qui carac­té­rise cette œuvre, dans laquelle les images les plus fortes et les plus étranges naissent de la tri­via­li­té reven­di­quée : ain­si, dans « Palapa », ins­pi­ré d’un fait-divers, la très grande beau­té du sau­ve­tage de l’enfant  nau­fra­gé par des « mains/​visibles de partout,/ mains de la mer », rela­té par le sau­ve­teur comme étant « exac­te­ment comme la pêche ». De même l’extrême déli­ca­tesse des restes (« gue­nille sèche ») dans le jar­din de l’oubli, nou­vel Eden inver­sé, « Enclos en nul album ».

Originale, en ce qu’elle s’attache au plus infime, au plus essen­tiel  quoique  plus mépri­sé de nos vies, cette poé­tique huma­niste qui se veut sans apprêt touche pro­fon­dé­ment, lon­gue­ment, à l’instar de « l’obscurité argen­tée de l’air (qui) bien faci­le­ment /​ imprime la pen­sée de sa touche ».

Marilyne Bertoncini 

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Marilyne Bertoncini

Marilyne Bertoncini, cores­pon­sable de la revue Recours au Poème, doc­teur en Littérature, spé­cia­liste de Jean Giono, col­la­bore avec des artistes, vit, écrit et tra­duit.
Ses textes et pho­tos paraissent dans diverses revues fran­çaises et inter­na­tio­nales, et sur son blog mino​tau​ra​.unblog​.fr.

Ses tra­duc­tions de poètes anglais et aus­tra­liens et son recueil, Labyrinthe des Nuits, sont parus chez Recours au Poème édi­teurs, comme sa tra­duc­tion des poèmes de Ming Di, Livre des 7 Vies, et Histoire de Famille, illus­trés par Wanda Mihuleac, aux édi­tions Transignum en mars 2015.

Une pre­mière ver­sion de La Dernière Oeuvre de Phidias est parue en 2016 chez Encres Vives.

Dernières publications

  • Æncre de Chine, livre ardoise avec Wanda Mihuleac, édi­tions Transignum, 2016
  • La Dernière œuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence, Jacques André édi­teur, 2017
  • Aeonde, La Porte, 2017,
  • Le Silence tinte comme l’angélus d’un vil­lage englou­ti, édi­tions Imprévues, 2017
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