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The Reproach & autres poèmes

Par |2019-02-05T13:33:02+00:00 3 octobre 2017|Catégories : Essais & Chroniques, Judith Rodriguez|

tra­duc­tions par Marilyne Bertoncini

The Reproach

 

I’ve never chan­ged.” Your pro­blem, friend,
though I can’t say I’m not pai­ned.
Regret ? That nudges up to blame.

Constancy. What’s the use, what price
lies decades old – that curse
we needn’t car­ry on. What worlds

we’ve lived since our uncer­tain dal­lying.
Your hand on my arm, pres­sed odd­ly ;
both of us led with ploys we couldn’t fol­low,

the clo­se­ness jar­red. Still we write cards,
replay the mis­ta­ken sha­ring
of times when we so tru­ly cared.

 

 

Le Reproche

“Je n’ai pas chan­gé.” C’est ton pro­blème, mon ami,
même si je ne peux pas dire que je n’ai pas de peine.
Du regret ? ça encou­rage au blâme.

La constance. A quoi ça sert, quel prix
depuis des décen­nies – cette malé­dic­tion
que nous ne devrions pas por­ter. Quels mondes

avons-nous vécus depuis notre hési­tant badi­nage.
Ta main sur mon bras, pres­sée étran­ge­ment :
cha­cun de nous menait des plans que nous ne pou­vions suivre,

l’intimité fai­sait mal. Pourtant nous écri­vons des cartes,
rejouons les par­tages erro­nés
des temps où nous nous aimions tant.

 

*

Street Reader

 

At Swanston and Collins he domi­nates the pave­ment
with a fixture’s humi­li­ty, side­li­ned to the kerb
bet­ween his knee-high spea­kers, a small encamp­ment.
Constantly, rapid­ly, in a soft-shoe ver­sion of voice
rising in the mid­st of each indis­tin­gui­shable
sen­tence to des­cend, end­less aural shuffle
laid down to inat­ten­tive pas­sers-by, he deli­vers
who knows what reve­red text, now and then a num­ber
mar­king the place without inter­ven­tion of mind.
Is he bol­ste­red in his self-obli­te­ra­ting grey
by a theo­ry of the effi­ca­cy of rehear­sal ? Or hel­ped
through pen­sio­ned weeks and months by the oscil­la­tion
of hapless words, the unhee­ded pro­phets, the unhea­ring
conveyor-belt herd of people with appoint­ments ?

 

 

Prédicateur de rue

A Swanston et Collins il domine le pavé
avec l’humilité d’un objet, ali­gné au bord du trot­toir
entre ses haut-par­leurs à hau­teur de genoux, un petit cam­pe­ment.
Vite, sans cesse, d’une voix type chaus­sure de gomme
mon­tant au milieu de chaque phrase indis­tincte
pour des­cendre, traî­ne­ment de pieds inces­sant et bien audible
qui s’impose aux pas­sants inat­ten­tifs, il pro­nonce qui sait
quel texte révé­ré, un chiffre de temps à autre
indi­quant un pas­sage sans qu’il doive y pen­ser.
Est-il sou­te­nu dans l’effacement gris qu’il s’impose
par une théo­rie de l’efficacité de la répé­ti­tion ? Ou aidé
depuis des semaines et des mois rému­né­rés par
les oscil­la­tions des mots sans suc­cès, des pro­phètes igno­rés,
la sourde cour­roie de trans­mis­sion du trou­peau sala­rié ?

 

*

Bear Dream

I slept and drea­med worms big as logs
that tur­ned on men and tos­sed the dogs

I slept again and drea­med of bears
that shone and wrig­gled in their lairs

and dug them down into the mould
and fol­lo­wed rain up to the world

of worms like bears and fish like clouds
I hear you mut­ter ‘Why not birds ?’

And oh, the bears at nes­ting-time,
hem­ming the nests and chir­ping rhyme !

 

 

Rêve d’ours

En dor­mant je rêvais de vers gros comme des bûches
qui agres­saient les hommes et ren­ver­saient les chiens

Je dor­mis de nou­veau et rêvai d’ours
qui brillaient et se tor­tillant dans leur tanière

et s’enfouissaient dans la moi­sis­sure
et pour­chas­saient la pluie jusqu’au monde

des vers comme des ours et des pois­sons-nuages
Vous mur­mu­rez “Pourquoi pas des oiseaux ?”

Ah, oui, les ours au moment des amours,
our­lant les nids, sif­flant des airs !

 

*

Fourteen Times Saying Rain For Tom

After heat, and the hil­ls dam­ply nud­ging,
rain falls on time­ly sleep.

The high dark­ness of Taringa under ink­wash sky
is groves for dan­cers ;

wide-eyed street­lamps scat­ter
and cros­sings pose blin­king, can­ted among ridges, St Lucia.

Your plants stand open as bowls and alert as retrie­vers
on the back veran­dah,

blest spi­rits revive,
around us the River courses hea­ven and earth.

The lovers switch on a jig­ge­ty radio, low,
switch it off for rain-sounds –

great mur­mur of rain sprea­ding over sub­urbs and into the hil­ls
– splashes on a path –

slui­cing down the gut­ter-spout – run­nels and drips by the louvres –
splat­ter, a broad leaf.

By a swim­ming-pool light
the ele­phant-beetle gleams and fronts up, shir­ring and threa­te­ning
and cane-toad flop in the wet,
hands of crea­tion fee­ling cool­ness, fee­ling grass-run­ners,

or flat­te­ned lie pale to the bla­ck­ness of rai­ned-on bitu­men
or silt down in dirt roads.

There is not lone­li­ness – your room all round me
drinks sounds of life,

the alu­mi­nium plant ailing out­side
lifts, unfolds, remakes lan­guage,

the mid-air sil­ve­ry dark­ness easi­ly, easi­ly
prints thought like touch.

 

 

Quatorze façons de nom­mer la pluie pour Tom 

 

Après la cha­leur et  l’écrasement moite des col­lines,
la pluie tombe sur le som­meil oppor­tun.

En haut l’obscurité  de Taringa sous le ciel d’encre
est un  bos­quet pour des dan­seurs,

des réver­bères aux yeux écar­quillés s’éparpillent
et des pas­sages clou­tés clignent  en pen­chant par­mi les stries, St Lucia.

Vos plantes se tiennent ouvertes comme des bols et vigi­lantes comme chiens à l’arrêt
sur la véran­da de der­rière,

des esprits bénis revivent,
tout autour la Rivière entraîne terre et ciel.

Les amou­reux allument une radio fré­tillante, tout bas,
l’éteignent pour la pluie – les sons –

un long mur­mure de pluie s’épand sur les fau­bourgs et dans  les col­lines
– plouf dans un che­min –

les­sive les gout­tières – s’écoule et goutte le long des  per­siennes –
écla­bousse, une large feuille.

Dans une lumière de pis­cine,
le sca­ra­bée-élé­phant luit et fait front, cris­sant de menaces
et les cra­pauds-buffles s’affalent dans le mouillé,
mains de la créa­tion sen­tant la fraî­cheur, les racines ram­pant  
dans l’herbe,

ou s’écrasent, éten­dus pâles sur la noir­ceur du bitume détrem­pé,
ou s’envasent dans la boue des che­mins.

Il n’y a pas de soli­tude – votre chambre autour de moi
boit les sons de la vie,

la plante d’aluminium qui souffre dehors
sou­lève, déploie, refait le lan­gage,

l’obscurité argen­tée de l’air, bien faci­le­ment
imprime la pen­sée de sa touche.

 

 

*

Knife In Head

In the heads of mil­lions it is found –
knife in head.
The barb of injus­tice nests there.
It turns and fes­ters.

This man has queued
for days at the check-point.
His fami­ly needs food and medi­cine.
On the other side is work.
More buil­dings for a rich nation.
On his side, forei­gners
snatch land and build.
Foreign troops in tanks
plough up streets, homes,
live­li­hood, memo­ries.
In the wre­cked mar­ket
anger enters at the eyes
invades the brain
seats the blade
drives the point home :

nothing can staunch his shame
but the dead he’ll claim, the body-count.
Knife in head.
This girl is a student.
In her angry city
her bro­thers are out thro­wing stones
at the tanks of the occu­pying forces –
for them, no chance
of safe­ty, good years, tra­vel.
Her people have stop­ped lis­te­ning
for those rumours of a sound-track
from a rece­ding pla­net.
Her cou­sin one year older
became a dead hero.
People in her street have been killed.
She straps the explo­sive packets under her breasts.
For her, no wed­ding, but a name
in the leng­the­ning list of mar­tyrs.
Every day will heap dust on her sacri­fice.
The bus pulls up
full of the jus­ti­fied –
people with high fences,
people who can tra­vel eve­ryw­here.
She moves up the aisle and sits
next to a woman with a child.
Knife in head.

 

 

Couteau en tête

Dans la tête de mil­lions de gens on le trouve –
cou­teau en tête.
Les dards de l’injustice font leur nid ici.
S’enroulent et  couvent.

Cet homme a fait la queue
pen­dant des jours au poste de contrôle.
Sa famille a besoin de nour­ri­ture et de médi­ca­ments.
De l’autre côté se trouve le tra­vail.
Encore des construc­tions pour une nation riche.
De son côté, des étran­gers
volent la terre et construisent.
Des troupes étran­gères dans des blin­dés
ratissent les rues, les mai­sons,
les moyens de vivre, les mémoires.
Sur le mar­ché dévas­té
la colère entre par les yeux
enva­hit le cer­veau
fait le lit de la lame
enfonce le clou :

rien ne peut étan­cher sa honte
sinon les morts qu’il réclame, le compte des morts.
Couteau en tête.

Cette jeune fille est étu­diante.
Dans sa cité en colère
ses frères dehors jettent des pierres
aux blin­dés des forces d’occupation –
aucune chance pour eux
de sécu­ri­té, d’années heu­reuses, de voyage.
Son peuple a ces­sé de guet­ter
les bruits d’une bande sonore
venant d’une pla­nète en fuite.
Son cou­sin d’un an plus vieux qu’elle
est deve­nu un héros mort.
Des gens dans les rues ont été tués.
Elle attache les explo­sifs sous sa poi­trine.
Pour elle, nul mariage, mais un nom
dans la liste tou­jours plus longue des mar­tyrs.
Chaque jour cou­vri­ra de pous­sière son sacri­fice.
Le bus s’arrête
empli des justes –
gens à hautes clô­tures
qui peuvent voya­ger n’importe où.
Elle remonte l’aile et s’assied
à côté d’une femme et de son enfant.
Couteau en tête.

 

*

In Flight Note

Kitten, writes the mou­sy boy in his neat
fawn casuals sit­ting beside me on the flight,
neat­ly, I can’t give up eve­ry­thing just like that.
Everything, how much was it ? And just like what ?
Did she cool it or walk out ? Loosen her hand from his tight
white-knu­ck­led hand, or not meet him, just as he thought
You mean far too much to me. I can’t for­get
the four months we’ve known each other.  No, he won’t eat,
final­ly he pays – pale, care­ful, dis­traught –
for a beer, turns over the pad on the page he wrote
and sleeps a bit. Or dreams of his Sydney cat.
The pad cost one dol­lar twen­ty. He wakes to write
It’s naïve to think we could be just good friends.
Pages and pages. And so the whole world ends.

 

 

Note de vol

Minouche, écrit le jeune homme effa­cé dans sa tenue kaki
tirée à quatre épingles assis à côté de moi dans l’avion,
soi­gneu­se­ment, Je ne peux pas tout aban­don­ner juste comme ça.
Tout, ça fai­sait com­bien ? Et juste comme quoi ?
L’a-t-elle refroi­di, est-elle par­tie ? a déga­gé sa main de sa blême
main ser­rée , ne l’a pas  ren­con­tré, à l’instant où il pen­sait
Tu signi­fies bien trop pour moi. Je ne peux pas oublier
les quatre mois pas­sés ensemble. Non, il ne man­ge­ra pas,
fina­le­ment il paie – pâle, atten­tif, déses­pé­ré –
une bière, retourne à la page du bloc-notes où il écri­vait
et dort un peu. Ou rêve de son minou de Sydney
Le bloc-notes a coû­té un dol­lar vingt. Il s’éveille pour écrire
c’est naïf de pen­ser qu’on pou­vait n’être que des amis.
Des pages et des pages. Ainsi finit le monde.

 

*

Some Politicians

To have prea­ched even for a moment
that money mat­ters
more than the good it buys ;
to have pro­clai­med the end of caring ;
to have unmo­the­red the State
and left orphans to the wind ;

to have waged pho­ny bat­tle
on the home­less and fugi­tive,
the nee­dy come to our door ;
to have dan­ced on a tal­ly of the drow­ned
to have pur­sued the des­pe­rate
for elec­to­ral triumph ;

these are your names
on the sea-bed at our shore gate
behind razor wire
among the father­less
the trap­ped and the des­ti­tute
and among the sepa­ra­ted fami­lies.

 

 

Quelques poli­ti­ciens

Avoir prê­ché même pour un moment
que l’argent compte
davan­tage que le bien qu’il acquiert ;
avoir pro­cla­mé la fin du social :
avoir désen­ga­gé  l’Etat
et aban­don­né ses orphe­lins au vent :

avoir mené d’hypocrites batailles
sur les sans-abris et les fugi­tifs,
les indi­gents frap­pant à notre porte ;
avoir dan­sé sur le compte des noyés
avoir pour­sui­vi les déses­pé­rés
en vue d’un triomphe élec­to­ral ;

voi­ci vos noms
sur la plage de nos côtes fron­tières
der­rière les bar­be­lés
par­mi les orphe­lins
les pié­gés et les misé­rables
et par­mi les familles sépa­rées.

 

*

At The End Of The Garden

There’s light under the limes,
Marvellian gloom –
com­post of people not going there
visi­ted per­haps by dogs
whose shit we’re told
to dig in where they ‘doze the ferns.

Leafdrift there dee­pens and sinks
and backs up.
The bird a cat hurt
and final­ly hau­led off
dries to a tat­ter, light
as spider’s loot.

Where the back meets the side fence
throw in neglect.
The sprink­ler drilling the leaves
falls short – pos­sums nick across, unham­pe­red
by house-hap­pe­nings.

Corraled in no album
this is place
invul­ne­rable –
awake, uneyed. No labels
sort out where and with whom
you came to the end of the gar­den.

 

 

Au fond du jar­din

De la lumière sous les tilleuls,
Ombre verte et secrète  –
com­post de gens qui n’y viennent pas
visi­té peut-être par des chiens
dans la crotte des­quels il faut
bêcher là où ils cham­bardent les fou­gères.

L’amas des feuilles s’y épais­sit et s’affaisse
et recule.
L’oiseau qu’un chat a bles­sé
et fina­le­ment traî­né là
devient gue­nille sèche, léger
comme proie d’araignée.

Le coin où se rejoignent les clô­tures
ajoute à l’abandon
Le tour­ni­quet forant les feuilles
manque son but  –

les opos­sums coupent à tra­vers,
indif­fé­rents
aux  évé­ne­ments domes­tiques.

Enclos en nul album
espace
invul­né­rable –
éveillé, inob­ser­vé. Nulle éti­quette
n’indique où ni avec qui
vous êtes venu au fond du jar­din.

 

*

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