> La Passerelle des Arts et des Chansons de Nicolas Carré

La Passerelle des Arts et des Chansons de Nicolas Carré

Par | 2018-01-02T18:37:12+00:00 21 novembre 2017|Catégories : Essais & Chroniques, Focus|

Une fois n’est pas cou­tume – encore qu’il y aurait à y pen­ser, et que la pers­pec­tive des fêtes de fin d’année y invitent – nous allons par­ler de chan­son, ici. Et d’un inter­prète sen­sible de la chan­son fran­çaise, auteur dis­cret de poé­sie aus­si, et créa­teur d’un lieu cultu­rel qui pro­met, sur le port de Nice, près de la Place de l’Ile de Beauté – ça ne s’invente pas : la beau­té, en effet, La Passerelle en pro­met ! A com­men­cer par la magni­fique expo­si­tion des créa­tions en céra­mique de Sophie Bayeux qui jouent du frag­ment et de la cou­ture en tech­nique raku.

Espace bien nom­mé en ce qu’il per­met de tendre des ponts entre les arts : expo­si­tions, théâtre (en cours ce tri­mestre, un extra­or­di­naire hom­mage à Bobby Lapointe, bio­gra­phie ima­gi­naire à par­tir de ses chan­sons, sur un scé­na­rion de Miran, inter­pré­tée avec brio par la troupe en rési­dence permanente1) musique, caba­ret-chan­son et poé­sie, mais aus­si ouver­ture aux arts visuel, du spec­tacle… à tra­vers des rési­dences, des ate­liers, des formes à trou­ver… Un lieu à peine ouvert, qui se cherche encore, mais qui regorge de pos­si­bi­li­tés.

Cette Passerelle, Nicolas Carré en rêvait depuis long­temps… Depuis l’adolescence peut-être même, quand jeune lycéen, il se ren­dait compte qu’il pré­fé­rait être chan­teur plu­tôt que comé­dien. Depuis qu’il ani­mait un lieu simi­laire à La Gaude, dans l’arrière-pays… Un rêve qu’il a trans­por­té avec lui au fil de ses voyages, aux USA et ailleurs… Et qu’il peut enfin fon­der, amé­na­ger, créer, avec son com­plice, Eric Aubertin, pro­prié­taire du lieu, une ancienne menui­se­rie sur 200 m2, qu’ils ont entiè­re­ment trans­for­mée en un espace mul­ti­fonc­tion­nel, colo­ré, moderne et cha­leu­reux. Le spec­tacle de Bobby Lapointe était en quête d’un théâtre où pro­gram­mer et jouer tant que le spec­tacle mar­chait, et non pour quelques repré­sen­ta­tions, comme lors de la pre­mière en 1998 ; tout local vide à louer deve­nait ain­si sup­port d’une rêve­rie – qui a ren­con­tré le rêve d’Eric, d’ouvrir une gale­rie…

Sophie Bayeux - artiste céramiste

 

A l’origine de ce pro­jet, aus­si, la fas­ci­na­tion de Nicolas pour le Lapin Agile et son ambiance de caba­ret convi­vial, qu’il tente de retrou­ver dans sa fraî­cheur ini­tiale, à l’époque de Mac Orlan, de Max Jacob, puis de Ferré ou Nougaro – loin du spec­tacle muséal pour tou­riste vers lequel ten­drait  désor­mais, comme tant d’autres, ce lieu mont­mar­trois his­to­rique.

Le réper­toire du caba­ret, Nicolas Carré l’a “héri­té” de Miran – auteur de théâtre dont il inter­prète donc le “Tu la tires ou tu Lapointe”  avec des repré­sen­ta­tions qui conti­nuent jusqu’aux fêtes, après une inter­rup­tion musi­cale liée au fes­ti­val de jazz de La Gaude – et de Bernard Bettenfeld, chan­teur popu­laire auquel il rend hom­mage : ces chan­sons fai­saient par­tie des spec­tacles de Miran. Avec le pia­niste Bruno Mistrali, son com­plice, Nicolas pro­po­sait d’abord au public de choi­sir le spec­tacle par­mi une cen­taine de chan­sons, qui consti­tuent le coeur de leur réper­toire, for­mule qui évo­lue sans cesse : il n’y a jamais deux soi­rées iden­tiques – les invi­tés sont bien­ve­nus, les sur­prises aus­si.

Si le retour du public joue aus­si un rôle dans la com­po­si­tion de ce réper­toire, Nicolas Carré juge que ce retour est “son affaire” : “c’est à moi de faire aimer la chan­son, dit-il, parce que je sais qu’elle est belle, qu’elle mérite d’être pré­sen­tée, d’être enten­due, d’être défen­due.” Il donne en exemple “Le Chemin des forains” d’Edith Piaf, que Bruno Mistrali et lui ne pré­sentent plus depuis long­temps, bien qu’ils l’adorent, mais qui ne passe pas avec le public : “elle est trop belle cette chan­son, s’il y a quelque chose qui cloche, c’est qu’il y a quelque chose qu’on fait de tra­vers… En y réflé­chis­sant, je me rends compte que les fois où je l’ai chan­tée, je venais de l’apprendre, et je la chan­tais en ayant un doute sur le texte – for­cé­ment, on ne peut pas chan­ter comme ça. Je ne peux pas “lire” une chan­son : je me sou­viens d’un chan­teur au Blue Street à Saint-Laurent du Var qui avait des dos­siers, des clas­seurs énormes sous son pia­no, avec des cen­taines de chan­sons, dans toutes les langues, et qui t’interprétait ce que tu lui deman­dais… Il ouvrait le cahier, il avait la chan­son, avec la par­ti­tion, l lisait les paroles qu’il chan­tait – il ne se trom­pait pas, par contre – mais c’est un autre métier. Moi, je suis ‘en mis­sion’.”

C’est vrai, Nicolas porte les chan­sons, et fait “entrer” le public dans celles qu’il nous offre : il ne pré­sente pas des chan­sons, il nous amène à l’intérieur, et c’est assez extra­or­di­naire.“Avec le public, c’est un par­tage, dit-il, c’est un mot que j’aime bien.” Le mot “mis­sion” me semble aus­si per­ti­nent : Nicolas Carré per­met à des chan­sons de sur­vivre. Pas toutes peut-être, car il ajoute mali­cieux :

Il y a un détail, que je fai­sais remar­quer à Bruno, alors que nous envi­sa­gions d’interpréter une chan­son de Maxime Leforestier : aucune de celles que nous pré­sen­tons n’est construite sur le modèle couplet/​refrain où le refrain est tou­jours le même. Les chan­sons que j’interprète ont par­fois un refrain, mais il fait évo­luer l’histoire. Les chan­sons que j’aime racontent des his­toires. Je ne chante pas non plus de chan­sons “qui ne finissent pas” – il y a une his­toire, et il y a une chute. On est là – on raconte des his­toires : c’est un bon passe-temps”.

Tu n’aimes pas le côté ritour­nelle des chan­sons ?

Non, au contraire,  le côté ritour­nelle musi­cale, j’adore – cet air qui revient, la ren­gaine, j’adore… mais il faut que l’histoire avance. Je chante d’ailleurs une chan­son qui s’appelle “La Ritournelle” qui est de Jean-Roger Caussimon, et qui fait par­tie des chan­sons qu’il n’a pas enre­gis­trées.

Tu te rat­taches à la lignée des chan­teurs réa­listes ?

Non, elle peut être fan­tas­tique l’histoire – il faut qu’il y ait aus­si une vraie musique der­rière – pour Bruno, il doit avoir plai­sir à jouer au pia­no, même s’il arrive à enri­chir des mélo­dies, et qu’il ne joue jamais deux fois la même chose.

Et, Jean-Roger Caussimon, dont tu parles beau­coup lors du spec­tacle…

C’est l’un des paro­liers de Léo Ferré, il était aus­si comé­dien, il écri­vait des poèmes et il a ren­con­tré Ferré au Lapin Agile. Ferré lui a deman­dé s’il pou­vait mettre en musique La Seine, je crois… Il a très peu chan­té, mais il y a plein d’albums enre­gis­trés par lui – il n’est pas vrai­ment chan­teur… Moi, j’aime bien par­ler de lui parce que ça résume bien l’esprit de ma soi­rée. Il a écrit des chan­sons si belles qu’on peut les chan­ter les yeux fer­més devant un public qui ne les connaît pas, en se disant que de toute façon, ça va plaire, à la pre­mière écoute. C’est le pari que je prends – je crois qu’on ne peut pas igno­rer la beau­té de cer­taines choses. Et ce que je dis en riant, c’est aus­si que j’adore dire son nom. Il résume bien mes soi­rées, mais nous avons aus­si “Sans Bagages” de Barbara, parce que c’est une chan­son peu connue, et qu’elle est trop belle. D’Yves Montand, on fait “Casse-tête” – per­sonne ne connaît “Casse-tête”. On essaie de faire redé­cou­vrir des pépites qui m’ont été offertes comme sur un pla­teau par Miran et par Bernard. C’est comme “Ostende”, de Caussimont, avec une musique de Ferré, je l’ai tou­jours enten­due, comme “Le Poseur de rails” de Laforgue… per­sonne ne connaît cette chan­son, et pour­tant elle est magni­fique !

Vous cou­vrez un grand arc tem­po­rel dans votre réper­toire.

Encore que j’aie des lacunes dans les 30 der­nières années – la chan­son la plus récente, c’est “Living-room” de Paris Combo – elle doit avoir une petite ving­taine d’années, quand même… et avant ça, c’était “Tombé du ciel”, qui est de 89.

C’est un voyage dans le temps que tu nous pro­poses… une petite bulle…

Oui, mais c’est une inci­dence, ce voyage dans le temps, ce n’est pas un pré­texte. Moi, je veux faire voya­ger dans la beau­té. La chan­son, c’est l’objet qui m’intéresse, qui me plaît, qui me fas­cine, je trouve ça incroyable de pou­voir mettre autant de choses dans si peu de mots​.Il n’y a rien, trois cou­plets, une mélo­die qui tient à pas grand-chose, et ce sont des objets que tout le monde connaît, et ça voyage, et ça ne fait aucun doute pour per­sonne que ça, là, c’est beau. Et ça tient dans rien ! Et si je trou­vais des belles chan­sons qui ont six mois, je serais ravi de les chan­ter, je n’ai pas de cha­pelle ! La chan­son de Paris Combo, on me l’a pré­sen­tée, et je l’ai adop­tée parce qu’elle est belle.

 

Nicolas Carré avoue enfin modes­te­ment qu’il écrit aus­si et que l’un de ses textes est deve­nu chan­son avec la musique d’une amie. Il aime écrire, il aime les moments où il écrit, des moments très agréables, dit-il. De petits for­mats, ajoute-t-il – une ten­ta­tive jadis d’écrire un jour­nal  lors de ses voyages se limi­tant à une page unique…  Alors, pour clore ce por­trait, voi­ci trois petits for­mats de Nicolas, dont on espère qu’il seront un jour des chan­sons : 

 

Pour une livre de bonheur 28/​01/​16

Écoute…

 Derrière les portes qu’on ferme, il n’y a jamais rien à offrir… ça se sau­rait !

 Il paraît que le bon­heur s’achète, sans blague !… Vous m’en met­trez 500 grammes, mer­ci… et un peu de mou pour le chat, oui.
Je vous dois ? D’après toi… com­bien pour 500 grammes de bon­heur ? J’en sais rien, j’ai jamais su comp­ter. Il paraît que c’est grave. Je sais pas. Je sais com­bien j’ai d’enfants… Je sais quand j’ai soif, quand j’ai faim, quand j’ai mal et quand j’ai froid. Je sais quand j’ai peur… et je sais quand j’aime aus­si… je crois.
Alors com­bien ? On s’en fout, tiens donne moi le mou et garde ta livre, garde la bien !
T’en veux ? Viens avec moi, je vais te faire voir.
Regarde… non pas où, com­ment ! Regarde com­ment font les enfants. Regarde comme ils regardent. Quelles que soient les cir­cons­tances qui font qu’aujourd’hui tu arrives à croire que le bon­heur s’achète, le véri­table cou­pable ne peut pas être un enfant. Les enfants ne sont jamais cou­pables. Le véri­table cou­pable c’est toi… et moi aus­si par­fois quand je fais pas gaffe… ça m’arrive. C’est l’adulte qui renonce, l’adulte qui croit que le bon­heur existe. Je veux dire qu’il existe ailleurs que dans sa tête. Le bon­heur n’existe pas ! Il s’invente !
Et il s’invente pour s’offrir, pas pour se vendre.
Si les gens avaient vrai­ment quelque chose d’intéressant et de dés­in­té­res­sé à offrir, ils ne fer­me­raient jamais leurs portes qu’à cause des cou­rants d’air… et cer­tai­ne­ment pas à double tour.
Tu t’es déjà retrou­vé à lire un poème, à entendre une chan­son, ou à voir une sculp­ture, une pho­to, un tableau pour la pre­mière fois de ta vie et à te rendre à l’évidence que tu connais cette œuvre… que tu l’as tou­jours connue !
Le bon­heur c’est ça, c’est savoir recon­naître la beau­té des choses.

Prends ton argent et jette le ! Avec lui, tu ne pour­ras jamais t’offrir que l’illusion que ta livre de bon­heur n’a coû­té de larmes, de sang et d’espoir à per­sonne.

Allez viens, je t’emmène… la poé­sie, tu connais ? La poé­sie ça fait rêver ceux qui sont assez tarés pour l’écrire… et toi, toi qui es assez taré pour être encore là, à m’écouter, à me lire. Et je salue ta folie. Je suis poète et toi aus­si. La poé­sie, c’est comme le bon­heur… ça s’invente… ça s’invente et ça s’offre !
… tu vois cette plume ?
Eh bien…
Cette plume mon cher, laisse moi te le dire, elle est tout ce que j’ai d’Amour et de pas­sion, toute ma vie d’ici, toute ma construc­tion et si tu sais la voir… moi, je veux te l’offrir

 

 

Destins croisés

J’aime ce ren­dez-vous où dans notre silence
Ma main et ta conscience s’inventent des mots doux
Des mots d’un autre temps, d’une autre res­sem­blance
Ou de cette évi­dence des âmes qui se nouent.

 Là-bas y’a des envies de bien faire, de beau­té.
Quand je t’écris “La Vie”, tu sais lire l’Amour,
La peur, ma douce amie qu’est ma sin­cé­ri­té,
Ma foi en toi… et en tout ce qu’il y’a autour !

 J’y vais ouvrir les portes de nos uni­vers
Celles de ton salon et de mes fan­tai­sies
Ces mondes dif­fé­rents où l’on voit à tra­vers
Tes joies dans mon sty­lo et tes peines aus­si

 Nos che­mins sont les mêmes, où qu’ils aillent, d’où qu’ils viennent.
Ta vie est dans la mienne, je l’ai vu dans ton rire
Et puisqu’il faut choi­sir, mais qu’à cela ne tienne !
À toi le verbe “Faire”, à moi celui d'”Écrire”

*  *  *

Le mec dans le miroir

Dans le silence de ma vie
Où il fait déjà tard
Je me suis fait un ami
… il vit dans mon miroir

 Je pen­sais qu’on se connais­sait
En fait non, pas vrai­ment
On s’était juste croi­sé
Comm’ ça, en coup de vent

C’est un gar­çon ori­gi­nal
Il dit qu’il est artiste
Ça le rend presque banal
Moi j’aime bien les artistes

 Ce silence dont je vous parle
A la légè­re­té
Des rêves et des départs
Aux airs de volup­té

 Au fond du cœur il a une tache
Un truc qu’il veut pas dire
J’ai l’impression que ça gâche
Un peu tous ses plai­sirs

 Je vais ten­ter de lui par­ler
J’aime pas le voir comme ça
Ça doit pou­voir s’arranger
C’est rien de grave, je crois

 Je crois oui, que je veux lui plaire
Au mec dans le miroir
On a deux, trois trucs à faire
Avant qu’il soit trop tard.

*  *  *

mm

Marilyne Bertoncini

Marilyne Bertoncini, cores­pon­sable de la revue Recours au Poème, doc­teur en Littérature, spé­cia­liste de Jean Giono, col­la­bore avec des artistes, vit, écrit et tra­duit.
Ses textes et pho­tos paraissent dans diverses revues fran­çaises et inter­na­tio­nales, et sur son blog mino​tau​ra​.unblog​.fr.

Ses tra­duc­tions de poètes anglais et aus­tra­liens et son recueil, Labyrinthe des Nuits, sont parus chez Recours au Poème édi­teurs, comme sa tra­duc­tion des poèmes de Ming Di, Livre des 7 Vies, et Histoire de Famille, illus­trés par Wanda Mihuleac, aux édi­tions Transignum en mars 2015.

Une pre­mière ver­sion de La Dernière Oeuvre de Phidias est parue en 2016 chez Encres Vives.

Dernières publications

  • Æncre de Chine, livre ardoise avec Wanda Mihuleac, édi­tions Transignum, 2016
  • La Dernière œuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence, Jacques André édi­teur, 2017
  • Aeonde, La Porte, 2017,
  • Le Silence tinte comme l’angélus d’un vil­lage englou­ti, édi­tions Imprévues, 2017