> Angèle Paoli : Tramonti

Angèle Paoli : Tramonti

Par |2018-08-16T02:25:33+00:00 1 décembre 2015|Catégories : Critiques|

 

Il existe des liens sub­tils – d'imprévisibles cor­res­pon­dances sen­so­rielles et affec­tives, nées d'un hasard des plus objec­tifs – entre cer­taines lec­tures et les ambiances sonores ou visuelles qui les accom­pagnent. Ainsi de ces Tramonti d'Angèle Paoli, aux édi­tions Henry, lus en com­pa­gnie des Musikalische Exequien, (Obsèques musi­cales) d'Heinrich Schütz, dans la ver­sion de La Chapelle Royale, diri­gée par Philippe Herreweghe (Harmonia Mundi, 1987). Jamais le petit for­mat, et la cou­ver­ture noire et brillante de la col­lec­tion « La Main aux Poètes » ne m'ont sem­blé plus appro­priés qu'à ce texte, au titre mélan­co­lique, dans la pénombre du cré­pus­cule où je l'ai décou­vert.

Triptyque, le recueil s'ouvre sur des « Soleils Anciens » – soleils des sou­ve­nirs… Là, « un enfant lance ses balles /​ dans les ocelles de cou­leur /​ iri­sa­tions ner­vures /​ sans attente d'autres formes /​ sinon celles que lui confie /​ le soleil ». Temps de l'ennui des étés qui s'étirent, vacance fon­da­trice où se forment des rêves « inso­lubles » – aux­quels on découvre, ensuite, qu'on n'aborde jamais… Cet enfant est comme Ariane, au début du laby­rinthe de la vie : « offert » /​ ouvert au monde, et tel qu'on le re-voit, alors que « ça crisse ça gémit ça grince /​sur les cordes nouées du soir /​ infi­ni désar­roi de notes rete­nues /​ à mi-che­min » : dans les deuils, les aban­dons, les tra­hi­sons dont se tisse la vie ; à cette lisière cré­pus­cu­laire, où l'on ne peut s'empêcher d'entendre en écho ces mots de Dante, dans la forêt obs­cure où Virgile le guide : « nel mez­zo del cam­min di nos­tra vita ».

Conçu comme une lente médi­ta­tion, le recueil se lit – se lie – au rythme souple d'une marche. Ni joyeuse, ni funèbre, même si les défunts y tiennent une grande place – mais toute empreinte de la réflexion propre aux grands espaces, aux pay­sages noc­turnes, et aux étapes ultimes de la vie, à cette heure où l'on vit autant avec les morts que les vivants : aube ou cré­pus­cule, seuil inter­mé­diaire et insai­sis­sable, pas­sage que redouble le mou­ve­ment de marche omni­pré­sent. C'est une ode à ces clar­tés aux « éclats de paille » qui claquent comme le vent, aux lumières décli­nantes des cou­chants élé­giaques et nos­tal­giques, « eldo­ra­do de cou­leurs /​ vert mor­do­ré silence » dans les­quels on per­çoit l'écoulement du temps – car il est vrai qu'« Il y a du temps /​ dans la lumière du soir » (p.90) . Dans le ciel de ces cou­chants appa­raissent des grèves, par-delà les nuages qui « tissent leur camp du drap d'or /​ sur des rives incon­nues /​ qui n'existent que /​ dans (ma) mémoire » (p.96).

Ces mirages sus­citent des textes – par­fois courts concen­trés de sen­sa­tions (autant que des haï­kus) – ten­dus vers ces rives pro­pre­ment uto­piques, dans l'uchronie sans cesse recréée de la poé­sie, mêlant époques vécues et mythiques, dans une per­ma­nente et créa­tive osmose entre rémi­nis­cences lit­té­raires et pic­tu­rales. On entre dans ce pay­sage agreste et buco­lique, tout comme dans un tableau de Poussin, ou une églogue vir­gi­lienne. On y a croi­sé sans sur­prise Ariadnê (peut-être échap­pée des Feuillets de la Minotaure, du même auteur chez Courlevour), mais aus­si des sirènes alan­guies, contem­plant des chas­seurs menant l'hallali, dans l'or et le sang, les cou­leurs d'écaille, les ocelles d'une lumière tou­jours chan­geante sur une mer cou­leur de gemme, par­mi les « rai­sins niel­lés d'or » de quelque Dyonisos, et les aspho­dèles, « doigts repliés /​ sur le som­meil » comme dans le domaine d'Hadès… cette fleur emblé­ma­tique, « plante du salut » n'est-elle pas d'ailleurs de « tous les bons pas­sages. Entre ciel et terre, terre et tombe, sai­son et sai­son. Veille et som­meil aus­si (…) » ain­si que nous le dit l'auteur dans les pages de Terre de Femmes, revue numé­rique qu'elle anime .(http://​ter​res​de​femmes​.blogs​.com/​m​o​n​_​w​e​b​l​o​g​/​2​0​0​4​/​1​2​/​l​a​s​p​h​o​d​l​e​_​p​l​a​n​t​.​h​tml )

Avant toute lec­ture, la conso­nance ita­lienne du titre, et l'atmosphère oni­rique et médi­ta­tive des poèmes, convoquent la dou­lou­reuse mélan­co­lie de la poé­sie roman­tique – I Sepolcri d'Ugo Foscolo, le lyrisme méta­phy­sique de Giacomo Leopardi… Pourtant, par le biais d'une cita­tion de Paul Blackburn, on com­prend qu'est pré­sente aus­si la moderne poé­sie Nord-Américaine, celle des Black Mountain Poets et de la Beat Génération (le poème The Asphodele de William Carlos Williams, figure d'ailleurs au som­maire de la revue )– et l'on sent mieux encore com­bien le phra­sé, si libre et musi­cal, d'Angèle Paoli, est né d'avoir été dit avec le souffle de sa marche. Qu'on l'imagine, par­cou­rant ses mon­tagnes et ses rivages corses, et le fil des poèmes se déroule, haché dans le vent, comme le souffle qu'on reprend :

 

Tourterelle dans les tama­ris
le tor­rent s'aveugle

sous la pierre

et ton dos nu
de chair blanche qu'étrille
le soleil

élytres sèches de la peau
agaves brû­lées d'épines
dures

 

Le verbe d'Angèle Paoli, extrê­me­ment pré­cieux, est pour­tant vibrant, et sans affé­te­rie. Il touche le lec­teur au pro­fond de l'âme, s'y enfon­çant, comme une écharde, telle celle qui sert de titre à la troi­sième par­tie, « Sous la peau, comme une écharde ». Sous l'apparente sim­pli­ci­té des choses décrites, (pay­sages par­cou­rus, mais aus­si sen­sua­li­té d'un par­fum de fenouil, d'une daube qui mijote dans des odeurs d'agrumes douces…) les figures de style, tou­jours jus­ti­fiées, sont aus­si rares que recher­chées : c'est par néces­si­té interne, dans ce texte por­té par « les mots ver­tèbres /​ dres­sés en treillis-grillage /​ autour de ta forme éphé­mère », que se mul­ti­plient oxy­mores – l'éternité bien­fai­sante de l'instant – méta­phores inven­tives – la dou­ceur cryste-marine du soir » alli­té­ra­tions – « l'indifférence cisèle /​ une absence à soi-même /​ comme parle un désert » sur­pre­nants hypal­lages « les vaches crépusculaires/​ méditent sur la crête » – dis­crète pré­sence du lexique corse, à tra­vers l'élan silen­cieux du filan­ciu (fau­con cré­crelle), ou rim­bal­dienne ana­phore (il y a, struc­tu­rant le poème épo­nyme), sou­li­gnant, s'il le fal­lait, un lien sub­til avec Les Illuminations

Le style d'Angèle Paoli, si per­son­nel et pro­fon­dé­ment baroque – comme on parle d'une perle dont la forme irré­gu­lière, ouvre à toutes les rêve­ries – se nour­rit de toute sa culture, pour ser­vir un art poé­tique fait de rup­tures ( mar­quées aus­si par les espa­ce­ments au sein des vers, les construc­tions ellip­tiques) et de savantes construc­tions : Comment ne pas citer par exemple la forme qua­si-contra­pun­tique et de ces vers :

 

« Ariadnê per­due dans tes pierres

(…)

aucune tes­sère de lierre
ne tresse pour toi sa liane » (p.19)

 

tout comme la per­fec­tion de cer­tains « bibe­lots sonores », pro­fon­dé­ment mal­lar­méens, et tel­le­ment sur­réa­listes, tels ce pay­sage décrit d'avion, tout en alli­té­ra­tions :

 

Genève lac Léman
lému­rien endor­mi

enlo­vé sur ses rives
veille

-qui suis-je pour voler
à l'envers du temps -» 

 

ou ce sonore por­trait d'insecte à la rime toute visuelle :

 

un dytique joyeux
ondoyant acro­bate

ges­ti­cule pattes en X

 

On note­ra aus­si le choix du vers impair au rythme indé­cis, par­fait sup­port à ce miroi­te­ment spec­tral de l'heure explo­rée, dans une poé­sie incan­ta­toire, où les for­mules se répétent, creu­sant tou­jours davan­tage le pro­pos, les inter­ro­ga­tions à jamais sans réponse.

Si la marche est, à tout point de vue ici, prin­cipe d'écriture – marche à rebours « à la ren­contre des sources », le tra­vail du poète est aus­si lecture/​ligature dans le « tra­mail des mots » (et la culture de l'auteur nous amène à pen­ser aux filets ten­dus par des pêcheurs, dans le poème ves­pé­ral d'Eugenio Montale,  I Morti : « attor­no alcu­no appende ai rami cedui reti dilun­gan­ti… », aux­quels se prennent d'éperdues gali­nelles.) Pièges des sou­ve­nirs, ils tissent ici le lumi­neux lin­ceul de la défunte évo­quée avec un réa­lisme déchi­rant, « pré­sente aux astres le corps absent /​ il ne reste qu'une étole /​ elle me fait une houp­pe­lande » . Ce tra­vail de Pénélope tente de res­ser­rer aus­si les liens de filia­tion, les liens amou­reux, inter­ro­gés au fil du temps qui s'écoule, et qui efface…

 

Je couds mes fils
avec mes mots

pour rete­nir l'instant-lumière

 

Par ce tra­vail des mots, Angèle Paoli nous pro­pose de (re)trouver, pas à pas, avec elle, l'apaisement final, contem­pla­tif – et mélan­co­lique – de « cet autre silence /​ le grand silence blanc /​ de l'écume /​/​ Là-bas. » : délec­ta­tion de l'âme, sans moro­si­té, plus sen­suelle que mys­tique, dans ce livre d'un sus­pens dési­ré, dans le silence de ces soirs, avant « la voix funeste  (qui) annonce /​ les désastres d'un len­de­main /​ qui hurle de dou­leur » . Ce petit ouvrage, qu'on tient au creux de la main comme un livre d'heures, résonne, moderne « Consolation – de poé­sie », dans le soli­taire silence du lec­teur.

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Marilyne Bertoncini

Marilyne Bertoncini, co-res­pon­sable de la revue Recours au Poème, doc­teur en Littérature, spé­cia­liste de Jean Giono, col­la­bore avec des artistes, vit, écrit et tra­duit. Ses textes et pho­tos sont publiés dans diverses revues fran­çaises et inter­na­tio­nales, et sur son blog : 
http://​mino​tau​ra​.unblog​.fr.

Principales publi­ca­tions : 

  • tra­duc­tions de l’anglais (US et Australie) : Barry Wallenstein, Martin Harrison, Peter Boyle (Recours au Poème édi­teurs, 2014 et 2015), Carol Jenkins ( River road Poetry Series, 2016)
  • Secanje Svile, Mémoire de Soie, Tanja Kragujevic, édi­tion tri­lingue, Beograd 2015
  • Livre des sept vies , Ming Di,  Recours au Poème édi­tions, 2015
  • Histoire de Famille,  Ming Di, édi­tions Transignum, avec des illus­tra­tions de Wanda Mihuleac,  juin 2015

Poèmes per­son­nels

  • Labyrinthe des Nuits, suite poé­tique, RaP édi­teur, 2015
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, Encres Vives, avril 2016
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence,  Jacques André  édi­teur, 2017
  •  Aeonde, La Porte, 2017
  • AEncre de Chine, livre-ardoise sur un pro­jet de Wanda Mihuleac
  • Le Silence tinte comme l’angélus d’un vil­lage englou­ti, édi­tions Imprévues, 2017
  • La Dernière Oeuvre de Phidias, sui­vi de L’Invention de l’absence, Jacques André édi­teur , mars 2017.
  • L’Anneau de Chillida, L’Atelier du Grand Tétras, 2018
  • Sable, sur des gra­vures de Wanda Mihuleac, Transignum (à paraître)

(fiche bio­gra­phique com­plète sur le site de la MEL : http://​www​.​m​-​e​-​l​.fr/​m​a​r​i​l​y​n​e​-​b​e​r​t​o​n​c​i​n​i​,​e​c​,​1​301 )

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