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Feuillets de la Minotaure (extraits)

Par |2018-10-15T17:31:36+00:00 20 juillet 2013|Catégories : Blog|

 

DEUXIÈME EXTRAIT

 

Démone et Belladone

 

   « Les enfants se regroupent par bandes enjouées. Ils courent les uns der­rière les autres, se déro­bant à ma vue. C’est un jeu de cache-cache qui se trame à tra­vers les ruelles, dans les culs-de-sac et les arrière-cours. Longiligne et fri­gide, une belle femme s’offre au regard de l’homme qui vient à sa ren­contre. Il avance mas­qué de cuir. Elle est nue sous la robe qui s’entrouvre sur ses cuisses. Il l’entraîne dans son sillage tan­dis qu’au loin, der­rière les col­lines, au-delà du vil­lage, une caval­cade vio­lente sou­lève des nuées.

 

 Annonciatrice d’un désastre proche, une flam­bée d’oiseaux effrayés gicle dans le ciel. Autour de moi, les enfants orga­nisent leur défense. Ils se ras­semblent pour déjouer par leurs stra­té­gies les attaques vio­lentes en ger­mi­na­tion invi­sible. Portes et volets claquent et se ferment. Les mai­sons se vident. Le temps est aux bar­ri­cades. Les enfants infiltrent les ruelles. Ils grimpent dans les cou­loirs de che­mi­nées et rampent dans la suie. Ils s’engouffrent dans les abreu­voirs. Plongent dans les noires eaux pro­tec­trices qui les dérobent à l’inquisition des regards. Soudés les uns aux autres comme che­nilles en pro­ces­sion, ils s’aplatissent au fond des canaux, s’agrippent aux murs des réser­voirs. Ils guettent. De temps à autre, une tête hir­sute et trem­pée du suint des bar­riques émerge au-des­sus des eaux. La horde des sol­dats enne­mis fran­chit le seuil des col­lines. Le sif­fle­ment inin­ter­rom­pu des cra­vaches déchire l’air. Les fouets cinglent, déca­pi­tant les têtes. Les corps de ceux qui tentent la fuite s’enchevêtrent dans les cour­roies de cuir qui les encerclent. Les cava­liers foncent à bride abat­tue sur l’émeute.

 

Soudain un grand silence fait place au vacarme. Le désar­roi s’apaise avec la tom­bée de la nuit. Ici et là, des torches vacillent, pro­je­tant leurs ombres inquié­tantes jusque sur les rami­fi­ca­tions des arbres. Les enfants recouvrent leurs forces, res­serrent leurs rangs. Ils ser­pentent sou­dés en longue chaîne au fond des réser­voirs sor­dides. Ils émergent l’un après l’autre de leurs bauges. Moi-même, je hasarde une sor­tie sur l’extérieur. Le temps éclair de croi­ser le regard de flamme de l’homme au visage de cuir.

 

Les enfants se dis­persent en cavale à tra­vers la cam­pagne. Je m’engouffre à leur suite dans le sillon d’une haie d’arbres. Puis je tente une per­cée dans l’étroit che­nal qui conduit aux sou­pentes des gre­niers. De ce laby­rinthe nuit, je connais tous les méandres. Je me fau­file à plat ventre le long des parois abruptes. Je m’attelle aux prises ins­crites dans la pierre dont mes doigts aguer­ris décèlent toutes les aspé­ri­tés néces­saires à l’emprise. Je me hisse à coups de reins le long de cette ver­ti­ca­li­té dont je sens qu’elle est aus­si celle que les autres der­rière moi tentent d’apprivoiser.

 

Les corps ondulent à l’identique de moi-même. Je conduis len­te­ment l’avancée pro­gres­sive vers les rami­fi­ca­tions du soleil. Ma main aveugle iden­ti­fie l’abattant que je pousse d’un coup sec au-des­sus de ma tête. Je sens la ron­deur du chaî­non sous mes doigts. J’enclenche la boucle au rivet qui sous-tend la tige de fer.

 

Me voi­là à l’air libre. De là, je domine l’encerclement des col­lines. Au-delà des sillons en labour des nuages, montent, denses, les tour­billons de pous­sière sou­le­vés par les sabots des che­vaux en bataille. Les troupes campent sur leurs posi­tions. Les enfants à l’affût aiguisent leurs conci­lia­bules. Ils peau­finent en silence leur stra­té­gie ter­rible. Ils com­plotent de s’assimiler au corps étran­ger qui va sur­gir intrai­table d’un hori­zon inac­ces­sible. La Belle lance la ruée sui­vante.

 

Étrangère à toute forme défi­ni­tive, elle est la liane qui offre à l’homme au masque de cuir les attaques vio­lentes dont il se veut l’objet. Mystère de la dupli­ci­té, la Belle échappe à toute sai­sie.

 

Extrait du « Journal de Min(o)a »

 

 

TROISIÈME EXTRAIT

Les Myrmidons

 

 

« Les yeux levés vers la carte du ciel, le géo­graphe fou invente à la nuit boréale des fron­tières exal­tées. Girouettes et pla­ni­sphères, astro­labes éta­blis sur la map­pe­monde de ses extra­va­gances, le sex­tant grand écart est ouvert, face à Orion. Le maître es méri­diens harangue la foule des Myrmidons, confron­tée aux noires incer­ti­tudes du temps. Lui, la pous­sière du retour, il la dis­tille à l’acétylène, bleu de Mycènes encore tein­té de l’or d’Agamemnon. Et moi, esclave enrou­lée au pied d’un syco­more, je l’écoute, ber­cée de tendres lal­la­tions. Lui, pro­clame à tous ceux qui veulent l’entendre, l’attente éper­due du retour chao­tique, la plainte enamou­rée des cadences mineures, la plon­gée impro­bable dans l’univers des notes silen­cieuses.

 

 Il y avait là, réunis au pied de la tour aux ancrages secrets, des marins invain­cus aux pale­tots d’ébène, des nègres sal­tim­banques aux muscles d’acajou, des femmes enivrées de salive et de sperme, des ondines bai­gnées d’hydromels véné­neux. Il y avait plus loin, des mar­chands de men­songes enchaî­nés les pieds nus et des magi­ciens doux aux barbes de bul­gares. Un archet arri­mé à ses cordes vio­lines fai­sait jaillir du temps un ense­men­ce­ment de sons indé­si­rés, caresses arra­chées à la gorge des nuits. Les diseurs de dis­tances arpen­taient les cour­sives tout en écha­fau­dant des transes et en buvant. De fausses nymphes enfin, agui­cheuses aver­ties, aigui­saient leurs fos­settes aux portes des bor­dels.

 

Soudain un souffle ocre trans­perce l’horizon. Des cri­nières ven­tées enflent les mers ombreuses, sou­lèvent en  tour­billons les regards sédi­tieux. Des idées de caresses déploient leurs lignes courbes, embra­sant les flancs bleus des monts ensor­ce­lés. On vit alors, à l’Orient de Tout, des ori­flammes folles déri­ver en cadence, des tombes ren­ver­sées par des foudres otto­manes, des femmes aban­don­nées aux dérives mor­telles. Les sabres vire­voltent en ara­besques blêmes, arra­chant aux prin­cesses-célestes, aux faunes des ruis­seaux, aux belles détrous­sées, hur­le­ments syn­co­pés mêlés de cris d’amour. Et toi, cris­pée dans ta détresse, tu vire­voltes nue dans les airs en sac­cage. Infestés de chair rance et coquillages morts. 

 

Extrait du « Journal de Min(o)a »

 

QUATRIÈME EXTRAIT

« Comment tout cela avait-il com­men­cé » ? 

 

Et elle Min(o)a, qui est-elle ? D’où vient-elle ? Elle se revoit petite fille ren­dant visite à un vieil oncle. Il lui semble se sou­ve­nir qu’elle n’est pas seule. Que sa sœur l’accompagne. Elles se serrent l’une contre l’autre, silen­cieuses. La pièce est vaste mais sombre. Elle revoit les ten­tures et les colon­nades. Elle en sent le poids sur ses épaules. Cet endroit manque d’air. Elle est oppres­sée. Elle retient son souffle. Celui du vieil oncle emplit la pièce, pareil à un souf­flet de forge. Le mon­sieur, en dépit de ce détail déplai­sant, a tout d’un élé­gant tau­reau blanc. Il trône au centre, le corps dis­si­mu­lé dans ses tuniques et ses toges. Elle, Min(o)a, mal­gré la crainte qui l’hypnotise, elle est sub­ju­guée par ses cornes, lisses, effi­lées, d’un blanc d’os net­toyé par le sel. Elle en oublie presque la res­pi­ra­tion bruyante qui sort des naseaux et enfle les ten­tures. Elle en oublie presque la pré­sence, de l’autre côté de la table, d’une créa­ture tout aus­si noble et effrayante. On dirait une femme, mais elle n’en est pas sûre. Son visage dia­phane, caché sous des voiles, com­bine à la fois, dans une super­po­si­tion habile des traits, le visage d’une femme et celui d’un tau­reau. Comment savoir qui elle est au juste ?

Min(o)a évite de croi­ser son regard avec celui qui la fixe, ren­du dou­ble­ment puis­sant puisqu’il lui semble qu’il darde sur elle quatre yeux. Deux yeux ronds et lui­sants, pareils à ceux de ses ancêtres tau­rines. Deux yeux de jade, effi­lés, en amande. Elle n’en a jamais vu de sem­blables. C’est la reine, se dit Min(o)a. Elle est belle. Même cachée der­rière ses tulles, elle est belle ! Ses col­le­rettes lui font une cou­ronne souple.

 

Elle devait jouer avec son époux quand les deux petites ont fait leur entrée. Des bulles d’eau et des perles jonchent le sol ain­si que la nappe. Dans un coin de la pièce, un chien s’acharne sur sa femelle. Min(o)a ne com­prend pas bien à quoi les deux bêtes sont occu­pées.

Dans son dos, elle per­çoit sou­dain un bruit pré­ci­pi­té de pas. Des pas qui rythment une danse. C’est la danse endia­blée du laby­rinthe, pense Min(o)a. Celle qu’Ariane et ses amies dan­saient infa­ti­ga­ble­ment, avant que celui-ci ne soit fer­mé et cou­vert.

 

Min(o)a se secoue de son rêve. Elle reprend son feuillet.

 

 

Extrait du « Journal de Min(o)a »

 

 

CINQUIÈME EXTRAIT

(le tau­reau blanc)

 

 

 Dans l’encadrement de la porte

 le tau­reau blanc veille
 fixe sur toi le bleu de ses yeux 
 

 der­rière lui devant au-delà
 le laby­rinthe mille coudes sans lumière
 déplie ses cou­loirs   tu te retires 

 sur la pointe des pas

 à recu­lons du corps
 

.

 

 

  tu empruntes un cor­ri­dor un autre

  angles droits pri­vés d’échos     Noir      

  humides les murs   longues tra­vées obs­cures

  les gra­villons crissent

  sous ton poids    il avance

  tu rebrousses che­min sans brous­sailles
 

―lequel est le vrai qui guide vers la vie 

  lequel celui qui conduit à la mort ―

 

.

 

 

 odeurs stag­nantes des marais 
 eaux sans tain 
 visage absent
 miroir sans ivresse
 

  la ténèbre de son regard 
  ne t’effleure

  ni ne blesse

 

 

Extrait des « Chants de Mino(a) »

 

 

SIXIÈME EXTRAIT

(Notte di Poghju)

C’est très doux comme 
main ça       mais c’est froid un peu
même à tra­vers la peau du jean
c’est doux comme
che­veux       ces boucles et blondes
même si ― comme ne le dit pas le poème ―
Walter va au jar­din & bande*

.

― le chien      se couche sur le dos 
cuisses ouvertes langue hale­tante ―
qu’a-t-il à dire à faire com­prendre
est-ce appel sans détour ?

.

la lumière lance 
ses oiseaux-tulipes
                  reflets de lampes 
dans les vitrées
                  fenêtres ouvertes 
sur le ciel
                  ouvertes ― non ― fer­mées

les grands pan­neaux aveugles
absorbent la moire 

nuit entière dans le verre

.

le par­fum d’herbes
glisse jusqu’aux narines
liseuses blot­ties dans les laines 
et les cous­sins      moel­leux
fenouil séché        cou­ché
en larges branches 
                               et par bras­sées
dans le vaste vais­seau 
d’osier cor­beille du maquis 
ombelles et graines 

cueillies de main experte
par la signa­do­ra 

.

le san­glier mijote 
odeurs d’agrumes douces 
les lumières de l’église 
ont dis­pa­ru
rien de Ginevra Bel Messer
n’arrive jusqu’ici
      ni son sou­rire ni sa plainte

― le chien gratte der­rière la porte
der­rière la vitre le chat som­meille ―

.

blême de silence d’absence 
ouvert sur le pla­fond d’étoiles
le défunt dort
cer­cueil d’ébène 

gar­dé par le Christ noir

Christ noir sau­vé des eaux
veille dans son miracle
les vivants et les morts

la grotte est loin 
qui accueillait sous sa voûte
défer­le­ment de vagues 
et vais­seaux nau­fra­gés 

par quel édit muse­lée
sous la cita­delle

.

les grandes baies de verre
absorbent le vil­lage
la nuit boit

― englou­tie
l’encre des mon­tagnes ―

plus rien n’existe 

ni la rous­seur des vignes 
ni les che­ve­lures boi­sées
ni l’effilochement des brumes

la plon­gée dans l’échancrure
des val­lons se réfu­gie 
dans la mémoire

la cha­leur du dedans 
retient les voix dans sa lumière

.

un point se déplace 
dans le vide 
zèbre le verre noir 
qui avale la nuit

― le filan­ciu** sus­pend 
son élan silen­cieux ―

le cava­lier de l’orage
rôde plein vent

sous les nuages.

 

Extrait des « Chants de Mino(a) »

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