> Angèle Paoli, Les Feuillets de la Minotaure

Angèle Paoli, Les Feuillets de la Minotaure

Par | 2018-01-23T00:30:25+00:00 24 mai 2015|Catégories : Essais|

 

Les Feuillets de la Minotaure est un récit-poèmes, une poly­pho­nie sacra­li­sée où le souffle poé­tique [« Le brame de Min(o)a »] pul­vé­rise les strates de l’espace et du temps et guide le lec­teur dans ce qui pour­rait être nom­mé une dimen­sion outre-mythique du monde.

La com­po­si­tion de l’ouvrage est telle que résonne à l’infini le cœur pur du chant, il n’est ni tra­ver­sée ni décou­verte, mais plon­gée lumi­neuse (et par­fois vio­lente) dans les pro­fon­deurs mytho­lo­giques et essen­tia­listes de la vie. Tout est là, et l’écriture pour le dire, trans­muer la roche du maquis corse en pierre ances­trale, et méta­mor­pho­ser le corps fémi­nin en matrice atem­po­relle et en Minotaure. Ce récit-poèmes est écrit à per­fec­tion, la den­si­té des échos qu’il éveille se réper­cute long­temps après la lec­ture.

Les dif­fé­rentes tona­li­tés de la voix de la nar­ra­trice et don­ner dans le demi-som­meil la varié­té des sons dans leur beau­té ori­gi­nelle, outre qu’elle per­met d’entendre des sons dif­fé­rents (et de pous­ser à l’extrême le plai­sir de la lec­ture), ne s’amusent pas des formes poé­tiques variées mais les uti­lisent avec maî­trise pour ren­for­cer (et mettre à nu) leur force, lan­gage pous­sé lui aus­si à l’extrême. Le récit s’ouvre sur une sex­tine écrite selon les règles mises en place au XIIe siècle, l’animal-poète brame à la volée sa souf­france muette, il lui faut quit­ter le séjour caver­neux, péné­trer les arcanes de la mytho­lo­gie et les mys­tères des vagues en dérive. S’ensuivent Les Feuillets de Min(o)a, échange épis­to­laire entre Chloris et Minoa. Les lettres sont ponc­tuées de brefs poèmes éro­tiques : elle se coule au-des­sus d’elle /​à tra­vers cils et ciels. Le der­nier vers est tou­jours repris au début du poème de la lettre sui­vante comme une marée tou­jours agis­sante. Ces lettres sont amour mais plus encore. Les deux femmes mêlent leur voix, les font se heur­ter, se réper­cu­ter, l’acte d’écrire est fon­da­teur et les enjeux sont essen­tiels : se connaître soi-même, plon­ger dans les entrailles de l’origine, s’en extraire, accé­der à la véri­té qui est comme le plu­mage d’Argus, mul­tiple et chan­geante, au sens pur du monde. Minoa doit domp­ter sa vio­lence, en extir­per le sang sacré : Je tente d’apprivoiser la dou­leur /​/​ J’ai appris à connaître en vous les puis­sances des­truc­trices qui vous minent /​/​ Je suis d’ailleurs per­sua­dée qu’écrire est pour vous le meilleur moyen de dépas­ser votre vio­lence, de la mettre à dis­tance et de vous en sépa­rer, lui écrit Chloris. Minoa doit résis­ter à l’emprise mor­ti­fère de la mère absente : Écrire pour fuir ce vide créé par la mère ? Écrire, comme cou­rir de toutes ses forces afin d’échapper à. Ne pas être dévo­ré. Minoa s’empare du pou­voir cathar­tique du lan­gage, elle le déroule comme un fil de lin de la parole, fil qui lui per­met de s’extraire de son his­toire et de quit­ter le laby­rinthe : que ce voyage hors les murs du laby­rinthe ne soit pas un voyage meur­tri par le cha­grin lui écrit Chloris. Antre ter­ri­fiant où le sens n’est plus, il est ce par­cours ini­tia­tique sans fin dans lequel la pen­sée confon­due sou­vent s’égare /​/​ Car j’appartiens à la race de ceux qui par­courent le laby­rinthe sans jamais perdre le fil de lin de la parole, clame Minoa. Plus qu’une figure arché­ty­pale, elle n’est plus une femme ni un mythe mais les devient toutes et tous.

La plu­part des textes que vous écri­vez en ce moment me semblent prendre appui sur des « rêve­ries de la pro­fon­deur » selon l’expression consa­crée de cer­tains aèdes, écrit Minoa à Chloris, pro­fon­deurs voie/​voix où l’intériorité, explo­sée, illu­mi­née, se fait nais­sance et connais­sance : Et l’écriture qui sur­git au détour de la page n’est-elle pas le résul­tat d’un drai­nage intime des pro­fon­deurs ? /​/​ L’écriture matri­cielle n’est-elle pas celle des pro­fon­deurs qui sont les nôtres et qui résiste en cha­cun de nous ? /​/​ Une voix de la polis (…) et celle inté­rieure, secrète des pro­fon­deur. La den­si­té poé­tique de l’écriture opère comme un flux, vagues où la voix de la nar­ra­trice à perte de conscience fait jaillir des pro­fon­deurs (de soi, des mythes et du monde) l’absolu de la beau­té.

 Dans la seconde par­tie, « Journuits de Mino(a) »,  com­po­sés à Linaghje et Ghjottani sont des feuillets inti­mistes et oni­riques. Le Cap Corse (et l’être de la nar­ra­trice) se mêlent à une mytho­lo­gie ances­trale : Elle m’avait confié que la chèvre Amalthée lui fai­sait pen­ser à moi /​/​ Nénuphar était ce que les grandes per­sonnes nomment un poète /​/​ Les aspho­dèles ont mon­té leurs tiges et sur cer­taines, déjà, le poing fer­mé des bour­geons est visible. La Minotaure a plon­gé dans les pro­fon­deurs, elle en connaît  les moindres méandres, elle a sai­si la beau­té, elle peut la dire, mais elle ne peut men­tir ni se men­tir, ain­si, tou­jours : san­glots et pleurs me secouent jusqu’à épui­se­ment, la ques­tion de l’origine sub­siste : Et elle Mino(a) qui est-elle ? D’où vient-elle ? L’impuissance à dire met en péril les traits du visage : nous sor­tons tou­jours titu­bants et ivres du laby­rinthe parce que per­dus en notre lan­gage /​/​ Dans la masse indis­tincte des visages, je recon­nais un visage. Le mien. Penché au-des­sus de celui que sa parole a mis à mort et dans les Chants de Mino(a) ce cri : Babel ton babil imbé­cile s’écroule. Mais, Minoa est poète, elle a su extraire du laby­rinthe la force trans­fi­gu­ra­trice de la poé­sie. Les titres des poèmes com­po­sant les « Chants de Mino(a) » sont ouver­tures mais aus­si per­cées ful­gu­rantes, les épreuves sont dépas­sées, les points en début des strophes évitent la clô­ture, le chant est inté­rio­ri­té et infi­ni. À la beau­té des images s’ajoute la musi­ca­li­té tra­vaillée à l’extrême, même le son le plus ténu est agis­sant. Le lec­teur, qui a lâché prise avec bon­heur depuis long­temps, s’est lais­sé gui­der par ce fil de lin extra­or­di­naire où la mer comme si de rien n’était enchante, et où la terre du Cap Corse est ouver­ture et enceinte sacrée. Ces feuillets ont fait écla­ter la noir­ceur du Minotaure, le miracle d’être est adve­nu. 

Angèle Paoli vient aus­si d'orchestrer une superbe antho­lo­gie de la poé­sie corse actuelle : Une fenêtre sur la mer 

A décou­vrir.

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Marie-Christine Masset

Marie-Christine Masset est née à Ruffec en Charente en 1961. Après avoir vécu au Maroc et en Suède, elle a long­temps habi­té près des Cévennes à Saint-Jean-de Buèges. Elle vit à pré­sent à Marseille où elle enseigne les Lettres.

Bibliographie

  • Diaclase de nuit, Hors Jeu Editions, 1994
  • Parole Brûlée, L’arbre à parole, Belgique, 1995
  • L’Embrasée, Editions Jacques Brémond, 1998, prix Ilarie Voronca
  • Le seul oiseau ou le secret des Cévennes, Edition Lacour Ollé, Nîmes, 2005
  • Ile de ma nuit, Encre Vive, 2006
  • Et pour­tant elle tourne, L’Harmattan, 2007
  • Visage de poé­sie, antho­lo­gie, Jacques Basse, Editions Raphaël de Surtis, 2009
  • Yarraan, La Porte, 2012
  • Terre de Femmes, antho­lo­gie poé­tique , Angèle Paoli, Terres de femmes, 2012
  • Une fleur jaune dans la mon­tagne, L’Harmattan, 2012
  • Livres d’artiste avec Joëlle Jourdan, pho­to­graphe et plas­ti­cienne
    • Entre feu et cris, 2007
    • Trêve lumi­neuse, 2008
    • Partage des eaux, Editions Trouvailles, 2008
    • Eau Constellée, 2009

Sommaires