> Richard Brautigan Pourquoi les poètes inconnus restent inconnus

Richard Brautigan Pourquoi les poètes inconnus restent inconnus

Par |2018-01-26T15:30:45+00:00 26 janvier 2018|Catégories : Critiques, Richard Brautigan|

On ne pré­sente plus Richard Brautigan, et pour­tant, qui est-il ? « The last of the Beats » ? ou un poète tou­jours non iden­ti­fié dans la sphère de la poé­sie ?

Brièvement, il est né en 1935 à Tacoma dans l’Etat de Washington, a vécu à Eugene dans l’Oregon, San Francisco, et a mis fin à ses jours en 1984 à Bolinas en Californie.

Sa voix n’a de cesse de nous sur­prendre, elle explose telle un feu d’artifice, elle fait de minus­cules trous dans la chair, bous­cule et bous­cule encore dans un tour­noie­ment où la géné­ro­si­té l’emporte sur tout. On ne sera pas éton­né de lire sur la qua­trième de cou­ver­ture « un peu par­tout dans le monde, ses lec­teurs le consi­dèrent comme un ami intime ». En effet, comme l’écrit Thomas Vinau dans 76 Clochards célestes Richard Brautigan est le poète qui offre son manus­crit pour plus tard.

 Pourquoi les poètes incon­nus res­tent incon­nus ras­semble des inédits remis par Edna Webster à un libraire. Achetés par Burton Weiss en 1992 puis par la biblio­thèque Bancroft à Berkeley, ce tré­sor contient des poèmes des années 50, des pho­to­gra­phies, des lettres manus­crites et des manus­crits des der­nières années qu’Edna Webster avait acquis en 1987 pré­cise Weiss dans sa Note.

Pourquoi les poètes inconnus restent inconnus de Richard BRAUTIGAN traduit par Thierry Beauchamp et Romain Rabier, Préface de Keith Abott, Note de Burton Weiss, édition bilingue

Pourquoi les poètes incon­nus res­tent incon­nus, Richard BRAUTIGAN tra­duit par Thierry Beauchamp et Romain Rabier, Préface de Keith Abott, Note de Burton Weiss, édi­tion bilingue

Mère de sa petite amie d’alors, Edna s’était vue offrir par Brautigan en 1954 (alors qu’il était sur le point de quit­ter Eugene pour San-Francisco) ces textes. On ima­gine aisé­ment la facé­tie et la gra­vi­té du poète lui disant

quand je serai riche et célèbre, Edna, ce sera ta sécu­ri­té sociale.

Un aver­tis­se­ment riche des tra­duc­teurs, une Note de Weiss et une Préface de Keith Abott intro­duisent le livre et pré­sentent l’auteur sans tou­te­fois rien révé­ler « des secrets du pas­sé de Richard Brautigan ».

Mon nom est Richard Brautigan.
J’ai vingt et un ans.
Je suis un poète incon­nu. Ça veut pas
dire que je n’ai pas d’amis. Ça veut sur­tout
dire que mes amis savent que je suis
un poète parce que je le leur ai dit.

Ce poème ouvre l’ensemble (com­po­sé de deux par­ties). Le ton est don­né, la déri­sion domine et ce « soup­çon » de luci­di­té sur soi qui agit comme une per­cée dans le cœur, dou­leur jamais mas­quée, soli­tude aus­si :

Quelqu’un apprend à être effrayé et seul
et triste et à connaître le secret
des ténèbres.

et
un petit gar­çon
regarde par
la fenêtre
et dit,
« Maman, il pleut. »
Mais
la mère du gar­çon
ne l’entend pas
à cause de
la pluie.

Brautigan fait, dans tout le livre, de l’irrévérence une fête et un sou­tien pour les mau­vais jours.

Il est ren­du pos­sible de pleu­rer, de rire aus­si, mais le poète ne s’arrête pas et ses pirouettes ver­ti­gi­neuses nous apprennent la dure­té de l’asphalte et la dou­ceur des nuages -en même temps-. La sim­pli­ci­té du vocable, les poèmes sou­vent très courts aux titres faus­se­ment sau­gre­nus sont des pieds de nez à la ter­reur et au désir fou d’être aimé. La poé­sie de Brautigan s’apparente à des ruades féé­riques. Il s’empare de l’insolite pour bous­cu­ler pré­ju­gés et attentes conve­nues. Ainsi le lec­teur va-t-il de sur­prises en sur­prises entraî­né par « l’effet d’étrangement » (Gianni Ridari).

Le poète est un enchan­teur et il aime assez les autres pour ne jamais insuf­fler le déses­poir. Ces poèmes sont ceux d’un jeune-homme mais ils n’ont pas d’âge. Il fait de la langue un res­sort avec lequel il joue, l’écriture mini­ma­liste laisse en final échap­per des véri­tés qui explosent au visage du lec­teur, c’est cocasse, drôle, et dur comme un coup. Sa poé­sie a ceci de magique qu’un seul poème donne lieu à tout un monde et à toute une exis­tence, l’air de rien, elle se fait méta­phy­sique.

J’aime tout
ce que fait le ciel
à n’importe quel moment

Brautigan est un arti­fi­cier, la caval­cade des poèmes est une invi­ta­tion réité­rée à trans­muer le quel­conque, l’horrible et le pro­di­gieux en fête où roule la poé­sie. Lire ce livre c’est le gar­der pré­cieu­se­ment et c’est aus­si, à l’égal du poète, le don­ner à lire pour notre sur­vie et notre bon­heur, à tous.

 

 

 

 

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Marie-Christine Masset

Marie-Christine Masset est née à Ruffec en Charente en 1961. Après avoir vécu au Maroc et en Suède, elle a long­temps habi­té près des Cévennes à Saint-Jean-de Buèges. Elle vit à pré­sent à Marseille où elle enseigne les Lettres.

Bibliographie

  • Diaclase de nuit, Hors Jeu Editions, 1994
  • Parole Brûlée, L’arbre à parole, Belgique, 1995
  • L’Embrasée, Editions Jacques Brémond, 1998, prix Ilarie Voronca
  • Le seul oiseau ou le secret des Cévennes, Edition Lacour Ollé, Nîmes, 2005
  • Ile de ma nuit, Encre Vive, 2006
  • Et pour­tant elle tourne, L’Harmattan, 2007
  • Visage de poé­sie, antho­lo­gie, Jacques Basse, Editions Raphaël de Surtis, 2009
  • Yarraan, La Porte, 2012
  • Terre de Femmes, antho­lo­gie poé­tique , Angèle Paoli, Terres de femmes, 2012
  • Une fleur jaune dans la mon­tagne, L’Harmattan, 2012
  • Livres d’artiste avec Joëlle Jourdan, pho­to­graphe et plas­ti­cienne
    • Entre feu et cris, 2007
    • Trêve lumi­neuse, 2008
    • Partage des eaux, Editions Trouvailles, 2008
    • Eau Constellée, 2009
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