Edgar Lee Masters, avo­cat à  Chicago (1858-1950), com­mence sa car­rière lit­té­raire à l’âge de 50 ans. Auteur pro­lixe, il écri­ra pas moins de vingt et un  recueils de poé­sie, six bio­gra­phies et romans et douze pièces de théâtre. L’édition aug­men­tée de Spoon River a paru en 1916. Les pre­miers poèmes ont été publiés en 1914 sous le pseu­do­nyme de Webster Ford. Il est écrit dans la pré­face que  Webster Ford devient la figure du der­nier poème, le der­nier mort enter­ré. Le double prend place par­mi les per­son­nages, comme une forme de tes­ta­ment et comme un fan­tôme de l’écrivain avant sa mort.

Car oui, Spoon River (qui est une rivière de l’Illinois) est ici le nom don­né à un vil­lage, éga­le­ment nom­mé la Colline. L’espace cen­tral du recueil est cepen­dant le cime­tière de ce même vil­lage. En effet, chaque poème est un épi­gramme, s’entend la voix d’un membre décé­dé de la com­mu­nau­té. Le cime­tière devient le lieu où une ultime parole s’échappe, immense fresque où, telles des mosaïques, les des­tins se disent, se croisent, s’entrechoquent. Chaque mort inhu­mé révèle ce que fut sa des­ti­née, la teneur de son exis­tence, sa place dans le monde, véri­table tableau des pas­sions et des carac­tères est-il écrit dans la pré­face. C’est un prisme acé­ré et sub­til de la socié­té amé­ri­caine de la fin du XIX et du début du XXe siècle (entre la fin de la guerre de séces­sion et le début de la pro­hi­bi­tion). Dix neuf his­toires sont dis­til­lées dans le recueil, reviennent cer­tains visages et lieux nous dit Masters,  trois zones non titrée se che­vauchent : les idiots, les ivrognes, les ratés, les gens du com­mun, les héros et esprits éclai­rés.

La tra­duc­tion du recueil par le Général Instin pour­suit le des­sein de l’auteur et l’amplifie. Ce ne sont plus seule­ment des voix d’hommes et de femmes jaillies d’un micro­cosme amé­ri­cain qui se font entendre, mais le souffle même de la parole. L’auteur  s’empare du pou­voir de l’écriture. Il trans­mue la fini­tude en la ridi­cu­li­sant par une pirouette, elle devient non pas un  spec­tacle figé mais éton­nam­ment  magique parce qu’inspirant (à cet effet, décou­vrir les pro­lon­ge­ments de la tra­duc­tion d’Instin sur le web­zine lit­té­raire remue​.net). Le Général Instin a tra­duit Spoon Riveren 1917. Soldat offi­cier de l’armée fran­çaise et bles­sé (il a per­du un œil, une oreille et une par­tie de la pom­mette), il a, lors de sa conva­les­cence, tra­duit le recueil (tra­duc­tion confiée aux actuels édi­teurs par un libraire de la rue Trousseau en 2009). Ce n’est pas un simple par­ti pris du tra­duc­teur (les enjeux sont plus vastes que cela) mais le Général Instin a com­pris que l’authentique auteur de Spoon River n’était pas Masters mais bel et bien Webster Ford, ce double de l’auteur, dont l’épigramme achève le recueil : contrai­re­ment à Edgar Lee Masters le copiste, écrit Instin, la gloire lit­té­raire ne nous concerne pas/​/​ Nous pré­fé­rons repo­ser, auteurs véri­tables, c’est-à-dire, dis­pa­rus, auprès de nos créa­tures pour être dignes d’elles.//Webster Ford a trou­vé la digne façon d’écrire. Car seules importent les épi­taphes jamais gra­vées dans la pierre, celles qui res­tent dans l’air, pré­sentes et absentes.

Le Général Instin ren­voyé sur le front le 25 décembre 1917, a pour­sui­vi l’œuvre de Masters avec ses Autres chants de la rivière (pré­sents dans cette édi­tion). Ces poèmes sont dédiés à des per­son­nages cités dans l’œuvre inté­grale de Masters. Son admi­ra­tion pour le poète est telle qu’Instin, plus que s’identifier à Masters,  sai­sit l’essence même de Spoon River qui est de recou­vrer et mettre en œuvre l’ineffabilité du lan­gage même. Sa tra­duc­tion (comme le signalent les der­niers vers du poème sui­vant) en est d’autant plus puis­sante.

Edgar Lee Masters, Spoon River, Catalogue des chants de la rivière, Othello Traduction Général Instin.

Soldat incon­nu

 

Mort, j’entrepris de tra­duire ces épi­taphes qu’il avait
vivant, consa­crées aux morts de la rivière Spoon,
non pas les phrases offi­cielles mais ce que, morts,
ils auraient dit s’ils avaient eu le loi­sir de par­ler aux vivants.
Combien de fois rivière fran­chie puis à rebours, dans un sens,
puis l’autre. Combien de fois barque char­gée, de mots,
de corps, d’histoires, une rive éloi­gnée,
une autre langue, un autre temps.
Je n’ai pas fait le compte.
De mes yeux fati­gués, j’ai repris lettre à lettre,
mot à mot, chant à chant,
et jamais ne me quit­tait l’espérance insen­sée :
voir  Petit le poète, voir Caroline Branson, voir le Maître
en per­sonne débou­ler dans ma pièce
et pour chaque mot, chaque phrase, chaque lettre,
me dire ce qu’il en était, me le dire dans la langue
à tous les morts com­mune,
celle qu’on ne tra­duit pas,
celle qui est.

 

Général Instin

 

 

La poé­sie conte­nue dans les épi­taphes condense le sens et la por­tée de ces der­nières. La sim­pli­ci­té appa­rente du vocable offre à l’ensemble une légè­re­té voire une cer­taine vola­ti­li­té. Les épi­grammes semblent flot­ter comme des voix dans le vent. Ce que le lec­teur en per­çoit le sur­prend et le trouble, car avec Lee Masters, la des­ti­née d’un indi­vi­du, même réduite par­fois à dix lignes, a le pou­voir de l’exceptionnel même dans ce qu’elle a de plus médiocre voire d’immonde. Sa connais­sance des autres est grande, il nous révèle leurs secrets, leurs affres les plus intimes, leurs méfaits et ful­gu­rances. Aussi sin­gu­lière que soit chaque exis­tence, cha­cune d’elle est reliée à une autre, non seule­ment par le par­tage d’un ter­ri­toire et d’une époque, ou par des his­toires croi­sées, mais sur­tout par la force et la liber­té de pou­voir enfin dire sa véri­té. La poé­sie en est là l’unique vec­teur. Elle est incar­née dans le recueil par des per­son­nages, que ce soit Petit le poète : Triolets, vil­la­nelles, rondes et rondeaux/​ pois secs dans leur cosse, tic, tic, tic/​tic, tic, tic, quels petits ïambes,/pendant qu’Homère ou Whitman rugis­saient dans les pins/​ou Minerva la poé­tesse bou­le­ver­sant la vie du doc­teur Meyers, les nom­breuses réfé­rences : Ce som­met est la pen­sée de Dante et Milton et là Shakespeare. Dans le poème final, Lee Masters dis­si­mu­lé, rap­pe­lons-le, sous le nom de Wester Ford s’adresse direc­te­ment à Apollon et achève son poème par ces mots : êtres vivants-Apollon de Delphes !

 Seuls les morts se disent dans le recueil et se révèlent, la poé­sie est cepen­dant la langue, la seule langue pos­sible pour cela. Aucun être humain n’échappe à sa des­ti­née mais l’unicité et le mys­tère de chaque vie, par l’ultime dis­pa­ri­tion : Celui qui a vu le visage d’Apollon ne peut vivre, trouvent un ancrage au cœur même de la poé­sie. Lee Masters/​Webster, en don­nant voix aux habi­tants de la Colline, absents, tra­duit là l’extraordinaire pou­voir de ce lan­gage qui est de don­ner souffle et vie à l’impossible et au silence.    

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Marie-Christine Masset

Marie-Christine Masset est née à Ruffec en Charente en 1961. Après avoir vécu au Maroc et en Suède, elle a long­temps habi­té près des Cévennes à Saint-Jean-de Buèges. Elle vit à pré­sent à Marseille où elle enseigne les Lettres.

Bibliographie

  • Diaclase de nuit, Hors Jeu Editions, 1994
  • Parole Brûlée, L’arbre à parole, Belgique, 1995
  • L’Embrasée, Editions Jacques Brémond, 1998, prix Ilarie Voronca
  • Le seul oiseau ou le secret des Cévennes, Edition Lacour Ollé, Nîmes, 2005
  • Ile de ma nuit, Encre Vive, 2006
  • Et pour­tant elle tourne, L’Harmattan, 2007
  • Visage de poé­sie, antho­lo­gie, Jacques Basse, Editions Raphaël de Surtis, 2009
  • Yarraan, La Porte, 2012
  • Terre de Femmes, antho­lo­gie poé­tique , Angèle Paoli, Terres de femmes, 2012
  • Une fleur jaune dans la mon­tagne, L’Harmattan, 2012
  • Livres d’artiste avec Joëlle Jourdan, pho­to­graphe et plas­ti­cienne
    • Entre feu et cris, 2007
    • Trêve lumi­neuse, 2008
    • Partage des eaux, Editions Trouvailles, 2008
    • Eau Constellée, 2009