> Élise Turcotte, La Forme du Jour

Élise Turcotte, La Forme du Jour

Par | 2017-12-26T18:06:18+00:00 24 novembre 2017|Catégories : Critiques, Élise Turcotte|Mots-clés : |

Les dif­fé­rentes sec­tions de ce recueil sont consti­tuées avec un grand soin. Les titres pour­raient sem­bler être les assises de la voix de la poète et les jalons de sa quête si ce n’était cette extra­or­di­naire dou­ceur qui lui est propre et l’entraîne par sa poé­sie vers un lieu où domine le consen­te­ment.

Le livre s’ouvre sur Les Jours com­po­sé de vingt-quatre poèmes (eux-mêmes scin­dés en trois semaines cou­vrant les années 2009 à 2013), suivent deux par­ties : Photo-pay­sages (Squelettes, Fleuve et Fuite) et Une Nuit où un seul poème clôt l’ensemble. Je pen­sais au temps comme à une clé que j’aurais per­due, nous dit l’auteure, pour­tant la trame de l’œuvre liée à la dou­lou­reuse accep­ta­tion de soi, font de la forme du jour un pay­sage exis­ten­tiel où la vie de la poète peut s’incarner et le poème quit­ter son ombre déli­ques­cente.

Élise TURCOTTE, la forme du jour, Editions Le Noroit, 2016, 20,20 € ;

Élise TURCOTTE, la forme du jour, Editions Le Noroit, 2016, 20,20 €

Dans Sombre ména­ge­rie domi­nait l’étrangeté des images diluée dans une éva­nes­cence fan­tas­ma­go­rique où la puis­sance de la poé­sie était pous­sée à son extrême pure­té. On retrouve la même dou­ceur du ton jamais cepen­dant exempte de gra­vi­té. L’écriture d’Elise Turcotte res­semble à nulle autre. La réa­li­té, que ce soit dans l’environnement immé­diat, l’actualité dra­ma­tique ou l’Histoire, crie des faits mons­trueux. J’ai vu une patte de che­vreuil dans la rue est-il écrit au début du recueil, le ton est calme, l’image ne sur­prend pas, le doute n’est pas per­mis, le lec­teur sait qu’avec cette patte cou­pée, ce sont les forêts qui ont dis­pa­ru et le moi de l’auteure. Elle ne se plaint pas. Elle n’attend rien des autres, elle désire s’habiter, recou­vrer une forme je me sou­ve­nais main­te­nant de ma mort, les ombres qui l’effacent à elle-même vont peu à peu se diluer, et à défaut d’être mises en retrait ou de dis­pa­raître, vont être connues, écrites :

J’ai déplié le secret de ma mala­die

j’ai posé des rideaux à mon corps.

Certes, la soli­tude est ter­ri­fiante je pleu­rais sans amis mais peu à peu, se dis­tingue une échap­pée pos­sible vers les autres :

Les êtres remuaient
dans l’ombre de la forme du jour.

Ils sont pres­sen­tis et peu à peu vus, jusqu’à cette caresse vitale : tu as pris mes os froids entre tes mains. Sans vou­loir concé­der au men­songe, mais peut-être pour s’octroyer à elle-même une paix où res­pi­rer, elle admet :

je ne col­lec­tion­ne­rai plus
les petits sque­lettes
 je le jure

avant de dire non
je dirai oui
comme vous le sou­hai­tez

Tout est par­fait (…)
même(…) les  fleurs empoi­son­nées
qui grimpent sur mon dos.

Guérison impos­sible mais la beau­té s’est infil­trée, elle est vue, enfin. Je voyais sans yeux écri­vait la poète, désor­mais le monde sen­sible trans­pa­raît, le mou­ve­ment per­pé­tuel (et inac­ces­sible) offre sa pré­sence jusque dans l’univers proche de l’auteure :

Le fleuve miroite
à la fenêtre
du dou­zième étage.

Élise Turcotte nous fait  le don d’elle-même et de la poé­sie. Elle a su sans trem­bler, biai­ser, ou se voi­ler la face écrire : la vision noire fai­sait tou­jours de moi/​ l’ennemie de la poé­sie et  J’ai atten­du des jours entiers avant que le poème naisse. Avec ce recueil, nous est offert la forme du jour, image sublime où la poé­sie ne fait pas recu­ler la mort mais l’efface ad vitam.

mm

Marie-Christine Masset

Marie-Christine Masset est née à Ruffec en Charente en 1961. Après avoir vécu au Maroc et en Suède, elle a long­temps habi­té près des Cévennes à Saint-Jean-de Buèges. Elle vit à pré­sent à Marseille où elle enseigne les Lettres.

Bibliographie

  • Diaclase de nuit, Hors Jeu Editions, 1994
  • Parole Brûlée, L’arbre à parole, Belgique, 1995
  • L’Embrasée, Editions Jacques Brémond, 1998, prix Ilarie Voronca
  • Le seul oiseau ou le secret des Cévennes, Edition Lacour Ollé, Nîmes, 2005
  • Ile de ma nuit, Encre Vive, 2006
  • Et pour­tant elle tourne, L’Harmattan, 2007
  • Visage de poé­sie, antho­lo­gie, Jacques Basse, Editions Raphaël de Surtis, 2009
  • Yarraan, La Porte, 2012
  • Terre de Femmes, antho­lo­gie poé­tique , Angèle Paoli, Terres de femmes, 2012
  • Une fleur jaune dans la mon­tagne, L’Harmattan, 2012
  • Livres d’artiste avec Joëlle Jourdan, pho­to­graphe et plas­ti­cienne
    • Entre feu et cris, 2007
    • Trêve lumi­neuse, 2008
    • Partage des eaux, Editions Trouvailles, 2008
    • Eau Constellée, 2009