Jóanes Nielsen, Les Collectionneurs d’images

Par |2021-11-21T12:26:04+01:00 21 novembre 2021|Catégories : Critiques, Jóanes Nielsen|

La pre­mière phrase du livre « Djal­li ces­sa de col­lec­tion­ner des images en troisième année » attrape le lecteur avec une force sans égale et c’est un long roman-poème (oui, cela existe !) de 468 pages qui va se déploy­er. La deux­ième phrase, quant à elle : « Tout le monde arrê­ta en même temps » fige la beauté (et le drame). Le lecteur perçoit ce qui l’attend : la vie, et s’apprête à la recevoir, quitte à devoir l’affronter pour que la trame nar­ra­tive se pour­suive et ne s’éteigne surtout pas la voix de Kári, seul sur­vivant des col­lec­tion­neurs d’images. 

Le mot « images » ren­voie au cœur de la poésie, à ces analo­gies qui pulsent dans les vies de cha­cun et don­nent forme aux poèmes, ici une col­lec­tion, emblèmes de la ten­ta­tive d’être au monde.

Olaf mou­rut la semaine où ses par­ents devaient venir à Copen­h­ague. Le cer­cueil fut ramené au pays par car­go et, par­mi ceux qui écrivirent  un éloge funèbre, il y eut Kári. Ou plutôt, il serait plus juste d’appeler cet éloge une médi­ta­tion ou une réflex­ion sur les années passées. Kári par­laient des enfants qui, une trentaine d’années plus tôt, assis près du  poulailler des nonnes, se mon­traient des images de col­lec­tion. Ils  avaient dix ans et avaient déjà com­pris que sans beauté, on ne peut  vrai­ment vivre.

 

Jóanes Nielsen, Les Col­lec­tion­neurs d’images, traduit du danois par Inès Jor­gensen, post­face Malan Marnersdóttir.

Le des­tin des per­son­nages devient l’image dont s’empare le lecteur. Jóanes Nielsen, via le nar­ra­teur Kári, relate l’existence (pen­dant plus de quar­ante ans) de six enfants tous inscrits à l’école Saint-François de Tór­shavn en 1952. Seul Kári ne sera pas frap­pé par la mort. Il ne faut cepen­dant pas réduire le livre à une vaste nécrolo­gie même si l’annonce des dis­pari­tions est un fait cul­turelle­ment impor­tant aux Îles Féroé. La post­face pré­cise : on suit quo­ti­di­en­nement les décès de la pop­u­la­tion, puisqu’aux infor­ma­tions de midi et du soir sont annon­cés les décès du jour et les dates des enter­re­ments. L’auteur con­sacre (entre autres) une par­tie à chaque per­son­nage, par­tie où se con­cen­tre son his­toire et s’éclairent en fais­ceaux cap­ti­vants les lignes de force tant affec­tives, sociales que poli­tiques qui sous-ten­dent une des­tinée. Les per­son­nages se retrou­vent par­fois, con­fron­tent leurs vis­ages et leurs vies, ne se sépar­ent jamais vrai­ment, Est-ce que tu te sou­viens de nos images de col­lec­tion ? deman­dera quar­ante ans plus tard, et la veille de mourir, Olaf à Kári.

L’enfance est certes au cœur de l’ouvrage, mais l’enfance en tant que foy­er des his­toires mais aus­si source (par­fois) de leurs écueils.

Lui-même (Fríðrikur) ne pos­sé­dait pas d’images. On ne pou­vait pas avoir       d’images à soi quand on vivait à l’orphelinat. Seule­ment, il aimait bien être avec les col­lec­tion­neurs d’images.

La terre nour­rice. Tu ne t’en sou­viens pas ? demandait Fríðrikur. (…) Il avait oublié qu’à cette époque, ils étaient tous les trois per­suadés que les enfants de l’orphelinat nais­saient dans des caiss­es entre­posées dans la cave. (…) Par­fois, l’hiver, on entendait des enfants pleur­er (…). Alors l’homme de la cave venait en aide aux enfants. Si l’homme de la cave dis­ait le mot pierre, alors il deve­nait pierre lui-même. S’il dis­ait air, il deve­nait soit air soit vent (…). Puis, quand les bras et les jambes avaient poussé sur les enfants, quand leurs oreilles étaient sor­ties des joues, les enfants se débar­ras­saient du ter­reau en se sec­ouant et ram­paient à qua­tre pattes jusqu’à la porte basse, où maman Simon­sen les accueillait.

La vir­tu­osité de Nielsen à com­pos­er ce roman est telle que jamais le lecteur ne lâche une ligne. Les images de Djal­li et des autres enfants irra­di­ent jusqu’à la dernière phrase du livre. Elles irra­di­ent en fil­igrane, comme le font les poèmes, et c’est tout un pays qui est mis à nu. Les Îles Féroé se font proches et famil­ières. Les per­son­nages ne sauraient représen­ter cha­cun une thé­ma­tique, ils sont com­plex­es, pluriels mais ils incar­nent des habi­tants aux pris­es et alliés de l’histoire de leur île et de sa langue. La post­face éclaire les dif­férentes dom­i­nantes du roman, on peut en citer quelques- unes : recon­nais­sance de la langue féroïenne, la lit­téra­ture féroïenne, la péri­ode his­torique du roman, le rôle de la ville de Tór­shavn et du con­texte social dans le roman, cul­ture de mémoire, poli­tique et médias, mas­culin­ités etc…Roman de l’Arctique, (Selon une autre déf­i­ni­tion, l’Arctique se définit par une tem­péra­ture moyenne de 10°C en juil­let, laque­lle con­stitue égale­ment la lim­ite sud pour la pousse des arbres. C’est selon cette deux­ième déf­i­ni­tion que les Îles Féroé font par­tie de l’Arctique. Dans l’univers du roman, des arbres poussent dans les jardins de Tór­shavn) (Post­face), au dépayse­ment ressen­ti par le lecteur dans un pre­mier temps suc­cède très vite une tra­ver­sée de cette île et de ses habi­tants dans le temps et l’espace. Les per­son­nages ne sont pas pré­textes à ce roman qua­si anthro­pologique, la force de cet ouvrage est de ren­dre vivants ces emblèmes du peuple.

Ini­tiale­ment écrit en langue féroïenne, ce livre a été traduit en danois. Il faut saluer le tra­vail de sa tra­duc­trice en français, Inès Jor­gensen, tant la langue est pré­cise, flu­ide et ne laisse rien per­dre des sub­til­ités de l’écriture ini­tiale. Le style de Nielsen est là, et est évo­quée ici l’extrême ten­sion poé­tique (Ô ces images irra­di­antes !) qui régit l’ensemble. Jóanes Nielsen a, à ce jour, pub­lié neuf recueils de poésie (encore inédits en français), trois romans, des essais et nou­velles. La paru­tion de ce roman grâce aux édi­tions La Peu­plade (dans la col­lec­tion Fic­tions du Nord) est une chance à saisir, chance de mieux con­naître les Îles Féroé, la lit­téra­ture de l’Atlantique Nord et de devenir, nous aus­si, des col­lec­tion­neuses et col­lec­tion­neurs d’images, au nom de la beauté.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l’auteur

Jóanes Nielsen

Poète, dra­maturge, romanci­er et essay­iste, Jóanes Nielsen a égale­ment exer­cé les métiers de marin pêcheur puis ouvri­er du bâti­ment. Il est né et a gran­di à Tór­shavn. Depuis 1978 il a écrit de nom­breuses pièces, nou­velles, poésies et romans. Plusieurs de ses œuvres ont été traduites en Danois et en Norvégien.

  • Tret­tan­di mánaðin (1978)
  • Pinnabren­ni til sosial­is­mu­na (1984)
  • Tjøraðu plankarnir stev­na inn í dreymin (1985)
  • Naglar í jarðarin­nar hús (1987)
  • Kirkjurnar á havsins bot­ni (1993)
  • Brúg­var av svongum orðum (2002)
  • Tey eru, sum taka mánalýsi í álvara (2007)
  • Smukke fejl­t­agelser, en col­lab­o­ra­tion avec le poète danois Peter Lauge­sen (édi­tion bilingue féroïen-danois, 2011)
  • Tapet mil­lum øldir (2012)
  • Eitur nakað land week-end ? (2002)
  • Aftan á undrið (2009)
  • Gum­mistivlarnir eru tær einas­tu tem­pul­súlurnar sum vit eiga í Føroyum (1991)
  • Glans­bílæ­tasam­lararnir (2005) (existe égale­ment en audio-livre), traduit en français par Inès Jor­gensen sous le titre Les col­lec­tion­neurs d’im­ages, Édi­tions La Peu­plade, 2021
  • Brah­madel­larnir (2011)
  • Á lan­damørkum vak­sa blom­stur (1986)
  • Under­groundt­ing (1994)
  • Under­groundt­ing 2 (1999)

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

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Marie-Christine Masset

Marie-Chris­tine Mas­set est née à Ruf­fec en Char­ente en 1961. Après avoir vécu au Maroc et en Suède, elle a longtemps habité près des Cévennes à Saint-Jean-de Buèges. Elle vit à présent à Mar­seille où elle enseigne les Lettres.

Bibliographie

  • Dia­clase de nuit, Hors Jeu Edi­tions, 1994
  • Parole Brûlée, L’arbre à parole, Bel­gique, 1995
  • L’Embrasée, Edi­tions Jacques Bré­mond, 1998, prix Ilar­ie Voronca
  • Le seul oiseau ou le secret des Cévennes, Edi­tion Lacour Ollé, Nîmes, 2005
  • Ile de ma nuit, Encre Vive, 2006
  • Et pour­tant elle tourne, L’Harmattan, 2007
  • Vis­age de poésie, antholo­gie, Jacques Basse, Edi­tions Raphaël de Sur­tis, 2009
  • Yarraan, La Porte, 2012
  • Terre de Femmes, antholo­gie poé­tique , Angèle Paoli, Ter­res de femmes, 2012
  • Une fleur jaune dans la mon­tagne, L’Harmattan, 2012
  • Livres d’artiste avec Joëlle Jour­dan, pho­tographe et plasticienne 
    • Entre feu et cris, 2007
    • Trêve lumineuse, 2008
    • Partage des eaux, Edi­tions Trou­vailles, 2008
    • Eau Con­stel­lée, 2009
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