Lee Sumyeong : poèmes présentés et traduits par Marie-Christine Masset

Par |2019-07-06T13:56:17+02:00 6 juillet 2019|Catégories : Lee Sumyeong, Poèmes|

 

Escaliers froissés

Je grimpe les escaliers,
escaliers froissés

À chaque marche,
les men­aces disparaissent.

Deux per­son­nes se battent
elles jet­tent les escaliers ;

tout le monde se bat.

Une per­son­ne coupe le bras d’une autre personne
et le jette au loin.

Le bras jeté au loin
revient
et grimpe les escaliers.

Je fais des roulés-boulés et
bas­cule vers moi, fréquemment.

Je grimpe les escaliers
mais les escaliers sont invisibles.

Je m’assois sur l’échafaud
mais je suis déjà décapitée.

 

 

 

La danse des dents

À chaque fois qu’il ren­trait à la mai­son, ses dents tombaient. Il met­tait ces dents tombées dans un verre dans la salle-de-bain, regar­dait dans le verre et souri­ait avec sa bouche éden­tée. Au matin, il les remet­tait une à une dans sa bouche et sortait.

Une nuit, alors qu’il était ren­tré épuisé chez lui, il s’est réveil­lé en enten­dant un bruit étrange provenant de la salle-de-bain. Il s’est levé pour voir et s’est aperçu que les dents étaient sor­ties du verre et qu’elles dan­saient, cli­que­tant en se per­cu­tant. « Cela a l’air mar­rant. Prenez-moi avec vous, » a‑t-il dit et une dent a répon­du, « rejoins-nous. » Il a com­mencé à danser. Alors toutes les dents sont retournées dans le verre.

Il s’est affairé à ven­dre tout le fatras que con­te­nait son sac. Il a tou­jours tra­vail­lé dur mais peu de per­son­nes achetaient ses trucs, aus­si son sac était-il lourd matin comme soir.

Quand il est mort, son sac, et tout ce qui était à l’intérieur, ont été éparpil­lés ici et là, mais les dents qui étaient dans la salle-de-bain ont été enter­rées avec lui. Chaque nuit, il danserait avec elles.

 

 

 

 

La Pluie Gauchère Tombe, La Pluie Droitière ne Tombe pas

Quand je marche avec toi main dans la main
la pluie gauchère tombe, la pluie droitière ne tombe pas.

Pour nous, il y a tou­jours trop de mains
et je me sou­viens de ce moment quand mes mains se sont divisées en deux.

Ce moment où des ciseaux trans­par­ents sont descendus.

Réveil­lant les pas —
Il y a‑t-il quelque chose dans les pas ?
Ils sont faits de quoi ?

Pour nous, il y a tou­jours trop de pluie
la pluie gauchère tombe, la pluie droitière ne tombe pas.

Quand je marche avec toi main dans la main
nos corps nous abandonnent.
Nos corps nous regar­dent d’en bas.

Nos bou­tons tombés, errant ça et là,
les nom­breuses boutonnières,

En elles
la pluie gauchère tombe, la pluie droitière ne tombe pas.

 

 

 

Quelque chose que la fenêtre réfléchit

Je regarde la fenêtre. Quelque chose réfléchi dans la fenêtre.

Est-ce la pen­sée de quelqu’un, et je ne sais pas ce que c’est. Je suis détenue dans la
pen­sée de quelqu’un.

Si je suis la pen­sée de quelqu’un, je matéri­alise la pen­sée de quelqu’un. Je ne peux pas l’ouvrir et
m’échapper.

Pen­dant un moment, je
perce le rêve de quelqu’un et entre en lui.

Je l’arrête.

Le rideau s’envole. Je suis éton­née d’être aus­si près. J’essaye de faire tournoy­er sa pensée
mais au même instant je l’enferme. Un à un, mes gestes.

Quelque chose se reflète dans la fenêtre.
Main­tenant la pen­sée de quelqu’un est déchirée.

 

 

 

Un entrepôt

On s’est ren­con­trés dans un entrepôt.
Habil­lés comme ceux qui y travaillent
on a util­isé tout notre souffle
par­lant lente­ment, des mots purs.

Les pro­duits étaient très connus.
Les ventes aug­men­taient continuellement.
Pour véri­fi­er quels pro­duits étaient dans l’entrepôt,
on allait d’un bout à l’autre,
puis on par­tait dans une autre direction
et on reve­nait. On n’arrêtait pas de retourner
à des endroits où on était déjà allés.

On n’avait pas l’intention de pren­dre quoi que ce soit.
On allait et venait comme des per­son­nes responsables.
Un sty­lo à bille et un télé­phone portable dans la poche de nos pantalons,
et par­fois on se tenait dans un coin pour répon­dre au téléphone,
ces fois-là on avait l’impression de ne pas pou­voir bouger d’un pouce.

De dif­férentes manières, la répar­ti­tion des pro­duits était fantastique
il y avait plein de sortes de pro­duits et ils étaient tous mis ensemble
et quand nous ne savions pas com­ment trou­ver les produits,
notre pro­gres­sion, en touchant les pro­duits au hasard, était fantastique,
tout le monde dans l’entrepôt avait l’air fantastique.

Mais avant de quit­ter l’entrepôt, soudain
quelqu’un se met à pleur­er sans raison.
Quelqu’un se met à vomir.
Quelqu’un se met à les tapot­er dans le dos.
Quelqu’un se met à rejoin­dre l’endroit,
et d’autres se met­tent à faire pareil.

Il vous est demandé de par­ler à l’extérieur du bâtiment.

Il y avait un signe, « Silence »,
mais depuis un cer­tain temps on papotait,
faisant du bruit d’un coin à l’autre.

Se sou­venant du « Silence » avant de quit­ter le bâtiment
quelqu’un se met à fer­mer sa bouche.
Quelqu’un se met à faire pareil.
Petit à petit le silence règne,
il devient encore plus silencieux
jusqu’à ce qu’enfin à un moment don­né nous nous tai­sions tous à merveille.

Présentation de l’auteur

Lee Sumyeong

Lee Sumyeong est née en 1965 à Seoul en Corée du Sud. Elle est poète, tra­duc­trice et cri­tique. Son œuvre com­porte six recueils de poésie, des essais sur la poésie et des tra­duc­tions. Elle a reçu cinq pres­tigieux prix lit­téraires. Elle a été influ­encée par les poètes avant-gardistes Yi Sang, Kim Ku-yong et par des poètes occi­den­taux comme Celan. Sa poésie est à la fig­ure de proue du mod­ernisme coréen. Lee Sumyeong opère dans son écri­t­ure un détourne­ment et une dis­tor­sion. Elle use d’images où se frag­mentent la réal­ité, le corps, le lan­gage, met­tant en œuvre ce qui échappe et révélant un univers, en apparence seule, fan­tas­magorique ou morcelé. En peu de mots, avec un voca­ble fausse­ment naïf, la poète parvient à don­ner aux objets, avec le tal­ent d’un Wal­lace Stevens, leur parole. Le jeu des répéti­tions invite à une danse inat­ten­due, par­fois douloureuse mais tou­jours viv­i­fi­ante. Le réseau des sym­bol­es entraîne le lecteur dans un univers où il n’est plus d’entre-deux. Sans acqui­escer à la moin­dre expéri­men­ta­tion idéologique, la poète adhère à l’ineffable, le trans­forme en tour­bil­lons d’une poésie à chaque fois nouvelle.

Lee Sumyeong
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Marie-Christine Masset

Marie-Chris­tine Mas­set est née à Ruf­fec en Char­ente en 1961. Après avoir vécu au Maroc et en Suède, elle a longtemps habité près des Cévennes à Saint-Jean-de Buèges. Elle vit à présent à Mar­seille où elle enseigne les Lettres.

Bibliographie

  • Dia­clase de nuit, Hors Jeu Edi­tions, 1994
  • Parole Brûlée, L’arbre à parole, Bel­gique, 1995
  • L’Embrasée, Edi­tions Jacques Bré­mond, 1998, prix Ilar­ie Voronca
  • Le seul oiseau ou le secret des Cévennes, Edi­tion Lacour Ollé, Nîmes, 2005
  • Ile de ma nuit, Encre Vive, 2006
  • Et pour­tant elle tourne, L’Harmattan, 2007
  • Vis­age de poésie, antholo­gie, Jacques Basse, Edi­tions Raphaël de Sur­tis, 2009
  • Yarraan, La Porte, 2012
  • Terre de Femmes, antholo­gie poé­tique , Angèle Paoli, Ter­res de femmes, 2012
  • Une fleur jaune dans la mon­tagne, L’Harmattan, 2012
  • Livres d’artiste avec Joëlle Jour­dan, pho­tographe et plasticienne 
    • Entre feu et cris, 2007
    • Trêve lumineuse, 2008
    • Partage des eaux, Edi­tions Trou­vailles, 2008
    • Eau Con­stel­lée, 2009
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