> Lee Sumyeong : poèmes présentés et traduits par Marie-Christine Masset

Lee Sumyeong : poèmes présentés et traduits par Marie-Christine Masset

Par |2018-01-23T09:37:10+00:00 26 janvier 2018|Catégories : Lee Sumyeong, Poèmes, Une|

 

Escaliers froissés

Je grimpe les esca­liers,
esca­liers frois­sés

À chaque marche,
les menaces dis­pa­raissent.

Deux per­sonnes se battent
elles jettent les esca­liers ;

tout le monde se bat.

Une per­sonne coupe le bras d’une autre per­sonne
et le jette au loin.

Le bras jeté au loin
revient
et grimpe les esca­liers.

Je fais des rou­lés-bou­lés et
bas­cule vers moi, fré­quem­ment.

Je grimpe les esca­liers
mais les esca­liers sont invi­sibles.

Je m’assois sur l’échafaud
mais je suis déjà déca­pi­tée.

 

 

 

La danse des dents

À chaque fois qu’il ren­trait à la mai­son, ses dents tom­baient. Il met­tait ces dents tom­bées dans un verre dans la salle-de-bain, regar­dait dans le verre et sou­riait avec sa bouche éden­tée. Au matin, il les remet­tait une à une dans sa bouche et sor­tait.

Une nuit, alors qu’il était ren­tré épui­sé chez lui, il s’est réveillé en enten­dant un bruit étrange pro­ve­nant de la salle-de-bain. Il s’est levé pour voir et s’est aper­çu que les dents étaient sor­ties du verre et qu’elles dan­saient, cli­que­tant en se per­cu­tant. « Cela a l’air mar­rant. Prenez-moi avec vous, » a-t-il dit et une dent a répon­du, « rejoins-nous. » Il a com­men­cé à dan­ser. Alors toutes les dents sont retour­nées dans le verre.

Il s’est affai­ré à vendre tout le fatras que conte­nait son sac. Il a tou­jours tra­vaillé dur mais peu de per­sonnes ache­taient ses trucs, aus­si son sac était-il lourd matin comme soir.

Quand il est mort, son sac, et tout ce qui était à l’intérieur, ont été épar­pillés ici et là, mais les dents qui étaient dans la salle-de-bain ont été enter­rées avec lui. Chaque nuit, il dan­se­rait avec elles.

 

 

 

 

La Pluie Gauchère Tombe, La Pluie Droitière ne Tombe pas

Quand je marche avec toi main dans la main
la pluie gau­chère tombe, la pluie droi­tière ne tombe pas.

Pour nous, il y a tou­jours trop de mains
et je me sou­viens de ce moment quand mes mains se sont divi­sées en deux.

Ce moment où des ciseaux trans­pa­rents sont des­cen­dus.

Réveillant les pas —
Il y a-t-il quelque chose dans les pas ?
Ils sont faits de quoi ?

Pour nous, il y a tou­jours trop de pluie
la pluie gau­chère tombe, la pluie droi­tière ne tombe pas.

Quand je marche avec toi main dans la main
nos corps nous aban­donnent.
Nos corps nous regardent d’en bas.

Nos bou­tons tom­bés, errant ça et là,
les nom­breuses bou­ton­nières,

En elles
la pluie gau­chère tombe, la pluie droi­tière ne tombe pas.

 

 

 

Quelque chose que la fenêtre réfléchit

Je regarde la fenêtre. Quelque chose réflé­chi dans la fenêtre.

Est-ce la pen­sée de quelqu’un, et je ne sais pas ce que c’est. Je suis déte­nue dans la
pen­sée de quelqu’un.

Si je suis la pen­sée de quelqu’un, je maté­ria­lise la pen­sée de quelqu’un. Je ne peux pas l’ouvrir et
m’échapper.

Pendant un moment, je
perce le rêve de quelqu’un et entre en lui.

Je l’arrête.

Le rideau s’envole. Je suis éton­née d’être aus­si près. J’essaye de faire tour­noyer sa pen­sée
mais au même ins­tant je l’enferme. Un à un, mes gestes.

Quelque chose se reflète dans la fenêtre.
Maintenant la pen­sée de quelqu’un est déchi­rée.

 

 

 

Un entrepôt

On s’est ren­con­trés dans un entre­pôt.
Habillés comme ceux qui y tra­vaillent
on a uti­li­sé tout notre souffle
par­lant len­te­ment, des mots purs.

Les pro­duits étaient très connus.
Les ventes aug­men­taient conti­nuel­le­ment.
Pour véri­fier quels pro­duits étaient dans l’entrepôt,
on allait d’un bout à l’autre,
puis on par­tait dans une autre direc­tion
et on reve­nait. On n’arrêtait pas de retour­ner
à des endroits où on était déjà allés.

On n’avait pas l’intention de prendre quoi que ce soit.
On allait et venait comme des per­sonnes res­pon­sables.
Un sty­lo à bille et un télé­phone por­table dans la poche de nos pan­ta­lons,
et par­fois on se tenait dans un coin pour répondre au télé­phone,
ces fois-là on avait l’impression de ne pas pou­voir bou­ger d’un pouce.

De dif­fé­rentes manières, la répar­ti­tion des pro­duits était fan­tas­tique
il y avait plein de sortes de pro­duits et ils étaient tous mis ensemble
et quand nous ne savions pas com­ment trou­ver les pro­duits,
notre pro­gres­sion, en tou­chant les pro­duits au hasard, était fan­tas­tique,
tout le monde dans l’entrepôt avait l’air fan­tas­tique.

Mais avant de quit­ter l’entrepôt, sou­dain
quelqu’un se met à pleu­rer sans rai­son.
Quelqu’un se met à vomir.
Quelqu’un se met à les tapo­ter dans le dos.
Quelqu’un se met à rejoindre l’endroit,
et d’autres se mettent à faire pareil.

Il vous est deman­dé de par­ler à l’extérieur du bâti­ment.

Il y avait un signe, « Silence »,
mais depuis un cer­tain temps on papo­tait,
fai­sant du bruit d’un coin à l’autre.

Se sou­ve­nant du « Silence » avant de quit­ter le bâti­ment
quelqu’un se met à fer­mer sa bouche.
Quelqu’un se met à faire pareil.
Petit à petit le silence règne,
il devient encore plus silen­cieux
jusqu’à ce qu’enfin à un moment don­né nous nous tai­sions tous à mer­veille.

Présentation de l’auteur

Lee Sumyeong

Lee Sumyeong est née en 1965 à Seoul en Corée du Sud. Elle est poète, tra­duc­trice et cri­tique. Son œuvre com­porte six recueils de poé­sie, des essais sur la poé­sie et des tra­duc­tions. Elle a reçu cinq pres­ti­gieux prix lit­té­raires. Elle a été influen­cée par les poètes avant-gar­­distes Yi Sang, Kim Ku-yong et par des poètes occi­den­taux comme Celan. Sa poé­sie est à la figure de proue du moder­nisme coréen. Lee Sumyeong opère dans son écri­ture un détour­ne­ment et une dis­tor­sion. Elle use d’images où se frag­mentent la réa­li­té, le corps, le lan­gage, met­tant en œuvre ce qui échappe et révé­lant un uni­vers, en appa­rence seule, fan­tas­ma­go­rique ou mor­ce­lé. En peu de mots, avec un vocable faus­se­ment naïf, la poète par­vient à don­ner aux objets, avec le talent d’un Wallace Stevens, leur parole. Le jeu des répé­ti­tions invite à une danse inat­ten­due, par­fois dou­lou­reuse mais tou­jours vivi­fiante. Le réseau des sym­boles entraîne le lec­teur dans un uni­vers où il n’est plus d’entre-deux. Sans acquies­cer à la moindre expé­ri­men­ta­tion idéo­lo­gique, la poète adhère à l’ineffable, le trans­forme en tour­billons d’une poé­sie à chaque fois nou­velle.

Lee Sumyeong
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Marie-Christine Masset

Marie-Christine Masset est née à Ruffec en Charente en 1961. Après avoir vécu au Maroc et en Suède, elle a long­temps habi­té près des Cévennes à Saint-Jean-de Buèges. Elle vit à pré­sent à Marseille où elle enseigne les Lettres.

Bibliographie

  • Diaclase de nuit, Hors Jeu Editions, 1994
  • Parole Brûlée, L’arbre à parole, Belgique, 1995
  • L’Embrasée, Editions Jacques Brémond, 1998, prix Ilarie Voronca
  • Le seul oiseau ou le secret des Cévennes, Edition Lacour Ollé, Nîmes, 2005
  • Ile de ma nuit, Encre Vive, 2006
  • Et pour­tant elle tourne, L’Harmattan, 2007
  • Visage de poé­sie, antho­lo­gie, Jacques Basse, Editions Raphaël de Surtis, 2009
  • Yarraan, La Porte, 2012
  • Terre de Femmes, antho­lo­gie poé­tique , Angèle Paoli, Terres de femmes, 2012
  • Une fleur jaune dans la mon­tagne, L’Harmattan, 2012
  • Livres d’artiste avec Joëlle Jourdan, pho­to­graphe et plas­ti­cienne
    • Entre feu et cris, 2007
    • Trêve lumi­neuse, 2008
    • Partage des eaux, Editions Trouvailles, 2008
    • Eau Constellée, 2009
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