> Alda Merini, La Terra Santa, préface de Flaviano Pisaneli, traduction Patricia Dao

Alda Merini, La Terra Santa, préface de Flaviano Pisaneli, traduction Patricia Dao

Par |2018-01-23T00:29:19+00:00 14 octobre 2015|Catégories : Critiques|

 

En 1993, Alda Merini a reçu le prix Librex Montale pour La Terra Santa. Le titre plonge d’emblée le lec­teur dans un « espace » pré­cis à la fois mythique et mys­tique qui ren­voie à la pro­messe d’une demeure sacrée dans lequel l’homme peut se régé­né­rer écrit Flaviano Pisaneli (lui-même poète) dans sa pré­face. Cet espace est celui de la poé­sie, corps-matière où flam­boie une éner­gie deve­nue parole de tous les pos­sibles. La Terra Santa est un chant hal­lu­ci­né où l’enfermement et le silence sont dévo­rés. Merini fait explo­ser la souf­france où son corps se dis­loque et butent ses mots. Mais elle est mor­due par une abeille veni­meuse, seule capable de mar­quer sa chair malade du sceau de la poé­sie, de lui don­ner den­si­té et mou­ve­ment : Peut-être faut-il être mordus/​par une abeille venimeuse/​pour envoyer des messages/​et prier les pierres/​de t’envoyer la lumière/​/​. Oui, Alda Merini a per­du les sens, l’enfer de l’hôpital psy­chia­trique (vio­lem­ment dénon­cé) anéan­tit tout pou­voir de subli­ma­tion. Il est matière pes­ti­len­tielle, lieu où les han­tises sont au paroxysme et la perte de soi irré­mis­sible : Affori, pays lointain/​ immer­gé dans les immondices/​/​ à nous per­sonne ne parlait/​ sinon à coups de pieds et de poings/​/​Affori où les cris étaient étouf­fés par de san­gui­naires coussins.// Il est lieu clôt par excel­lence : les corps n’ont d’autres assises que le vide, les bouches s’absentent, les élec­tro­chocs sont les réponses appor­tées aux corps qui se rap­prochent : ce pré­ci­pice secret qui est le mien/​/​tu connais l’égarement qui est le mien quand je vois un arbre solide/​/​enserrés der­rière les bar­reaux comme des hiron­delles nues/​/​ j’ai gar­dé le silence enfer­mé dans ma gorge/​comme un piège à sacrifices/​. Mais La Terra Santa n’est pas seule­ment le recueil d’une femme qui a été inter­née pen­dant presque vingt ans, ni celui d’une femme que sa folie pous­se­rait à faire acte de cathar­sis par l’écriture, elle n’exorcise pas ses souf­frances mais les sacra­lise pour mieux les trans­cen­der et les effa­cer.

Alda Merini s’empare du venin de son abeille, du poi­son de la folie (pou­voir caché du poein?) il lui donne la liber­té de s’affranchir de tous les inter­dits, ceux qui régissent les lois de l’hôpital psy­chia­trique et ceux qui polissent le lan­gage  alors langue blas­phé­ma­trice. Sa terre, infil­trée par le flux salu­taire, se fait « Illuminations » et « silences tra­ver­sés des mondes et des anges » : /​nais­sances ultraterrestres/​/​ mon éter­ni­té sans limites/​/​. Les images ont jailli d’un ter­ri­toire où les méta­phores sont « déré­glées », leur beau­té est pre­mière. S’entend la voix bou­le­ver­sante d’une femme qui a don­né corps et parole à une terre sacrée. S’il est un être qui a fran­chi l’innommable et connaît le secret de la poé­sie c’est Alda Merini :

 

Je n’ai ni feuilles ni fleurs ;

et pour­tant alors que je trans­migre

naît pro­fonde la lumière

mm

Marie-Christine Masset

Marie-Christine Masset est née à Ruffec en Charente en 1961. Après avoir vécu au Maroc et en Suède, elle a long­temps habi­té près des Cévennes à Saint-Jean-de Buèges. Elle vit à pré­sent à Marseille où elle enseigne les Lettres.

Bibliographie

  • Diaclase de nuit, Hors Jeu Editions, 1994
  • Parole Brûlée, L’arbre à parole, Belgique, 1995
  • L’Embrasée, Editions Jacques Brémond, 1998, prix Ilarie Voronca
  • Le seul oiseau ou le secret des Cévennes, Edition Lacour Ollé, Nîmes, 2005
  • Ile de ma nuit, Encre Vive, 2006
  • Et pour­tant elle tourne, L’Harmattan, 2007
  • Visage de poé­sie, antho­lo­gie, Jacques Basse, Editions Raphaël de Surtis, 2009
  • Yarraan, La Porte, 2012
  • Terre de Femmes, antho­lo­gie poé­tique , Angèle Paoli, Terres de femmes, 2012
  • Une fleur jaune dans la mon­tagne, L’Harmattan, 2012
  • Livres d’artiste avec Joëlle Jourdan, pho­to­graphe et plas­ti­cienne
    • Entre feu et cris, 2007
    • Trêve lumi­neuse, 2008
    • Partage des eaux, Editions Trouvailles, 2008
    • Eau Constellée, 2009
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