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Sur l’œuvre d’Elie-Charles Flamand

Par |2018-10-22T05:38:01+00:00 29 juillet 2016|Catégories : Essais|

 

« Espoir ludique au goût d’imminence »
E-C Flamand, Braise de l’Unité, p.64

 

Elie-Charles Flamand, poète vivant, et véri­table, ne ménage ni sa sub­jec­ti­vi­té ni celle de son lec­teur. Poète méta­phy­sique, il n’est pas tant dif­fi­cile par ses textes riches et obs­curs, que par le refus que ces textes impliquent de sta­tion­ner dans un pro­pos déli­mi­té et une exis­tence finie. On ne trou­ve­ra de drame que méta­phy­sique chez Elie-Charles Flamand, de pay­sage qu’imaginaire, d’action qu’illimitée. Ce qui n’empêche pas le drame, le pay­sage et l’action de naître avec un goût, des cou­leurs, une odeur. Les sen­sa­tions s’ouvrent immé­dia­te­ment à un objet inac­ces­sible dont elles com­posent le signe. Elles donnent consis­tance et conscience à une expé­rience inté­rieure qui prime sur tout objet recon­nais­sable. La pleine jouis­sance des sen­sa­tions qui affleure dans la poé­sie d’Elie-Charles Flamand est le signe sen­sible d’une jouis­sance de l’esprit. L’érotique néo­pla­to­ni­cienne et her­mé­tiste fait com­mu­ni­quer les élé­ments infé­rieurs et supé­rieurs dans un mou­ve­ment d’élévation « spi­ra­lé » (Braise de l’unité, p. 28).

Décrire les deux der­niers livres d’Elie-Charles Flamand, dont l’un est la réunion de tous ses recueils de poé­sie parus à ce jour, per­met­tra peut-être de rendre le poète non pas plus acces­sible mais moins inad­mis­sible pour notre époque. Que signi­fie l’idéalisme d’Elie-Charles Flamand ? Qu’en est-il de la per­méa­bi­li­té de la sen­sa­tion et de l’esprit qui carac­té­rise ses poèmes ? 

Peu de poètes font aujourd’hui le pari de l’aventure inté­rieure, du pay­sage ima­gi­naire, faute de pou­voir accor­der le moindre cré­dit à la réa­li­té de ce qui est désor­mais ran­gé dans l’ordre du sub­jec­tif, reli­gieux ou cli­nique. Or il ne s’agit pas de pré­tendre à l’universalisation d’un monde ima­gi­naire par­ti­cu­lier, mais de mettre en jeu l’érosion dra­ma­tique du pari dont il porte la for­mule. « L’espoir ludique de l’imminence » qui hante tout rêve méta­phy­sique d’une révé­la­tion sacrée n’est pas renié ni accep­té mol­le­ment mais rejoué, sai­si vivant à sa racine et expri­mé comme « source de muta­tion » et « écume du sens », selon le double mou­ve­ment ascen­sion­nel qui lie la pro­fon­deur à la sur­face (Braise de l’unité, « Formes-Pensées », p. 64).

 

Constitution du pay­sage ima­gi­naire

Percer l’écorce du jour nous montre magis­tra­le­ment com­ment cette poé­sie, dans sa teneur extrê­me­ment maté­rielle et concrète, porte le sceau d’une ambi­tion méta­phy­sique. La poé­sie d’Elie-Charles Flamand est le rele­vé d’une aven­ture com­men­cée dans la sen­sa­tion et conti­nuée dans un ima­gi­naire aus­si pal­pable et façon­nable que les élé­ments natu­rels. De nom­breuses images des­sinent les frag­ments d’une archi­tec­ture dont la « mer », les « bois » et les « falaises », sont les « lustres », les « portes » et les « colonnes ». La nature miné­ra­li­sée s’édifie d’après une géo­mé­trie qui s’efforce vers la per­fec­tion : « arbre suprême », « val équa­nime », « ciel bloc de dia­mants », « cercle unique » (toutes les cita­tions de ce para­graphe et du sui­vant sont extraites de Percer l’écorce du jour, que l’on retrouve dans Braise de l’unité, p. 209-216).  L’« archi­tec­ture de l’impermanence » n’est qu’entrevue dans le pari de l’imaginaire mais elle donne aux poèmes cette forme hié­ra­tique de calice incrus­té de pier­re­ries, ron­gé par l’abîme et mena­cé par les flots – sorte de coupe antique ser­tie de pres­tige d’où dévalent, bran­lants, les blocs tom­bés d’un désastre. Cette coupe méta­phy­sique pos­sède un goût carac­té­ris­tique de mousse et de pierre humide, de métal et d’air frais : l’arcane d’Elie-Charles Flamand est de ceux « qui rouillent sous la mousse des grands bois » (Braise de l’unité, p. 21).

Puis arrivent les lignes, les fuites, les pers­pec­tives, toutes flèches et volées qui trans­percent, tra­versent et cru­ci­fient l’expérience sen­sible. La gra­da­tion est à la fois lente et simul­ta­née. Les élé­ments de géo­mé­trie sont déjà pré­sents dans la sen­sa­tion, les choses vues. Ils font briller le poème d’une lumière mathé­ma­tique dès les pre­miers vers. C’est qu’Elie-Charles Flamand n’écrirait pas s’il n’y avait ces flèches de lumière et de feu qui le tra­versent comme des comètes de sou­daine luci­di­té, de vision, qui font des élé­ments – terre, eau, air, feu – les matrices d’un monde spi­ri­tuel pétri des attri­buts du para­dis. Du para­dis ver­ti­gi­neux et archi­tec­tu­ral de Dante : vitesse, mou­ve­ment, lumière, géo­mé­trie, paix, puis­sance et rayon­ne­ment. Ce sont les flots de cette « fraî­cheur sal­va­trice » qui battent le poème comme un vent fort. En plu­sieurs endroits, Elie-Charles Flamand creuse des « baies d’accalmie » pour abri­ter son ascen­sion de la tem­pête.

Ces poèmes viennent du haut, ils sont en chute libre – or cette chute est une ascen­sion. Le mou­ve­ment ver­ti­cal qui déchire l’esprit d’E-C Flamand se repose rare­ment dans les creux et les val­lon­ne­ments. Tout concourt à la crois­sance et à l’élévation, au flanc ver­ti­gi­neux d’un miné­ral qui est la réa­li­té dans sa splen­deur inac­ces­sible. Le poème pose son pré­caire écha­fau­dage autour de l’édifice monu­men­tal de la « volute sacrée » et du « rythme cos­mique ». Or « l’espoir ludique » du pari méta­phy­sique consiste pré­ci­sé­ment à enri­chir la quête panique de la créa­tion du risque de la chute et des menaces de la ruine. Le jeu consiste à por­ter les deux mou­ve­ments ensemble, ascen­dants et des­cen­dants, dans un aller-retour sen­sible de la matière à l’esprit, sans qu’il y ait aux confins de l’aventure nulle catas­trophe, mais bien renais­sance, résur­gence, « bour­geon » : cycle infi­ni des nais­sances inté­grant l’aube à son déclin. Comme un cou­rant sourd et pur, la poé­sie d’Elie-Charles Flamand che­mine le long d’un « savoir courbe » (Braise de l’unité, p.95), qui loin de nier la situa­tion de notre époque, exa­cerbe son carac­tère baroque.

 

Art ver­bal

Continuons à explo­rer les formes cette vie inté­rieure contra­dic­toire en par­cou­rant Braise de l’unité, l’anthologie de tous les recueils de poé­sie d’Elie-Charles Flamand parus à ce jour. Il s’agit d’une pho­to­gra­phie de l’œuvre, qu’on dirait prise avec retar­da­teur : image d’un mou­ve­ment inces­sant, d’une œuvre tou­jours en cours.

La force et l’unité du ton fondent sur nous dès l’ouverture :

 

Aile de glace bec de flamme
Tout oiseau migra­teur est pri­son­nier d’une sphère d’agate
Roulant ver­ti­gi­neu­se­ment
Sur le sen­tier que l’éclair s’ouvre en plein ciel

(Braise de l’unité, « A un oiseau de houille per­ché sur la plus haute branche du feu », p.19)

 

Le rythme est par­fai­te­ment cette per­cée de l’écorce du jour par un bec d’oiseau de feu, ce rou­le­ment ver­ti­gi­neux de l’éclair en plein ciel. Rythme et émo­tion se dégagent simul­ta­né­ment de ces vers taillés dans le mag­ma d’un pre­mier souffle. Chaque vers vit du ver­tige dont il pro­vient. Ce rythme inci­sif ne se dément jamais, il s’aiguise et se for­ti­fie :

 

Nuit après nuit les coups d’œil au mirage ico­no­claste
Font se désa­gré­ger l’étoile de diver­sion
Mais l’écorce du nom pré­serve l’image
D’un ciel qui nous per­pé­tue

(Braise de l’unité, « Sub Rosa », p.35)

 

Comme un fruit ver­bal, la vision se pré­serve sous l’écorce du nom. Les coups d’œil à l’étoile et au mirage, s’ils ont pu embra­ser l’éclair, don­ner au souffle sa bec­quée de feu, laissent place au mou­ve­ment per­pé­tuel du ciel dans l’image ver­bale. L’étoile miné­ra­li­sée est « bien­tôt ser­tie par la parole qui culmine » (Braise de l’unité, p.40). Le saut ima­gi­naire, ou idéal, pré­misse de cette poé­sie, ne se « sauve » et ne se sou­tient que dans une périlleuse per­pé­tua­tion ver­bale. Elie-Charles Flamand ne demande le ren­fort d’aucun dogme, il lui suf­fit de per­fec­tion­ner son art. En même temps que les poèmes deviennent éso­té­riques, pleins de sym­boles alchi­miques et rosi­cru­ciens, les images se font acro­bates, archi­tec­tures vibrant sur le ver­tige, arcades de marbre jetées à flanc d’abîme. L’ « aigu de l’heure », la « musique édi­fiant des archi­tec­tures », la « vigi­lance domin[ant] les hau­teurs », des­sinent les crêtes de ce pay­sage abrupt qu’est l’imaginaire d’Elie-Charles Flamand.

Chaque poème creuse une caverne d’échos, un sur­plomb de cor­res­pon­dances pho­niques, qui trament la poly­sé­mie à même la répé­ti­tion sonore :

 

Quand tous les caps sont dou­blés
Et que les vagues ont lavé le fir­ma­ment
Le mât reste à jamais pivot
Du périple spi­ra­lé
Et de la roue aux douze vases

(Braise de l’unité, « Lambeau d’un por­tu­lan de l’internelle navi­ga­tion », p. 28)

 

« Caps », « périple », « spi­rale », ces bords de falaise sonore, viennent per­cu­ter le « double », la « roue » et les « douze », ces enrou­le­ments de la mul­ti­pli­ca­tion et du miroir. Au milieu, le mât reste pivot, comme le bâton mer­cu­riel autour duquel s’enroulent vagues et vases du « périple spi­ra­lé ». Un double mou­ve­ment d’élévation et d’enroulement, de ver­ti­ca­li­té et de courbe, emporte les images et les sons. Des com­bi­nai­sons d’images nou­velles naissent de com­bi­nai­sons nou­velles de sons : la contre­pè­te­rie (per­mu­ta­tion de pho­nèmes) et l’anagramme (per­mu­ta­tion de lettres) opèrent dans les vers d’Elie-Charles Flamand comme des révé­la­teurs qui modi­fient le pay­sage ima­gi­naire par la per­mu­ta­tion des sons. Plusieurs uni­vers se dis­putent l’oreille du poète simul­ta­né­ment. Et les répé­ti­tions de pho­nèmes sont comme les char­nières de cette poly­sé­mie. Lire cette poé­sie à par­tir de ces nœuds de proxi­mi­té pho­né­tique, qui sont comme ses ner­vures, per­met d’entrer dans un uni­vers à plu­sieurs dimen­sions. Apparaissent une rose à la place d’une roue, un ciel sou­le­vé ver­ti­ca­le­ment plu­tôt que balayé hori­zon­ta­le­ment, une graine à la place d’un concept, etc. C’est la façon dont ces dimen­sions séman­tiques paral­lèles sont tenues par la répé­ti­tion de pho­nèmes dans des registres d’images net­te­ment dis­tincts, mais per­mu­tables, qui carac­té­rise une part impor­tante de l’art d’Elie-Charles Flamand.

Ces jeux de mots sont par­fois volon­taires, comme dans les poèmes palin­dro­mique ou ana­gram­ma­tique (Braise de l’unité, p. 47 ; p. 57), dans « Le champ des sons » (p. 107), ou lorsque les mots « porche » et « clo­se­rie » des­sinent une aire au « proche » (« Grâce et secret », p. 36). D’autres glis­se­ments séman­tiques sont peut-être incons­cients, lorsqu’on lit par exemple « oublie­ra le secret de l’art » dans « tar­de­ra le sacre de l’oubli » (ibid.). La pen­sée d’Elie-Charles Flamand tient à cette indé­ci­sion de l’écoute : il capte simul­ta­né­ment les images et les sons, qui s’accouplent dans son esprit, pré­ci­pi­tant l’opération du poème.

Les alliances mou­vantes et les com­bi­nai­sons incer­taines font de chaque pièce un état chi­mique instable. D’innombrables « cor­ro­sions », « souillures », « han­tises », viennent mena­cer l’architecture gra­cile du poème, qui tient en son centre par ver­tu d’espérance ou « qua­li­té de fer­veur » (Marc Kober, « Dans le ver­ger de la sala­mandre », in A pro­pos de la poé­sie d’Elie-Charles Flamand, Ed. La lucarne ovale, 2011, p. 105-106). Il n’est pas néces­saire d’avoir la foi pour com­prendre Elie-Charles Flamand, mais il faut à coup sûr l’espérance. Or celle-ci n’est rien d’autre que l’opération ludique que nous avons décrite, c’est-à-dire l’ouvrage de l’art. 

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Lire Elie-Charles Flamand chez Recours au Poème édi­teurs :

Braise de l’Unité

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