> Rouge contre nuit 10, Voix cachée de Geneviève Bouchiat

Rouge contre nuit 10, Voix cachée de Geneviève Bouchiat

Par | 2018-02-19T05:19:40+00:00 17 juin 2016|Catégories : Essais|

 

 

tu accom­plis ton ouvrage
quand je t’appelle encore
et que tu es déjà
par­ti.

G.B.

 

Ce qui manque infor­mu­lé. Le trou de l’absence révé­lé dans les détails accrus : Voix cachée *. Amenuisés, les signes de pré­sence res­tent même si et parce qu’ils sont man­quants :

« seuls parlent encore
l’amenuisé
des petits cris
une com­pa­gnie minus­cule »

Compagnie, ces gestes-insectes qui presque invi­sibles occupent le silence et requièrent celui qui se penche. Restant vivant, il assigne à de menus gestes un rôle que la mémoire porte comme une défense contre le cha­grin : vivre la trace en l’éprouvant pour qu’absence et pré­sence fassent corps : « je pose ma tête où tu étais ». L’empreinte, gar­dée, entre­te­nue, nour­rit le vivant comme le livre consti­tué de textes courts, écrits une page sur deux, pages non numé­ro­tées (textes non réper­to­riés). Au silence, une page sur deux est confiée, au dis­pa­ru peut-être de l’occuper comme il peut le faire pour la place lais­sée tout autour des poèmes courts (de quatre à six vers le plus sou­vent au début du livre, poèmes plus ver­ti­caux ensuite). C’est un « je » errant qui tente la piste des retrou­vailles pour demeu­rer ici avec. Au poème, à l’attente, la force de faire sur­gir peu à peu les gestes lents qui construi­ront la forme :

« j’entends le bruits de tes mains
qui bâtissent autour de ma tête
la der­nière cou­pole »

Entre ces formes, en deve­nir, un espace de mon­tagnes et de vignes, un relief que l’on éprouve par la vue com­plé­tée de l’écoute. Ce che­mi­ne­ment ne dis­so­cie ni la per­cep­tion directe ni celle née du sou­ve­nir qui vient se super­po­ser à l’entour comme une dimen­sion aus­si réelle que la pre­mière. Deux ter­cets amorcent un nou­veau rythme qui per­met l’allongement du poème, la construc­tion d’une réa­li­té enri­chie « des heures pas­sées à bâtir cette /​ mai­son ».

Les temps de conju­gai­son, pré­sent exclu­si­ve­ment d’abord puis l’imparfait et le pas­sé com­po­sé de ce qui reste si proche bien que pas­sé, une dimen­sion où le sou­ve­nir nour­ri de gestes per­met de se trou­ver :

« au ciel où ton bras
― et ton autre bras
aimé ―
tressent autour de mon souffle
la pré­ca­ri­té de nos
liens »

Rejet infaillible pla­çant en un vers seuls, iso­lés, ins­crits, les mots, la clef du livre. Voilà que naît « cette chose /​ sans corps », une esquisse telle qu’elle recons­truit le « nous » qui avait dû se défaire. Alors, l’imparfait des redites et des contes peut pro­lon­ger ce qi fut : « nous regar­dions /​les prés /​ le soir /​la brume et /​encore le soir », lexique simple des évi­dences mer­veilleuses qu’il a fal­lu rompre. Au poème de le repro­duire autre­ment – et consciem­ment. Au milieu des arbres, ce « nous » revient sachant la perte et le che­min som­nam­bule de la tra­ver­sée impo­sée. Il faut être autre­ment :

« mes yeux
mes mains
― sont les pre­miers nés »

Rien n’a pu se perdre qu’il faut recom­men­cer : « ici /​ là /​ ici encore », l’insistance à mesure de l’amour, « tes yeux », le regard plus que por­teur révèle le nom des choses, cha­cune mar­quée par celui dont l’absence demeure en elle :

« devant la fenêtre
qui est
la fenêtre où je
pense à toi ».

Du vou­voie­ment au tutoie­ment : élar­gir comme res­treindre la pré­sence échap­pée qui revient sous sa forme nou­velle, dou­lou­reuse et insis­tante, ce « tu » ou ce « vous » qui peut dis­pa­raître de la phrase (le pre­mier vers par exemple), en un cache-cache où il réap­pa­raî­tra :

« qui êtes là ― avec vos
ins­tru­ments
vos cou­poles
vos colonnes ».

Entre deux mondes, la faille, « tu es tout entier en moi /​ mais je suis déjà seule à fêter /​ ce triomphe ». Nommer « le don de voix », même cachée, elle se déplace pour réveiller « une cou­leur dif­fé­rente », « on ne trouve pas /​ on approche ». Une « attente » déri­vée en son adjec­tif « atten­tive » car ce dérou­le­ment de mots ou de sons proches (coupole/​colonne) des­tine l’espace à une forme atten­due, celle qui manque, un fil liant « à la fin » l’ombre à elle-même :

« est-ce là votre étreinte ―
notre accom­plis­se­ment ? »

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Voix cachée est la réédi­tion d’un texte paru en livre d’artiste aux édi­tions du Rouleau Libre (diri­gées par Pierre Mréjen, comme les édi­tions Harpo &) en 1993 à qua­rante exem­plaires avec des gra­vures de Geneviève Bouchiat.

 

 

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