> La dimenson du réel dans la poésie de Jorge Najar

La dimenson du réel dans la poésie de Jorge Najar

Par | 2018-06-21T01:05:57+00:00 30 juin 2016|Catégories : Essais|

 

 

                                                                        Toute plainte m’est désor­mais déniée

                                                                        et me voi­ci tis­sant la toile de l’errance

 

Plus qu’un océan nous sépare. Je suis res­té sur mes terres, il a pris le par­ti du départ ; l’amitié qui nous lie jus­ti­fie à elle seule cette lec­ture, mais aus­si une inter­ro­ga­tion com­mune sur la poé­sie, sa place dans le monde actuel, ses formes alors que tout semble avoir été fait.

Nous fai­sons par­tie d’une même géné­ra­tion et nous avons vécu les évé­ne­ments de ce monde cha­cun de son côté de la pla­nète, au moins pen­dant un cer­tain temps. Nous avons été confron­tés aux ques­tions de notre période : l’enracinement – « Enraciné, mais que l’on ne voie pas tes racines » disait Juan Ramon Jimenez !-, la moder­ni­té, les for­ma­lismes, etc. « Par delà ces œuvres, nous recher­chions nos propres signes d’identité », dit Jorge dans sa pré­face à l’édition fran­çaise de Toile écrite.

Interroger le réel, don­ner du sens là où ne paraît que le chaos, voi­là la tâche assi­gnée à la poé­sie. Pour Jorge Najar, elle s’inscrit dans un double refus : celui de la pure­té de l’œuvre  et celui d’une sou­mis­sion au pri­mat du poli­tique. La poé­sie a pour tâche d’explorer toutes les  dimen­sions du réel et non de le réduire aux sim­pli­fi­ca­tions liées au for­ma­lisme ou à l’idéologie. Il fixe à la poé­sie une tâche autre­ment plus haute et plus enthou­sias­mante : « …créer un dis­cours poé­tique où s’articulent dif­fé­rentes strates de vie à tra­vers des codes s’entrelaçant, riva­li­sant entre eux et se mêlant. »

Nous avons recher­ché chez nos aînés quelques figures emblé­ma­tiques pour nous éclai­rer sur ce che­min ;  et si Jorge Najar fait allu­sion, tou­jours dans la pré­face fran­çaise à     Toile écrite, à José Maria Arguedas, com­bien de poètes de ma géné­ra­tion ont cher­ché – et trou­vé ( ?) – dans l’œuvre d’un René Char cette réponse qui hante toute poé­sie authen­tique, à savoir celle de la conver­gence de l’éthique et de l’esthétique, comme seule pos­si­bi­li­té de dépas­ser les sim­plismes dénon­cés plus haut. Incapables de nous satis­faire des réponses toutes faites, nous avons deman­dé à l’écriture les réponses que ne pou­vaient plus nous don­ner les idéo­lo­gies, nous avons espé­ré que le tra­vail sur la langue et les mots nous offri­raient les jus­ti­fi­ca­tions d’une exis­tence sur cette pla­nète qu’aucune morale ou reli­gion ne pou­vaient plus nous offrir, sans oublier que « Dieu a per­mis que le vacarme s’empare du monde » (Toile écrite). Nous recon­nais­sants défi­ni­ti­ve­ment comme errants, vaga­bonds, il nous reste à « recons­truire le para­dis per­du. Mais com­ment affron­ter une tâche si colos­sale ? » (id.)  

                                               

            Les trois recueils publiés en France : Toile écrite, Gravure sur maté, Figure de proue ren­voient à des images-sym­boles, des réfé­rences de la créa­tion artis­tique. D’abord, les sup­ports : la toile, le maté et la proue sur les­quelles l’artiste – le poète ( ?) – laisse sa trace. Trois sup­ports sur les­quels son ques­tion­ne­ment sur le monde s’inscrira défi­ni­ti­ve­ment, comme une pre­mière réponse à l’éphémère de l’histoire et de l ‘aven­ture humaine. Ensuite trois pra­tiques artis­tiques : l’écriture, la gra­vure et la sculp­ture par l’intermédiaire des­quelles le créa­teur inter­roge son expé­rience, tente de don­ner sens à ce réel qu’il ren­contre. Trois outils pour explo­rer les dimen­sions du réel. Cette maté­ria­li­té affir­mée dès les titres est une constante dans l’écriture de Jorge Najar. L’œuvre est « consé­quence et fic­tion du vécu ». Il s’interroge sur la vali­di­té de l’écriture , le rôle de l’artiste, du poète, mais tou­jours cette inter­ro­ga­tion s’appuie sur le réel des choses et des sen­ti­ments. Le sta­tut de l’homme est d’être dans « la chair du monde » pour reprendre l’expression du phi­lo­sophe fran­çais Merleau-Ponty. Jorge Najar répond par là au débat, sou­vent confus, de l ‘enga­ge­ment de l’artiste : enga­gés nous le sommes par notre pré­sence au monde, c’est en assu­mant plei­ne­ment cette condi­tion que nous pou­vons « habi­ter le monde en poète », selon l’expression d’Holderlin et témoi­gner. 

            Ainsi ayant assez vite dépas­sé les écueils du régio­na­lisme, de la poé­sie trop enfer­mée sur ses racines – « Qu’ai-je donc à voir avec ces tri­bus et leurs langues, ves­tales de mon enfance ? » écrit-il dès le début de Toile écrite -, et ensuite refu­sant les caté­go­ries, les groupes et les clans, dès le pre­mier poème de Gravure sur maté, il avoue « n’avoir rien fait pour per­sonne », « n’avoir agi­té aucun dra­peau », son posi­tion­ne­ment face au monde n’est pas pour autant celui du retrait et de l’oubli, du replie­ment sur la tour d’ivoire qui ten­te­ra les « purs ». Jorge Najar ne juge pas,  ne prend pas posi­tion en se jus­ti­fiant, en oppo­sant une théo­rie à une autre, il n’oublie pas qu’en toute situa­tion « nous sommes les fils de notre temps ». « Mon expé­rience m’avait déjà per­mis de com­prendre que savoir ne suf­fit pas. Il faut de plus grands déchi­re­ments » (Préface à l’édition fran­çaise de Toile écrite). Le par­ti pris de Jorge Najar est de nous faire par­ta­ger son errance, « … guide de mar­cheurs aveugles /​ plon­gés dans un autre chant ». L’abandon des cer­ti­tudes est chez lui un acte fon­da­teur ; il vit la situa­tion de l’artiste comme celle d’un indi­vi­du sen­sible au chaos du temps qui « nous nour­rit et nous modèle dans la mesure de notre récep­ti­vi­té (pré­face à Toile écrite). L’artiste, que l’on accuse à tort d’être hors du monde, « ne contemple pas le pay­sage, il enre­gistre la mémoire du monde », ou encore « Que les scènes que je grave ici [dit-il] soient mémoire et souche du peu de gloire qui nous reste. » (Gravure sur maté). Le poète se doit de lais­ser trace de son pas­sage ; s’il n’agit pas sur le cours des choses, il laisse der­rière lui une œuvre qui nous aide­ra à « tis­ser la vie ».

 

            Et pour cette tâche, après avoir par­cou­ru les che­mins de l’Amazonie, explo­ré jusqu’aux limites les séduc­tions de l’enracinement, res­pi­ré « l’air des espaces fré­quen­tés par les poètes des années 60-70 à Lima » (pré­face à Toile écrite) et, là encore, assez vite tou­ché les vani­tés des débats d’école :

            « Mais pour­quoi les artistes sont-ils en pleurs
            au fond d’un bar de Lima ?
            -Le vieux sou­ci d’être neufs
            les décou­rage et met l’écueil au voyage. »,

il ne res­tait plus que le che­min de l’exil choi­si. Mais ce mot risque de res­treindre l’ampleur de la ques­tion à un concours de cir­cons­tances exté­rieures au poète. L’expérience vécue et don­née au tra­vers des poèmes est plus radi­cale. Dans le pre­mier poème de Toile écrite – « A quelques enca­blures, sous d’autres cieux », à lui seul ce titre est signi­fi­ca­tif -, les mots choi­sis ren­voient plus à une expé­rience de l’errance, de la déré­lic­tion méta­phy­sique :

            « Nous voi­ci à pré­sent au cœur de la tour­mente…
            … l’étranger qu’en moi je pres­sens…

                       Mais quel lien nous unit à ces ombres expul­sées du royaume ?
            La seule convic­tion d’en igno­rer les délires
            et n’être plus qu’un corps bri­sé à la dérive. »

 

            Aussi cet exil n’est-il pas une faci­li­té, un refus de se confron­ter aux heurts du temps mal­gré les appa­rences (« J’avoue […] n’avoir pas agi­té de dra­peaux »), mais une volon­té de pous­ser plus avant le ques­tion­ne­ment sur son « maquis inté­rieur ». « En quête de quoi ? » inter­roge un poème de Figure de proue. Le pre­mier mou­ve­ment du départ est refus :

« Tu es par­ti parce que tu ne sup­por­tais plus les tiens, leurs tra­di­tions, ni le

res­pect des lois, des cou­leurs et des pers­pec­tives. » 

« Fable et folk­lore. Tu es par­ti parce tu ne pou­vais vivre dans l’espace qu’ils te concé­daient. »  

Mais ne voir que cet aspect du choix serait lui don­ner des limites faciles à dénon­cer. La véri­té pro­fonde est ailleurs : tu es par­ti « parce qu’au milieu de cette tor­peur tu ne te sup­por­tais plus toi-même. » Il est des exi­gences plus fortes que l’amour du pays, que l’histoire qui nous appelle au com­bat :

« Tu as tout lais­sé au bord des che­mins menant à ton maquis inté­rieur. »

            L’exil est une expé­rience  de recherche de soi, non du moi égoïste, ce qui serait réduire la poé­sie au sen­ti­ment per­son­nel et non l’ouvrir, à tra­vers l’expérience de l’un – le poète – à l’universalité de ce que vit tout être humain qui un jour aban­donne l’histoire et part à la conquête de son « maquis inté­rieur ». Et dans cette recherche, il n’y a plus rien pour rete­nir l’errant :

            « Jette tout ce qui t’entrave dans les gouffres, ces galaxies sans fin ni retour. »

            A Montaigne qui conseillait au voya­geur de se désha­biller de lui-même, Jorge Najar répond :

            « Tu viens sans rien et sans rien tu repars. »

 « Purifie-toi avant de conti­nuer ce sen­tier qui se perd dans la forêt d’où per­sonne n’est reve­nu. »

Cette expé­rience de l’exil est sans retour, la force des images pour ce voyage infi­ni est sai­sis­sante et signi­fie que cette recherche de soi est sans conces­sion. L’exil, s’il est choi­si, accep­té, ne laisse pas en repos, il est souf­france, angoisse, « ren­contre avec l’immensité » :

« Tu avances, à genoux, sur un pont invi­sible unis­sant les rives du monde. »

«… cher­chant des échap­pa­toires à la mort. »

« … sal­tim­banque dif­fus dans le pay­sage. »

« En mar­chant dans les gouffres de l’air, tu devi­ne­ras ce qui t’attend. »

« Tu arrives au fond des abysses… »

 

« Tu es juste de pas­sage vers l’indescriptible » est le der­nier vers de Figure de proue. Ainsi sommes- nous aver­tis de l ‘absence de limites et de repères dans notre navi­ga­tion. Tout juste est-il concé­dé dans cette expé­rience du dénue­ment un ins­tant de regard sur le pas­sé et de récon­ci­lia­tion :

« Maintenant que tu t’es affran­chi de tant d’entraves, fais l’offrande que tu dois aux tiens. »

Instant qui ne dure que le temps d’une veille car « toute plainte m’est désor­mais déniée /​ et me voi­ci tis­sant la toile de l’errance ».

 

Donc l’exil comme réponse appor­tée à une aven­ture indi­vi­duelle, mais aus­si comme réponse à l’histoire et l’histoire, c’est la sol­da­tesque par­tout pré­sente et :

            « seuls sur­vivent ceux capables
            de répri­mer les sou­ve­nirs où la bar­ba­rie
la rude sol­da­tesque empale la mémoire »

Le monde n’est qu’un champ de bataille, l’histoire par­tout nous convoque ; com­ment l’oublier, com­ment s’échapper alors que « ton monde tout entier sombre dans le vide de l’histoire » ?

L’exil lui-même n’offre pas de réponse défi­ni­tive, à l’arrivée sur une nou­velle terre, l’exilé découvre « le rocher noir de l’histoire veillant sur le port ». Parti pour oublier les sou­bre­sauts de l’histoire, le poète les retrou­ve­ra et se confron­te­ra à nou­veau avec eux par l’interrogation sur l’art, la pein­ture. Et de la contem­pla­tion du retable d’Issenheim à Colmar aux toiles du Greco, de Velasquez et de Goya, c’est une longue réflexion sur la place de l’artiste que nous pro­pose Jorge Najar, jusqu’à revê­tir lui-même les  habits de l’artiste dans Gravures sur maté, habi­tant ses délires :

« Burin en main, pointe brû­lée

en son propre incen­die, insom­niaque »

Et c’est Gauguin qui appa­raît dans Figure de proue ; au « qui sommes-nous où allons-nous » de ses gra­vures sur bois, Jorge Najar répond par « En quête de quoi ? ». Dans le texte sui­vant, à pro­pos de Zurbaran, le poète va au-delà des arti­fices de la toile pour en sai­sir le véri­table enjeu : « Au fond de cha­cune de nos molé­cules, là  où tout est sombre et nos pas vaga­bondent, là aus­si cer­tai­ne­ment se trou­vait une rai­son. »

C’est l’occasion, par le biais de la pein­ture, d’une quête pour retrou­ver « cer­taines colo­ra­tions du fond de l’histoire et de la pierre. » L’artiste peut se satis­faire du monde des formes et créer son uni­vers, mais aus­si, comme tout être humain, il ne peut faire l’économie de l’histoire et de la rela­tion au pou­voir, et l’exil est alors salu­taire. Qu’aurait été Le Greco, « immi­grant por­té au pinacle », sans l’expérience de l’exil :

« Sans doute ne serais-tu qu’un dévot du pou­voir

– un par­mi tant d’autres, un rigo­lo de plus –

que tes contem­po­rains per­pé­tuèrent à tra­vers les palais

Mais Tolède devait te sau­ver… »

De même pour Velasquez, dans une des­crip­tion minu­tieuse du tableau de « La Reddition », Jorge Najar authen­ti­fie toute démarche artis­tique dans cette affir­ma­tion :

« L’essentiel dans la toile par­faire

est ce pied de nez au pou­voir aveugle »

Réflexion pro­lon­gée dans le poème sur Goya inti­tu­lé « L’œuvre noire », tou­jours dans Toile écrite. Goya, si proche du pou­voir, ne devient lui-même que lorsqu’il se libère de ses séduc­tions. Jorge Najar rejoint ici Malraux qui disait que Goya ne devient génie que lorsqu’il aban­donne les ors et pré­bendes du pou­voir pour se recon­naître en sa propre folie, « car le beau, par­fois, occulte les tour­mentes ». Et il se recon­naît dans Goya fuyant en France, aban­don­nant les faci­li­tés du savoir-faire pour abor­der les rivages de « l’œuvre noire » :

« Et moi, autre pèle­rin, je fabrique une larme de cro­co­dile

t’approuvant plei­ne­ment car c’est tout ce qu’il nous reste

quand la patrie devient marâtre. »

L’histoire, la patrie nous trompent tou­jours, nous sommes de façon défi­ni­tive, pour qui veut bien le voir, errants en ce monde.

 

De cette expé­rience, Jorge Najar construit une langue qui lui est propre, un ensemble d’images qui révèle une pro­fonde mélan­co­lie, qui n’a rien à voir avec le sou­pir roman­tique, mais plus avec un pes­si­misme actif sur lequel peut se construire une rai­son de vivre, une accep­ta­tion qua­si stoï­cienne de l’humaine condi­tion :

« En mar­chant dans les gouffres de l’air tu devi­ne­ras ce qui t’attend, ain­si que le jour de ta ren­contre avec l’immensité. »

Nous sommes les enfants du temps et de l’histoire, embar­qués mal­gré nous, navi­guant « vers l’or de notre vie », conscients qu’il n’y a de solu­tion que dans l’errance avec comme seuls outils ceux de la créa­tion.

Cette pré­hen­sion de l’univers sen­sible se fait par une écri­ture assu­mant la des­crip­tion et le rythme lyriques ; la phrase poé­tique, seule, per­met d’englober et de dire la richesse des expé­riences vécues. Trop de recherches, d’expériences sur le lan­gage ont abou­ti à la séche­resse, à la sépa­ra­tion du vécu et de sa rela­tion dans le poème. C’est dans ce sen­ti­ment « d’être-au-monde », dans cette appar­te­nance à une tota­li­té du monde que la poé­sie de Jorge Najar trouve son plein accom­plis­se­ment. L’exil lui-même est dépas­sé dans ce che­min vers l’ « indes­crip­tible » qui est notre sort com­mun. Le but de la recherche poé­tique n’est-il pas fina­le­ment de dénon­cer, de dépas­ser toutes les contin­gences pour essayer de retrou­ver cet état où nous étions « proches parents des dieux » ; sachant que la quête est impos­sible, que, tou­jours, échap­pe­ra à nos œuvres quelques parts du vécu parce qu’ « une vie ne peut être conden­sée, ni la dou­leur, ni les joies, seule­ment sa propre fic­tion. »

Et cette appar­te­nance au monde, mais aus­si l’écart entre la vie et cette recherche de la proxi­mi­té des dieux, cette quête de l’âge d’or, par­ti­cu­liè­re­ment pré­sentes dans Figure de proue, trouvent leur expres­sion dans des images qui disent le rap­port dia­lec­tique de l’air et du feu. Le feu puri­fi­ca­teur nous délivre des chaînes de l’histoire et nous per­met par là d’accéder à la liber­té de l’air :

« Le monde est rede­ve­nu feu puri­fi­ca­teur…

«… seul le mutisme au cœur de l’incendie…

« Nourris ce bra­sier avec ta poi­gnée d’étoiles per­dues dans la nuit de l’univers…

« Tu restes embour­bé dans la pes­ti­lence des images

Brûle-les et puri­fie-toi. »

 

Dans un monde livré aux bra­siers de l’histoire, au milieu de la ville où « tout tremble », le poète s’interroge, cherche les échap­pa­toires :

« et toi, ancré aux para­dis d’autres mondes […] accro­ché aux vents…

«…  Saltimbanque dif­fus dans le pay­sage… »

Est-ce là l’aboutissement du pas­sage vers « l’indescriptible », le terme de tout exil ? Ne se recon­naître d’aucun pay­sage, d’aucune patrie. Tout part en fumée de nos attaches et « nous ne vivons pas là où nous habi­tons, mais dans l’air, citoyens du pay­sage. » Nous ne sommes que « pèlerin(s) ancré(s) dans le para­dis ». L’image est para­doxale, comme la vie ; notre seul ancrage est l’immensité.

La poé­sie de Jorge Najar n’apporte aucune réponse, bien au contraire. Elle explore les ques­tions, se nour­rit de leur com­plexi­té. Ne serait-ce pas là une par­ti­cu­la­ri­té des poètes de cette géné­ra­tion ? Le monde qui nous a été livré n’était-il pas lui-même qu’un immense chan­tier et les outils se sont révé­lés inadé­quats à la tâche. Il y a « ceux qui sont par­tis » et « ceux qui sont res­tés cram­pon­nés à la terre », mais tous abou­tissent au même constat :

« Tout homme atti­sant le feu cultive ses cendres . »

Il ne nous reste plus que la liber­té de l’air et nos doutes sur les­quels nous essayons de bâtir des rai­sons de vivre et pour reprendre la réfé­rence  à René Char qui clôt la pré­face à la ver­sion fran­çaise de Toile écrite : « l’impossible, nous ne l’atteignons pas, mais il nous sert de lan­terne. »  

           

 

 

 

 

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