> Mérédith Le Dez,Cavalier Seul

Mérédith Le Dez,Cavalier Seul

Par | 2018-05-05T13:54:57+00:00 5 mai 2018|Catégories : Essais, Mérédith Le Dez|

Magnifique « petit » livre de Mérédith Le Dez, avec des encres de FloFa qui ne le sont pas moins. Lyrisme on y trouve, mais para­doxa­le­ment pour mieux en déga­ger la pudeur des sen­ti­ments. L’auteure invoque la mémoire, elle l’enjoint par ce « sou­viens-moi », leit­mo­tiv dès l’entrée en matière et toile de fond aux trois autres sec­tions for­mant le livre. La « Fierté faite femme libre » reven­dique son sta­tut iden­ti­taire selon désor­mais une « Fierté seul hori­zon pos­sible ». « Résistance » et « res­pect » sonnent ain­si comme des appels à la réaf­fir­ma­tion de l’être devant sa condi­tion gen­rée par les codes éta­blis. 

Mérédith Le Dez, Cavalier seul, Editions Mazette, 2015, 10 €.

On pour­rait par­ler ici de réaf­fir­ma­tion trans­genre quand « la fier­té (et le res­pect) n’a pas de sexe » et dès lors que le regard sache embras­ser le monde avec ses souf­frances, « l’horreur sans nom /​ (qui) ronge à vif /​ les hommes hur­lants depuis /​ la grotte de leur bouche /​ cou­sue de force sur des rats affa­més ». C’est d’abord cette « fier­té contre le temps » outil d’exploration de ses mul­tiples gale­ries, en dépit de sa linéa­ri­té, qui fait admettre que le bilan d’une vie consiste à tout prendre. « Ce cor­ri­dor qu’il faut quit­ter /​ de mémoire des­sine-le ». Pour cette prouesse, Mérédith use de son ascen­dance dont la fier­té déjà « aide à retrou­ver la mémoire des ori­gines » (thème au cœur de son œuvre (cf livres Polka et Baltique) « L’horizon /​ est clair /​ pour regar­der /​ sans mal /​ la courbe du temps », don­née (méta­pho­rique) d’une vision enfin ajus­tée. Ajustée car « équa­nime », autre­ment dit rap­por­tée avec séré­ni­té et sagesse. Mais qu’on ne s’y trompe pas, cette écri­ture au cou­teau rap­pelle l’âme qui s’élève avec ses tour­ments (telle qu’une cer­taine Madame Dickinson). « Le che­val des heures enfuies » avec « à ses côtés (celui) des len­de­mains /​ qui auraient chan­té » abs­traient ensemble toute mesure tem­po­relle contrai­gnante, ou à contraindre par la sagesse donc, indé­pen­dam­ment de l’événement poé­tique, jusqu’à se dire : « Ce qui a chan­gé : rien ». Et faire « cava­lier seul » est une façon de contre­dire la peur de se perdre sans che­val en s’y confon­dant, s’y iden­ti­fiant, en y fai­sant un (« et moi fai­sant corps /​ avec lui »), une façon d’assumer sa lourde masse de vide et de silence res­tants, même quand « Il est trop tôt pour la ques­tion /​ suis-je ten­tée de répondre /​ sans com­prendre » affirme Mérédith ; cette ques­tion inso­luble qui ren­voie au « (…) miroir /​ cet autre que moi /​ tout aus­si éton­né /​ par l’âge énig­ma­tique (…) ce corps cava­lier » insai­sis­sable. Ainsi, le pou­voir de conti­nuer de s’étonner tou­jours est-il un luxe, une poire pour la soif de cette vie, à rebours d’une cer­taine Emily qui s’y est brû­lée. Et cette soif de vie de ce qui résiste devant la vacui­té de ses arti­fices vaut par le plus riche et le plus beau dénue­ment de celle qui a gagné son âme : « Je porte indis­tinc­te­ment /​ en lieu de casaque /​ le man­teau pèle­rin /​ sans éclat /​ qui se confond /​ avec l’ardoise /​ l’eau /​ le silence. » Mais la voix de Mérédith est aus­si l’articulation d’une sen­sua­li­té, dont l’approche hyper­es­thé­sique recrée la réso­nance de l’espace et l’odeur du temps. Même lorsque la nos­tal­gie dans sa nature intros­pec­tive s’intitule « Noirétable » (4ème et der­nière sec­tion du livre), boîte noire où pui­ser des sou­ve­nirs que déli­mitent car­to­gra­phie (« monts du Forez ») et data­tion (« 2005 ») pour ravi­ver d’autant mieux des ambiances, des sen­teurs, des sen­sa­tions à cru que la poé­sie aide à tra­duire rétros­pec­ti­ve­ment en expé­rience : « J’ai com­po­sé sur le pare-brise /​ sans le savoir /​ le poème à venir ». L’éloignement ici, n’écrase pas comme à l’accoutumée les pers­pec­tives de la mémoire, dans le geste indomp­table d’écriture, au contraire : « Tout dans ma boîte crâ­nienne /​ remonte comme une marée /​ d’équinoxe brasse le sel ». Noirétable est mot-valise, quoi de mieux pour un tel voyage. Nostalgie selon sa par­ti­cu­la­ri­té enri­chis­sante, bilan exis­ten­tiel avec ses zones d’ombres éclai­rantes, rêve salu­taire devant la haute muraille des ques­tion­ne­ments, mémoire ori­gi­nelle entre­te­nant le mythe per­son­nel, telles sont les étapes tra­ver­sées par la fougue tran­quille de Mérédith Le Dez, cava­lière seule, tan­dis qu’elle trace des quatre fers « sur la map­pe­monde qui tapisse /​ l’envers de (son) crâne /​ l’itinéraire fami­lier ».

 

Mazrim Ohrti

Mazrim Ohrti est né en 1966. Il a gran­di en ban­lieue pari­sienne. Il est l’auteur de plu­sieurs chro­niques en revues : Le Nouveau Recueil, Poezibao, et Europe, prin­ci­pa­le­ment. Il vit en Bretagne.

 

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