> Géraldine GEAY, Les Immaudits

Géraldine GEAY, Les Immaudits

Par | 2018-05-26T00:42:19+00:00 26 avril 2017|Catégories : Critiques|

 

 

 

Dans la série pre­mière publi­ca­tion, une des der­nières livrai­sons des édi­tions Tituli. Géraldine Geay pro­pose une parole sin­gu­lière, mise en vers selon la même régu­la­ri­té, d’une den­si­té brève, sèche et concise. Cela ne sau­rait mieux s’imposer en désa­voeu de notre monde uni­forme et uni­voque, en dépit de ses cir­con­vo­lu­tions sophis­tiques pour l’atteindre. La par­ti­cu­la­ri­té de son expres­sion, inhi­bant une élo­quence fron­tale, tient jus­te­ment dans ce para­doxe incon­tour­nable : le fait que de tels vers (qua­si télé­gra­phiques) n’empêchent en rien une cer­taine assu­rance rhé­to­rique, sous un angle lyrique (cet autre ver­sant de la langue) très per­son­nel, incar­né. « Que la brute pro­nonce à mots /​ Francs comme ses pierres /​ Ses nerfs, ses chutes (…) » Et l’écart sug­gé­ré entre rythme et ton, typo­gra­phie et réso­nance qui s’en échappe consti­tue la mesure de cette expres­sion. La parole puise dans un champ lexi­cal simple pour renou­ve­ler des thèmes aus­si vieux que l’intime confron­té aux évé­ne­ments mar­queurs de l’histoire en cours : « Ils n’étaient en rup­ture de rien /​ Ni ne pen­saient à évi­ter l’Histoire (…) J’ai agran­di vos nombres, j’ai le droit /​ De ne voir du reste du monde qu’un long dvd. (…) Des siècles d’espoir que le cli­mat change (…) /​ Mais nous sommes bien­tôt, à la fin de l’ouest (…) A cou­rir plus vite que les poli­ciers /​ L’aurore dans les yeux nous entrons dans la nuit (…) Tous dou­te­ront que Kolia soit Kolia /​ Et que les sculp­tés manquent aux sept mil­liards (…) ». De temps à autre, Géraldine Geay relaie la culture popu­laire via ses figures célèbres ; mais dont le vrai patro­nyme, le nom de l’interprète qui l’endosse ou la feinte proxi­mi­té avec l’auteure révé­lés, les ramènent à leur huma­ni­té, dans leur force pré­caire. Tels qu’Eminem par exemple (chan­teur de rap) : « Si Marshall Mathers lisait /​ Comme je ne peux pas /​ Le battre et l’adorer (…) » ou « le Peter Weller de quatre-vingt dix, en Burroughs » et encore « Javier Bardem m’a vue /​ A pro­po­sé de me pis­ton­ner /​ Et m’a mor­du les doigts ». Certes le mot ici n’est pas chose ni refuge. Il ne se gonfle d’aucune maté­ria­li­té – qui plus est orne­men­tale. C’est la syn­taxe qui gère la tem­po­ra­li­té des figures en mou­ve­ment (« Presque des slo­gans dont rire ») ; dans un temps émo­tion­nel court trans­for­mant la luci­di­té de l’auteure en un chant de nerf, (à flux) ten­du, rapide où par­fois le verbe est absent pour mieux en extraire la sub­stan­tive moelle : « Un soir de douze heures /​ Bleu-gris /​ Parmi les nuages, un seul mobile /​ Et en fin de ban­lieue /​ Le son de l’éclair man­qué (…) ». Ainsi, dès la pre­mière lec­ture, la fraî­cheur et la spon­ta­néi­té de son style s’imposent. Ici et là, la contem­pla­tion figure une pause : « Elle prend mon œil à l’autoroute /​ Veut l’accident (…) Les visions soli­taires se main­tiennent /​ Mieux défen­dues, sauf dites /​ Comme un réel vou­lu /​ Usent, ou les user /​ En wagons, les locos. » Si le mot n’est pas chose, objet, peut-être a-t-il valeur d’échange : entre pas­sé et pré­sent, monde chao­tique et sen­si­bi­li­té irré­duc­tible. « Mille mots reçus qui n’étaient pas pour moi /​ Mots dédiés à des morts sourds /​ Buveurs noc­turnes, faux-amis (…) Mots mal don­nés, bien pris /​ Comme des Jésus pas dési­rés /​ Naissent, naissent /​ Où l’intention se crashe. » Les immau­dits seraient donc pour Géraldine Geay, aus­si bien les maux dits sou­la­gés par leur accep­ta­tion que les mots impos­sibles à mau­dire for­mant des sen­tences d’entre les­quelles s’échappent d’étranges échos insur­rec­tion­nels lan­cés à tra­vers le (dis)cours de son temps. C’est ain­si que la poé­sie mine de rien tra­verse le champ non défi­ni de l’(a)politique. Les Immaudits seraient donc les marques de cette luci­di­té qu’il ne faut pas hési­ter à nom­mer : douce folie de vivre – sou­mise à ses trac­ta­tions. Si l’on dit que les geais imitent les bruits qu’ils ne com­prennent pas, nul doute que cette Geay-là échappe à la règle. 

 

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