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Hommage à Yves Bonnefoy

Par | 2018-02-23T19:35:33+00:00 13 juillet 2016|Catégories : Essais|

 

 

Qui mieux que lui a mis en pra­tique cette phrase de Rimbaud : l’œuvre est de la « pen­sée chan­tée », bien sûr dans ses poèmes mais aus­si dans ses réflexions sur le réel, le concept, le lan­gage, la vie, et ses posi­tions sur l'écriture pour défi­nir quelle est sa place entre l'homme-animal et le monde qui nous entoure, avec une ques­tion fon­da­men­tale : jusqu'où suivre les mots à la place de ses pas, son corps, son ins­tinct ?

La poé­sie est alors un « ins­tru­ment », comme on peut par­ler d'un ins­tru­ment de musique, pour appré­hen­der avec sen­si­bi­li­té la « réa­li­té rugueuse » chère à Rimbaud, de nou­veau, même si cette réa­li­té est empreinte de rêve.

Sa défiance vis-à-vis de l'image aurait pu l'éloigner de la poé­sie, mais cette rela­tive crainte était sur­tout faite pour que les images ne prennent pas l'ascendant sur la sen­si­bi­li­té et ne deviennent alors que des méta­phores dés­in­car­nées, reve­nant à une forme de concep­tua­li­sa­tion qui nous coupe de la « vraie vie », celle intan­gible de la réa­li­té phy­sique et des émo­tions pro­fondes.

« Creuser » m'avait-il dit quand nous avions par­lé dans son bureau de la rue Lepic de mon recueil « les rêves de la méduse » et cette demande de creu­se­ment était arri­vée à un lieu de mon poème où effec­ti­ve­ment je creu­sais le sable pour trou­ver des mor­ceaux de sque­lette du lan­gage pri­mi­tif, et c'était bien là qu'il fal­lait aller, tou­jours plus pro­fon­dé­ment pour atteindre l'être qui se cache sou­vent avec des mots ou des images sophis­ti­quées, cet être enfoui sous les couches suc­ces­sives de l’inconscient. La poé­sie est là.

Dans son ensei­gne­ment, sans oublier le pas­sage par les sciences que nous avions en com­mun, connais­sances qui lui sem­blaient néces­saires pour mieux évi­ter les concepts for­ce­nés du monde humain, – même si le dan­ger était alors une trop grande abs­trac­tion -, cette façon d'être en pré­sence n'est-elle  pas pour se libé­rer de toutes alié­na­tions, sociales, fami­liales, pro­fes­sion­nelles et même cultu­relles afin d'atteindre ce qui pour­rait être l'essentiel, loin des formes qui flottent à la sur­face et que nous pre­nons pour de la pro­fon­deur, y com­pris en ce qui concerne le sur­réa­lisme qu'il consi­dé­rait trop super­fi­ciel.

Son œuvre est tel­le­ment impor­tante, son ter­ri­toire tel­le­ment vaste, plus de cent livres et des inter­views dont il n'était pas avare à par­tir du moment où il avait le temps de s'y consa­crer pour évi­ter les réponses toutes faites et les répé­ti­tions, des articles, des confé­rences, des cours, des ren­contres, des prix, bref une géné­ro­si­té à toute épreuve tou­jours au ser­vice de la poé­sie et pas de lui-même, que par­ler de son œuvre est alors réduc­trice et que c'est éga­le­ment aller à l'encontre de sa pen­sée qui regret­tait que l'on aimât trop ana­ly­ser, sim­pli­fier, dis­sé­quer en décom­po­sant les par­ties à tel point qu'on ne recon­nais­sait plus l'ensemble, si bien que l'être humain ne com­pre­nait plus où il habi­tait.

Yves Bonnefoy m'a per­mis de me remettre sur la bonne route, celle qui n'a pas de fin mais un che­min impré­vi­sible, dont la pré­sence réclame la nôtre pour exis­ter.

Quel est son héri­tage ? Il est trop tôt pour le dire, mais déjà il aura magis­tra­le­ment réorien­té la poé­sie avec quelques-uns, en tenant fer­me­ment la barre sans chan­ger de cap vers l'inconnu, par­fois en tâton­nant mais tou­jours avec une convic­tion indé­fec­tible : la poé­sie est une source sou­ter­raine indis­pen­sable à la vie humaine.

 

 

Extraits de « Ensemble encore » (Mercure de France :

       
Mes proches, je vous lègue
La cer­ti­tude inquiète dont j’ai vécu,
Cette eau sombre trouée des reflets d’un or.
Car, oui, tout ne fut pas un rêve, n’est-ce pas ?
Mon amie, nous unîmes bien nos mains confiantes,
Nous avons bien dor­mi de vrais som­meils,
Et le soir, ç’avait bien été ces deux nuées
Qui s’étreignaient, en paix, dans le ciel clair.
Le ciel est beau, le soir, c’est à cause de nous.

 

Mes amis, mes aimées,
Je vous lègue les dons que vous me fîtes,
Cette terre proche du ciel, unie à lui
Par ces mains innom­brables, l’horizon.
Je vous lègue le feu que nous regar­dions
Brûler dans la fumée des feuilles sèches
Qu’un jar­di­nier de l’invisible avait pous­sées
Contre un des murs de la mai­son per­due.
Je vous lègue ces eaux qui semblent dire
Au creux, dans l’invisible, du ravin
Qu’est oracle le rien qu’elles char­rient
Et pro­messe l’oracle. Je vous lègue
Avec son peu de braise
Cette cendre entas­sée dans l’âtre éteint,
Je vous lègue la déchi­rure des rideaux,
Les fenêtres qui battent,
L’oiseau qui res­ta pris dans la mai­son fer­mée.

Qu’ai-je à léguer ? Ce que j’ai dési­ré,
La pierre chaude d’un seuil sous le pied nu,
L’été debout, en ses ondées sou­daines,
Le dieu en nous que nous n’aurons pas eu.
J’ai à léguer quelques pho­to­gra­phies,
Sur l’une d’elles,
Tu passes près d’une sta­tue qui fut,
Jeune femme avec son enfant ren­trant riante
Dans l’averse sou­daine de ce jour-là,
Notre signe mutuel de recon­nais­sance
Et, dans la mai­son vide, notre bien
Qui reste auprès de nous, à pré­sent, dans l’attente
De notre besoin d’elle au der­nier jour.