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La quête du Verbe

Par | 2018-06-21T01:06:10+00:00 28 juillet 2016|Catégories : Essais|

I

 

     Sous le porche de la nuit orphique, le poète se pré­pare à la confron­ta­tion avec l’inconnu. Il va s’engager dans les sen­tiers d’approche de l’absolu et retrou­ver les règles du jeu secret qui se joue entre le Verbe et l’ineffable.

     Il doit tout d’abord écar­ter le voile épais de l’intellect puis réduire le moi au plus reli­gieux silence s’il veut qu’au foyer de son être se fasse entendre le mur­mure de la voix sou­ve­raine, que la parole de véri­té soit pro­fé­rée.

     L’individualité doit tout d’abord s’effacer devant l’Impersonnel. Ainsi le poète s’éveillera-t-il au monde du Logos – ou Dieu mani­fes­té par la parole – dont il est le témoin et l’instrument.

     La poé­sie est art de l’Unité et il faut aller qué­rir celle-ci à sa source incréée. Alors le poème expri­me­ra un aspect du divin.

     Ce Verbe natif est mani­fes­ta­tion du Soi qui, dans l’homme, est un prin­cipe per­ma­nent nul­le­ment sépa­ré du Soi pri­mor­dial ou Soi-racine se tenant au cœur du macro­cosme.

     Le poète a conscience que cette pro­non­cia­tion mys­tique se dif­fé­rence très net­te­ment d’un réflexe pro­ve­nant des zones claires ou obs­cures de sa propre pen­sée. Eclair de la trans­cen­dance, c’est une insi­nua­tion iné­luc­table qui se dif­fuse dans son moi et ira d’ailleurs jusqu’à le modi­fier gra­duel­le­ment et en pro­fon­deur.

     Cependant, il ne s’agit point là d’un dire tyran­ni­que­ment impo­sé dont il fau­drait être l’esclave. L’artiste est un démiurge. Un peu de l’infinie liber­té du Principe lui a été dévo­lue. La pos­si­bi­li­té demeure pour lui de don­ner forme et struc­ture, par des opé­ra­tions déli­cates et quel­que­fois longues, à ce  feu  phi­lo­so­phal qu’il a recueilli à l’état natu­rel.

     Restituer le mieux pos­sible les inflexions et le rythme de la voix mys­tique, incar­ner l’idée qu’elle exprime dans de vivantes images ten­dant à faire sai­sir l’insaisissable, « pré­ci­pi­ter », cla­ri­fier, inten­si­fier cette vibra­tion par­fois si ténue, si dif­fi­cile à cap­ter et à tra­duire, telles sont quelques-unes des phases de l’alchimie poé­tique.

     Mais il faut aus­si que le poète sache pro­vo­quer l’inspiration, car il ne reçoit spon­ta­né­ment qu’à de bien trop rares ins­tants l’influx ver­bal issu de la Présence infi­nie. Il est donc indis­pen­sable qu’il entre­prenne un voyage ini­tia­tique, qu’il s’achemine par degrés et au prix de ses seuls efforts à tra­vers les contrées inté­rieures, en direc­tion du point focal de l’être où rayonne l’étincelle divine enfouie dans toute indi­vi­dua­li­té et où, par consé­quent, jaillissent les sources du Logos.

     Pour se pré­pa­rer à  cette quête, le poète peut, selon ses impul­sions, soit culti­ver un état de transe d’une grande récep­ti­vi­té et d’une par­faite flui­di­té, soit aigui­ser, par un tra­vail lucide et obs­ti­né, la fine pointe de l’attention. Ainsi, il fera écla­ter les limites de la conscience, il ouvri­ra un per­tuis dans la muraille qui le sépare des terræ inco­gnitæ de l’inconscient.

     Dès lors, à la faveur du silence inté­rieur et de la nuit men­tale, le poète va com­men­cer à par­cou­rir les cavernes de son être pour y recher­cher la Parole per­due.

 

II

 

 

     Le voi­ci donc qui des­cend dans les glauques pré­ci­pices où des cou­rants d’énergies sub­tiles et inquié­tantes vont et viennent. Par inter­mit­tence, le feu d’Hécate, le feu noir de la vie sub­li­mi­nale, s’épanche en nappes miroi­tantes. Mais le poète s’enfonce imper­tur­ba­ble­ment dans ces espaces délé­tères.

     Toutes les pul­sions ins­tinc­tuelles éclatent en fleurs san­glantes et en gerbes de mots presque inau­dibles. D’insidieux tour­billons d’emblèmes et de vocables emmê­lés, hié­ro­glyphes des dis­cor­dances du psy­chisme, sur­gissent des zones les plus floues du sou­ter­rain domaine.

     À mesure que son voyage se pour­suit dans le laby­rinthe inté­rieur et que la pente périlleuse s’accentue, le pèle­rin voit s’avancer vers lui une tourbe d’entités poly­morphes, de figures gro­tesques et malé­fiques en les­quelles s’incarnent les sourdes latences, les incli­na­tions sau­vages de son moi infé­rieur.

     Il est figé sur place par les cris, les ono­ma­to­pées, les impré­ca­tions pro­fé­rées par ces êtres qui le cernent étroi­te­ment. Et quand leurs pro­pos deviennent intel­li­gibles, ce ne sont que phrases chao­tiques ou tri­viales et paroles de déri­sion.

     Des volutes spec­trales naissent encore. Les démons foi­sonnent, voci­fèrent, se font de plus en plus mena­çants. Le poète est conscient de sa vul­né­ra­bi­li­té mais il ne se laisse pour­tant ni épou­van­ter ni éga­rer par cette fan­tas­ma­go­rie infer­nale dont il connaît la nature illu­soire.

     Eviter l’ivresse que pour­raient pro­vo­quer les effluves abys­saux de son moi et fuir la fas­ci­na­tion des reflets inver­sés du Verbe, telle doit être sa ligne de conduite. Aussi reprend-il sa marche témé­raire. Parmi les spectres gla­çants et les monstres hybrides qui le défient, il lui faut main­te­nant détruire d’abord les formes trop adom­brées d’aveuglante néga­tion, puis ten­ter de régé­né­rer les moins per­ni­cieux de ces simu­lacres, tout en extra­yant les quelques paroles de Vérité encloses dans la gangue bitu­mi­neuse de leurs dires.

     Durant cette épreuve mys­té­riale, le poète conquiert les plus bas niveaux bio-men­taux où fuse le lan­gage inver­sif qui sur­ajoute les caprices des puis­sances d’illusion de l’infra-humain à l’opacité maté­rielle. Dans le dédale du tré­fonds de lui-même, il a affron­té et exor­ci­sé ses démons, décan­té leur tumul­tueux dis­cours. Ayant sépa­ré le sub­til de l’épais et puri­fié les forces infé­rieures de la parole, il pour­ra orien­ter celles-ci vers le pôle d’en-haut.

     Graduellement, le poète sort de l’antre des limbes. Il voit poindre au loin de sereines lueurs jusqu’alors insoup­çon­nées. L’œuvre au noir, sans lequel nulle trans­fi­gu­ra­tion n’est pos­sible, a été accom­pli. La « nuit obs­cure » débouche sur l’ « aube dorée ». Voici le seuil du monde spi­ri­tuel. On y célèbre à pré­sent le mariage de l’enfer et du ciel.

 

III

 

 

     Le poète vient de sur­gir dans la corus­cante clar­té d’un abîme supé­rieur infi­ni.

     L’éblouissement dis­si­pé, il découvre qu’il est par­ve­nu au som­met de la mon­tagne recé­lant en ses flancs les enfers qu’il vient de par­cou­rir.

     Après la tra­ver­sée du chaos sub­cons­cient, après la mort ini­tia­tique, c’est la résur­rec­tion  dans l’embrasement har­mo­nique confé­ré par le soleil spi­ri­tuel.

     Ayant désor­mais accé­dé à une plus haute octave de récep­ti­vi­té sub­tile, le créa­teur sera régé­né­ré par l’essentielle parole inté­rieure. La com­mu­ni­ca­tion a été réta­blie avec l’élément sur­na­tu­rel, supra-humain, qui réside en sa per­son­na­li­té. La super­cons­cience est atteinte. Peu à peu, le Soi se révèle et illu­mine la conscience ordi­naire.

     Le poète se trouve au centre d’une immense sphère de lumière blanche et ce feu cos­mique se fait Verbe.

     Voici que s’élève de nou­veau la Voix qui pro­non­ça les pre­mières paroles de la Création, celles qui firent se dif­fu­ser vic­to­rieu­se­ment la lumière par­mi les ténèbres et naître le cos­mos du chaos pri­mi­tif. Jaillissant et pur, le divin mur­mure dis­pense à l’esprit du poète sa réso­nance féconde.

     La radiance du Logos, vibra­tion des­cen­dant des plans supé­rieurs, éner­gie issue du cœur flam­boyant de la Divinité, s’est enfin mani­fes­tée plei­ne­ment. Son incar­na­tion dans l’œuvre poé­tique sera sans doute impar­faite mais elle por­te­ra tout de même le sceau de la Réalité suprême et ren­dra témoi­gnage de son ori­gine trans­cen­dante en lais­sant appa­raître des élé­ments de sym­bo­lisme tra­di­tion­nel et les traces d’une sagesse fon­da­men­tale.

 

IV

 

 

     Mais le poète ne sau­rait s’enfermer dans l’enceinte de l’intériorité. Sa vie psy­cho-spi­ri­tuelle bouillonne de tout ce qui pénètre en elle de l’univers exté­rieur. S’il se détourne momen­ta­né­ment de l’exploration intros­pec­tive pour s’ouvrir au monde de la mani­fes­ta­tion et deve­nir inten­sé­ment récep­tif à ce qui l’entoure, il cher­che­ra à com­mu­nier avec l’invisible à tra­vers le visible. Et ce sera là une occa­sion nou­velle de cap­ter les mes­sages du Verbe. En effet, celui-ci anime secrè­te­ment de sa  vibra­tion le macro­cosme ; par lui tout existe et sans lui rien ne pour­rait sub­sis­ter.

     Cette  éner­gie vitale du Logos s'exerce dans la nature au moyen de l'Esprit Universel, média­teur entre l'Un incréé et la matière grave. Cet agent mi-cor­po­rel, mi-spi­ri­tuel se dif­fuse dans les moindres par­ties de l'univers dont il main­tient l'harmonie. Il met les êtres et les choses en com­mu­ni­ca­tion ; il est aus­si un lien entre l'homme et les puis­sances des plans sub­tils. C'est par son tru­che­ment que tout signi­fie et que tout parle à l'âme du poète, à condi­tion qu'il ait su, par le sen­ti­ment et l'intuition, s'accorder avec l'état vibra­toire de cet océan de force éthé­rique qui bat sous l'écorce des appa­rences.

     Quand il a ain­si péné­tré le spi­ri­tuel par le moyen du sen­sible, le poète, impré­gné de la valeur cachée du concret, sai­sit l’essence du phé­no­mène et découvre l’éternel en chaque chose péris­sable. Il échappe aux dif­fé­ren­cia­tions et aux limi­ta­tions de l’espace et du temps. Ayant atteint la conscience cos­mique, il est deve­nu un avec tout ce qui existe.

     Dès lors, le Verbe effu­sé dans le macro­cosme sous les espèces de l'Esprit Universel s'insinue au centre de lui-même et y reten­tit clai­re­ment. La conjonc­tion de l'absolu et du rela­tif tend à s'accomplir en son œuvre ; il est celui par lequel parlent non seule­ment l'étoile, le cris­tal et la mer, l'arbre, le ruis­seau ou les bêtes, mais aus­si toutes les forces divines en action dans la Nature.

     Une telle expé­rience ne peut être réa­li­sée que grâce à l’imagination créa­trice qui brise les cadres logiques et contrai­gnants de la conscience ordi­naire, guide la per­cep­tion par-delà le sen­sible et fait jouer le déclic des ana­lo­gies. Elle confère ain­si à l’artiste la liber­té néces­saire à une mise en rap­port tou­jours plus étroite avec l’Esprit Universel, véhi­cule du Logos. Par l’intermédiaire de cette facul­té, la Parole imma­nente, qui est l’une des sources de la trans­fi­gu­ra­tion poé­tique, sera fixée dans des images qui mani­fes­te­ront les formes arché­ty­piques et les signes sacrés.

 

V

 

     Durant la phase de la com­po­si­tion au cours de laquelle il appro­prie les mots, le jeu de leurs rap­ports et les lois de leur agen­ce­ment, à ce qui lui a été ins­pi­ré, le poète est encore ame­né, par cet exer­cice même, à pour­suivre plus avant sa quête du Verbe.

     La fonc­tion uti­li­taire du lan­gage, sa mise au ser­vice des néces­si­tés humaines les plus immé­diates et des réa­li­tés vul­gaires, lui ont fait subir une dégra­da­tion qui a amor­ti sa réso­nance sacrée. Pourtant, quoique très occul­té, le Logos est conte­nu même dans la locu­tion la plus usée.

     Le tra­vail d’expression consis­te­ra à dépouiller le lan­gage de ses impu­re­tés pour faire jaillir la charge spi­ri­tuelle qu’il recèle en son tré­fonds. Il y a là une simi­li­tude avec le Grand Œuvre her­mé­tique au cours duquel l’alchimiste ouvre la vile et gros­sière matière pre­mière, car une pas­sive sub­stance mer­cu­rielle y empri­sonne le Soufre pur et actif, qui n’est autre que l’étincelle divine.

     Le poète, quant à lui, s’efforce de recueillir le sang igné du dra­gon de la parole. Il dis­sout le com­mun idiome puis coa­gule un peu du Verbe essen­tiel que conte­nait cette masse téné­breuse. Il spi­ri­tua­lise donc la matière du lan­gage afin de mieux en maté­ria­li­ser l’Esprit.

     Ce pro­ces­sus s’accomplit prin­ci­pa­le­ment par la res­tau­ra­tion de la ver­tu incan­ta­toire des vocables et des struc­tures syn­taxiques, la mise en évi­dence des rap­ports ana­lo­giques les plus sub­tils grâce aux méta­phores et autres figures sty­lis­tiques. Y concourent aus­si l’entrelacement inso­lite ou le choc des mots qui contraignent ceux-ci à rompre avec une fina­li­té banale pour expri­mer des valeurs pro­fondes et exaltent leur puis­sance sug­ges­tive, l’emploi de l’allusion et la créa­tion d’une archi­tec­ture ryth­mique.

     L’ensemble de ces opé­ra­tions amène l’œuvre à cris­tal­li­ser un aspect du divin. Elle devient le clair miroir de l’Unité rayon­nante où les contra­dic­tions se résolvent har­mo­nieu­se­ment dans l’Amour. Ce lan­gage subli­mé ouvre une voie vers l’état d’Eveil, car il pos­sède un pou­voir de trans­mu­ta­tion spi­ri­tuelle qui peut agir à la fois sur le poète et le lec­teur.

 

VI

 

     De même que le silence du Moi est au prin­cipe de l’art poé­tique, le silence du divin est à son terme.

     Ecrire, c’est lut­ter contre l’indicible ; cepen­dant, au plus intime d’elle-même, l’écriture porte tou­jours, hié­ra­tique et créa­teur, l’Ineffable.

     Le des­sein final de l’art consiste à faire sur­gir et à rendre inten­sé­ment sen­sible, par l’intermédiaire des mots, des images, des accords, des har­mo­niques mis en œuvre dans le poème, le silence par­ti­cu­lier qui est un attri­but de l’Inconnaissable, du « Nihil » des anciens phi­lo­sophes. Ce « Rien » a évi­dem­ment une signi­fi­ca­tion bien dif­fé­rente de celle qui lui est cou­ram­ment attri­buée. Il désigne le Principe imper­son­nel divin, sans limite et sans cause, qui ne res­semble à rien d’autre dans l’univers car il sur­passe nos concepts finis, n’étant ni être ni chose : l’Aïn  Soph de la Cabale, le Parabrahman du Vedanta, le Vide taoïste.

     L’objection selon laquelle la poé­sie et la mys­tique seraient d’essences dif­fé­rentes, car la pre­mière ten­drait vers le dire et la seconde vers le silence, est erro­née. Lorsque l’art poé­tique est conçu comme une litur­gie ayant pour fina­li­té l’immersion dans le tor­rent lumi­neux de l’Universel, il ne peut, en sa culmi­na­tion, que sug­gé­rer le silence en tant qu’expression de l’Absolu. La magie de l’écriture éveille alors cette même parole silen­cieuse qui s’élève au moment de l’union mys­tique.

     Ainsi, à tra­vers le poème, par ses gra­da­tions de sens et l’envolée de sa musique, la sente ini­tia­tique du Verbe s’élève-t-elle du silence humain au divin silence.

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                  Février 1979

 

                                                                            

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