> Kamel Daoud, Zabor ou les psaumes

Kamel Daoud, Zabor ou les psaumes

Par |2018-05-07T11:12:46+00:00 5 mai 2018|Catégories : Essais, Kamel Daoud|

Deux textes sont super­po­sés : un texte à carac­tère cultu­rel qui décrit une socié­té archaïque se moder­ni­sant len­te­ment, un autre sur les mots, l’écriture, les livres et leurs rôles dans les mains du nar­ra­teur. Par la lec­ture, l’homme acquiert « le savoir, la loi, la pos­ses­sion », monde à ordon­ner et ordon­né. Le nar­ra­teur pos­sède un don : main­te­nir les autres en vie, les gué­rir à condi­tion de trou­ver le mot juste. L’écriture est une rébel­lion contre le temps qui passe et que l’on peut arrê­ter. Ecriture comme puis­sance sur le mot, comme devoir et révé­la­tion. 

Kamel Daoud , Zabor ou les psaumes, Editions Actes Sud 21 euros.

Ecriture pour faire vivre, faire revivre, écri­ture comme marque d’éternité. « Les cendres d’un livre parlent tou­jours. C’est un livre à la gloire du livre.

Le nar­ra­teur est en oppo­si­tion avec son milieu, en révolte, en colère. Il appa­raît comme l’inverse du monde dont il est issu avec une iden­ti­té autre, une culture déviante. Ce qui le sauve : le monde est un livre écrit ou à écrire « rien qu’avec des mots ». Ecrire, c’est éclai­rer, mettre de l’ordre, tra­cer une ligne, une voie/​voix pour ten­ter une sai­sie du monde. Il y a dans ce roman, quelque chose de confus, de fra­gile, de sub­til et de ténu : « des cendres à ravi­ver », « tout étant futile et sans issue ». Le roman saute beau­coup d’une chose à l’autre comme un spec­ta­teur qui regarde la T.V.

La concen­tra­tion de la pen­sée échappe : his­toire s’imbriquant dans une autre. L’auteur a un faible pour les « digres­sions ». Elles assurent un tout, reviennent sur les mêmes évé­ne­ments tirés les uns des autres, elles éclairent pro­gres­si­ve­ment le récit pour l’enrichir et le rendre plus pré­sent à la com­pré­hen­sion.

Zabor : « qui va te croire quand tu parles en pro­phète », en poète ?

C’est toute l’histoire d’un vil­lage, d’une famille, des indi­vi­dus qui len­te­ment res­sort, c’est la par­tie socio­lo­gique à côté de la par­tie oni­rique : un don que pos­sède Zabor qui n’est lié qu’à la mort ou la mala­die. Il y a une super­po­si­tion entre la page d’écriture et l’éloignement de la mort. Les faits semblent issus de la page et non l’inverse, c’est l’écriture qui influe sur le réel : « à la trente-neu­vième page, il a presque bou­gé la tête ». « La langue est un cou­vercle sur le vide ». La linéa­ri­té du temps est bri­sée, le roman s’enroule autour de lui-même par cercles concen­triques qui vont s’élargissant, aug­men­tant la quan­ti­té d’informations. Il semble se libé­rer de la pesan­teur, de son mes­sage vers une poé­sie ou tout au moins un appel à celle-ci. Le pré­sent vécu et dévi­sa­gé nous laisse notre espé­rance, notre vie à accom­plir jusqu’au bout, jusqu’au der­nier espoir. L’apprentissage de l’écriture et des mots s’ouvre comme un monde de la proxi­mi­té et de la vie directe. Monde « deve­nu sou­ve­rain en mul­ti­pliant les mots ». Le monde se per­pé­tue par sa des­crip­tion.

« La langue par­faite et pré­cise pro­voque la réponse du muet « Même la pierre y avait langue », décou­verte que le mot n’est pas la chose, qu’il y a une faille. Une chose est dési­gnée par des mots dif­fé­rents dans d’autres langues. L’écriture s’infiltre dans le corps comme une pré­sence et une matière qui se pro­longent au-delà de la der­nière page du livre.

« En attente de la langue par­faite, je ne pou­vais vivre que dans le désordre ». C’est un retour à l’idée du chaos avant la mise en place d’un monde plus calme consi­gné dans de nom­breux cahiers pro­pices par l’écriture à décrire et com­prendre le monde tout en per­met­tant l’exercice du don. Vie muse­lée par les croyances et les cou­tumes, « com­ment pou­vait-on arrê­ter un homme au nom de dieu ou d’un livre » C’est une révolte contre une culture ances­trale et sté­rile menée au moyen de la rai­son et de la liber­té mais aus­si de l’irrationnel par la pré­sence d’un don peu com­pa­tible avec cette rai­son. Le nar­ra­teur reste atta­ché à sa culture dont il refuse cer­tains aspects essen­tiels. « C’est une admi­rable rébel­lion » contre « le livre unique qui avait dévoyé les autres livres » qui appelle à la liber­té de pen­sée et d’action, peut-être en rela­tion avec la colo­ni­sa­tion. A d’autres moments, le nar­ra­teur appa­raît comme le Christ des chré­tiens capable de « résur­rec­tion », le visage tour­né déses­pé­ré vers le ciel. Il efface une culture et sans cesse la rap­pelle à lui. C’est un conte qui cherche l’impossible et l’improbable, qui aide à com­prendre le monde pour ten­ter de l’améliorer. Pour ce faire, il vit à l’inverse des autres : « la nuit, je suis libre » et sur­tout seul, soli­tude impo­sée par sa dif­fé­rence avec les autres. N’est-ce pas le livre des appa­rences, sur­tout celles que l’on se donne ? Le monde moderne y est pré­sent joint au monde pas­sé. Il y tente un acte essen­tiel qui le gué­rit du monde : enter­rer des cahiers la nuit car celle-ci affron­tée devient lumière, pré­sence et pré­sence humaine dans sa volon­té d’ordonner le chaos.

Tous les cahiers écrits sont un « rem­part contre l’effacement. » Pour ce « Voyageur ima­gi­naire », « L’ultime défit du don : faire abou­tir la langue à son impos­si­bi­li­té ». « Une écri­ture dont émer­ge­rait une main ten­due. » Ecriture comme moyen de se sau­ver et de sau­ver le monde contre l’absurdité, ren­dant sens jusqu’à l’acte de fra­ter­ni­té. Appel par­fois répé­té au nom des per­sonnes et des choses, comme la vie regar­dée en face et qui sou­lage de toutes les peurs. Le mot « met de l’ordre dans le chaos du monde ». Le mot vers « la fami­lia­ri­té du monde », le sou­la­ge­ment, la vie recon­quise par les choses qui ont un nom. Il y a un lien entre la pater­ni­té et le nom des choses. Deux langues incon­ci­liables se super­posent : celle des autres, le dehors, la sienne propre, le dedans : « tout mon uni­vers récla­mait une langue nou­velle. » L’apprentissage de cette langue fut un com­bat gagné contre la pau­vre­té ». La langue est proche du corps avec des influences réci­proques pour que le mot et soi ne fassent plus qu’un. Une langue pour lut­ter contre l’effacement, l’oubli, la mort.

Une troi­sième langue per­met d’atteindre le des­sus des choses. Elle est « royale » et per­son­nelle. Une troi­sième langue « dont per­sonne n’était le gar­dien » qui allait par la trans­for­ma­tion du corps chan­ger le monde et sur­tout sa vision. Il découvre le texte libre qui n’est pas une leçon ou une morale mais une pré­sence char­nelle qui met­tait en évi­dence sa sexua­li­té d’adolescent : celle tour­née vers lui et celle tour­née vers les autres. Livre baroque, touf­fu mal­gré la ligne droite qu’il dégage et le rap­port ser­ré entre la vie et les mots, source de vie. Tout se ter­mine par une course entre l’événement qu’il faut main­te­nir à l’extérieur et l’écriture qui doit le gui­der et le for­cer à se réa­li­ser. Un seul évé­ne­ment comme l’arrivée du sable en déclenche d’autres oni­riques, fan­tas­tiques cepen­dant atta­chés à un réel. Les points de repère ont dis­pa­ru. Cela rap­pelle Rimbaud, dans les Illuminations, où réel et irréel ne sont qu’un mais le tout reste sen­sible à la limite du pos­sible men­tal où le réel est récu­pé­rable mais reste à fuir.

Pour le nar­ra­teur, « la langue fran­çaise, étran­gère, signi­fiait un pou­voir sur les objets ». « La créa­tion s’avançait vers moi » et la langue deve­nue la langue de la licence des mœurs fait tout se pas­ser à l’intérieur. L’orgie n’est pas vécue mais sim­ple­ment décrite. Le nar­ra­teur est deve­nu voyeur, la langue est son amour qui le libère jusqu’à une sorte de folie comme don­ner la main à un frère enne­mi. Une soif de lire mais sur­tout de relire tout texte, notice, livre…qui lui tombent sous la main fait que la langue dépasse tout ce qui est lu. Elle est pré­cise et rigou­reuse. Voilà sa force où l’on peut ima­gi­ner. Le monde finit par ne plus exis­ter que dans la langue, sa pleine liber­té, l’imaginaire mis à nu et en mou­ve­ment.

Tout finit dans l’agitation et la perte du don, la dis­per­sion des écrits, la perte de l’écriture. « Cette langue m’a libé­ré ». « J’ai atteint l’équilibre du sang et du sens, entre l’évocation et la vie. » C’est le retour à la vie ordi­naire.

mm

Jean-Marie Corbusier

Jean-Marie Corbusier, né en 1950, a publié une quin­zaine de pla­quettes et de recueils de poé­sies dont huit aux Editions du Taillis Pré, la plu­part accom­pa­gnés d’un fron­tis­pice de Dominique Neuforge. Il y a une volon­té de trou­ver l’idée juste plu­tôt que des images ou des sen­sa­tions. Le poème est un moyen de com­bat pour assu­rer une sur­vie men­tale, paral­lèle au quo­ti­dien. La parole n’est pré­sente que pour être tra­ver­sée puis ren­voyée au silence. Son poème est sans fond, sans limite, sans pour­quoi et sans rai­son. Il est le car­re­four de l’être.

Jean-Marie Corbusier a publié un Atelier du poème consa­cré à Perros, Un pas en avant de la mort (Recours au Poème édi­teurs, 2014).

X