Deux textes sont super­posés : un texte à car­ac­tère cul­turel qui décrit une société archaïque se mod­ernisant lente­ment, un autre sur les mots, l’écriture, les livres et leurs rôles dans les mains du nar­ra­teur. Par la lec­ture, l’homme acquiert « le savoir, la loi, la pos­ses­sion », monde à ordon­ner et ordon­né. Le nar­ra­teur pos­sède un don : main­tenir les autres en vie, les guérir à con­di­tion de trou­ver le mot juste. L’écriture est une rébel­lion con­tre le temps qui passe et que l’on peut arrêter. Ecri­t­ure comme puis­sance sur le mot, comme devoir et révélation. 

Kamel Daoud , Zabor ou les psaumes, Edi­tions Actes Sud 21 euros.

Ecri­t­ure pour faire vivre, faire revivre, écri­t­ure comme mar­que d’éternité. « Les cen­dres d’un livre par­lent tou­jours. C’est un livre à la gloire du livre.

Le nar­ra­teur est en oppo­si­tion avec son milieu, en révolte, en colère. Il appa­raît comme l’inverse du monde dont il est issu avec une iden­tité autre, une cul­ture déviante. Ce qui le sauve : le monde est un livre écrit ou à écrire « rien qu’avec des mots ». Ecrire, c’est éclair­er, met­tre de l’ordre, trac­er une ligne, une voie/voix pour ten­ter une saisie du monde. Il y a dans ce roman, quelque chose de con­fus, de frag­ile, de sub­til et de ténu : « des cen­dres à raviv­er », « tout étant futile et sans issue ». Le roman saute beau­coup d’une chose à l’autre comme un spec­ta­teur qui regarde la T.V.

La con­cen­tra­tion de la pen­sée échappe : his­toire s’imbriquant dans une autre. L’auteur a un faible pour les « digres­sions ». Elles assurent un tout, revi­en­nent sur les mêmes événe­ments tirés les uns des autres, elles éclairent pro­gres­sive­ment le réc­it pour l’enrichir et le ren­dre plus présent à la compréhension.

Zabor : « qui va te croire quand tu par­les en prophète », en poète ?

C’est toute l’histoire d’un vil­lage, d’une famille, des indi­vidus qui lente­ment ressort, c’est la par­tie soci­ologique à côté de la par­tie onirique : un don que pos­sède Zabor qui n’est lié qu’à la mort ou la mal­adie. Il y a une super­po­si­tion entre la page d’écriture et l’éloignement de la mort. Les faits sem­blent issus de la page et non l’inverse, c’est l’écriture qui influe sur le réel : « à la trente-neu­vième page, il a presque bougé la tête ». « La langue est un cou­ver­cle sur le vide ». La linéar­ité du temps est brisée, le roman s’enroule autour de lui-même par cer­cles con­cen­triques qui vont s’élargissant, aug­men­tant la quan­tité d’informations. Il sem­ble se libér­er de la pesan­teur, de son mes­sage vers une poésie ou tout au moins un appel à celle-ci. Le présent vécu et dévis­agé nous laisse notre espérance, notre vie à accom­plir jusqu’au bout, jusqu’au dernier espoir. L’apprentissage de l’écriture et des mots s’ouvre comme un monde de la prox­im­ité et de la vie directe. Monde « devenu sou­verain en mul­ti­pli­ant les mots ». Le monde se per­pétue par sa description.

« La langue par­faite et pré­cise provoque la réponse du muet « Même la pierre y avait langue », décou­verte que le mot n’est pas la chose, qu’il y a une faille. Une chose est désignée par des mots dif­férents dans d’autres langues. L’écriture s’infiltre dans le corps comme une présence et une matière qui se pro­lon­gent au-delà de la dernière page du livre.

« En attente de la langue par­faite, je ne pou­vais vivre que dans le désor­dre ». C’est un retour à l’idée du chaos avant la mise en place d’un monde plus calme con­signé dans de nom­breux cahiers prop­ices par l’écriture à décrire et com­pren­dre le monde tout en per­me­t­tant l’exercice du don. Vie muselée par les croy­ances et les cou­tumes, « com­ment pou­vait-on arrêter un homme au nom de dieu ou d’un livre» C’est une révolte con­tre une cul­ture ances­trale et stérile menée au moyen de la rai­son et de la lib­erté mais aus­si de l’irrationnel par la présence d’un don peu com­pat­i­ble avec cette rai­son. Le nar­ra­teur reste attaché à sa cul­ture dont il refuse cer­tains aspects essen­tiels. « C’est une admirable rébel­lion » con­tre « le livre unique qui avait dévoyé les autres livres » qui appelle à la lib­erté de pen­sée et d’action, peut-être en rela­tion avec la coloni­sa­tion. A d’autres moments, le nar­ra­teur appa­raît comme le Christ des chré­tiens capa­ble de « résur­rec­tion », le vis­age tourné dés­espéré vers le ciel. Il efface une cul­ture et sans cesse la rap­pelle à lui. C’est un con­te qui cherche l’impossible et l’improbable, qui aide à com­pren­dre le monde pour ten­ter de l’améliorer. Pour ce faire, il vit à l’inverse des autres : « la nuit, je suis libre » et surtout seul, soli­tude imposée par sa dif­férence avec les autres. N’est-ce pas le livre des apparences, surtout celles que l’on se donne ? Le monde mod­erne y est présent joint au monde passé. Il y tente un acte essen­tiel qui le guérit du monde : enter­rer des cahiers la nuit car celle-ci affron­tée devient lumière, présence et présence humaine dans sa volon­té d’ordonner le chaos.

Tous les cahiers écrits sont un « rem­part con­tre l’effacement. » Pour ce « Voyageur imag­i­naire », « L’ultime défit du don : faire aboutir la langue à son impos­si­bil­ité ». « Une écri­t­ure dont émerg­erait une main ten­due. » Ecri­t­ure comme moyen de se sauver et de sauver le monde con­tre l’absurdité, ren­dant sens jusqu’à l’acte de fra­ter­nité. Appel par­fois répété au nom des per­son­nes et des choses, comme la vie regardée en face et qui soulage de toutes les peurs. Le mot « met de l’ordre dans le chaos du monde ». Le mot vers « la famil­iar­ité du monde », le soulage­ment, la vie recon­quise par les choses qui ont un nom. Il y a un lien entre la pater­nité et le nom des choses. Deux langues inc­on­cil­i­ables se super­posent : celle des autres, le dehors, la sienne pro­pre, le dedans : « tout mon univers récla­mait une langue nou­velle. » L’apprentissage de cette langue fut un com­bat gag­né con­tre la pau­vreté ». La langue est proche du corps avec des influ­ences récipro­ques pour que le mot et soi ne fassent plus qu’un. Une langue pour lut­ter con­tre l’effacement, l’oubli, la mort.

Une troisième langue per­met d’atteindre le dessus des choses. Elle est « royale » et per­son­nelle. Une troisième langue « dont per­son­ne n’était le gar­di­en » qui allait par la trans­for­ma­tion du corps chang­er le monde et surtout sa vision. Il décou­vre le texte libre qui n’est pas une leçon ou une morale mais une présence char­nelle qui met­tait en évi­dence sa sex­u­al­ité d’adolescent : celle tournée vers lui et celle tournée vers les autres. Livre baroque, touf­fu mal­gré la ligne droite qu’il dégage et le rap­port ser­ré entre la vie et les mots, source de vie. Tout se ter­mine par une course entre l’événement qu’il faut main­tenir à l’extérieur et l’écriture qui doit le guider et le forcer à se réalis­er. Un seul événe­ment comme l’arrivée du sable en déclenche d’autres oniriques, fan­tas­tiques cepen­dant attachés à un réel. Les points de repère ont dis­paru. Cela rap­pelle Rim­baud, dans les Illu­mi­na­tions, où réel et irréel ne sont qu’un mais le tout reste sen­si­ble à la lim­ite du pos­si­ble men­tal où le réel est récupérable mais reste à fuir.

Pour le nar­ra­teur, « la langue française, étrangère, sig­nifi­ait un pou­voir sur les objets ». « La créa­tion s’avançait vers moi » et la langue dev­enue la langue de la licence des mœurs fait tout se pass­er à l’intérieur. L’orgie n’est pas vécue mais sim­ple­ment décrite. Le nar­ra­teur est devenu voyeur, la langue est son amour qui le libère jusqu’à une sorte de folie comme don­ner la main à un frère enne­mi. Une soif de lire mais surtout de relire tout texte, notice, livre…qui lui tombent sous la main fait que la langue dépasse tout ce qui est lu. Elle est pré­cise et rigoureuse. Voilà sa force où l’on peut imag­in­er. Le monde finit par ne plus exis­ter que dans la langue, sa pleine lib­erté, l’imaginaire mis à nu et en mouvement.

Tout finit dans l’agitation et la perte du don, la dis­per­sion des écrits, la perte de l’écriture. « Cette langue m’a libéré ». « J’ai atteint l’équilibre du sang et du sens, entre l’évocation et la vie. » C’est le retour à la vie ordinaire.

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Jean-Marie Corbusier

Jean-Marie Cor­busier se con­sacre à l’écriture et à la musique. Pro­fesseur de français, il se pas­sionne pour la lin­guis­tique et l’étude de la struc­ture des langues au par­ler rare et très dif­férent. Il a pub­lié presque une ving­taine de fois des recueils de poésies, prin­ci­pale­ment aux édi­tions du Tail­lis Pré. Il est aus­si chroniqueur pour dif­férentes revues dont le Jour­nal des poètes. Dernières pub­li­ca­tions aux Edi­tions  Le Tail­lis Pré (Châte­lin­eau) : Une neige peinte de pas (2011), Dans le jour soulevé (2013), La lampe d’hiver (2015), Le livre des oub­lis et des veilles (2017) , L’air, pierre à pierre (2018). La poésie met la langue dans un état cri­tique, elle est une source de pen­sées qui va par et pour elle-même dans une lec­ture où cha­cun l’invente, cette part indi­vidu­elle est la force du poème, son degré de vérité.