Nous sommes un peu dans les voi­si­nages d’André du Bouchet où percent quel­que­fois un ton, un mot, un rythme qui le rap­pellent. Mais l’ensemble du recueil est bien per­son­nel, ce ne sont que quelques croi­se­ments, dus à une fré­quen­ta­tion assi­due d’une poé­sie, autre richesse à se joindre. Recueil qui allège la lec­ture par des alter­nances de proses, de poé­sies et de lettres, le tout à géo­mé­trie variable main­te­nant néan­moins une ligne de mire propre à l’auteur. Divers lieux où passe le poème (Truinas, les Cévennes, la Normandie…) nous assurent un voyage, une légè­re­té qui y prend appui puis s’élance vers son propre deve­nir :

Bernard Desportes, Le Cri muet,  Frontispice
de Gilles du Bouchet, Editions Al Manar, 18 euros.

route cou­pée
me rompt à moi-même
et moi-même alors
loin devant moi

Cette poé­sie s’adresse à l’espace du noir, à la défi­gu­ra­tion tout aus­si bien qu’à l’espoir et l’été. Tout est venu et tout est à venir dans un élan qui nous porte plus loin que nous. Il y a aus­si un espoir voi­lé dans ce cri de : l’âcre monde.Il se pro­duit un mou­ve­ment de res­ser­re­ment puis d’ouverture, une oscil­la­tion entre perdre et retrou­ver, entre l’épars et l’unité. Une soli­tude sur­git quand la parole ne parle plus aux impos­sibles ren­contres, aux dia­logues avor­tés.

Il y a une recherche de la pré­sence du monde, et, de celle de l’auteur en par­ti­cu­lier au tra­vers de ce recueil dont une cer­taine uni­té est assu­rée par la nature par­tout sug­gé­rée et par le ténu de la vie ordi­naire qui loin de nous abattre, relève la route devant nous. Tous les hori­zons convergent vers un même point. Il s’agit d’un dépas­se­ment de soi par des voix/​voies mul­tiples que sou­ligne la diver­si­té de ce recueil sans fond, sans fin dans le jour/​inachevé, même si … la jouis­sance de l’anéantissement /​submerge la parole. Dire aura encore été ce qui nous aura sau­vé : page blanche gra­vée de signes livrée à cette extrême atten­tion qu’est le réel sans conces­sion. Il y a une pudeur à par­ler de ce recueil vécu dans le res­sen­ti et dans l’approche de la poé­sie, celle que l’on fait sienne venue à la ren­contre de notre vie pour nous éle­ver.

Je ne suis pas /d’ici fait écho à Le Cri muet quand La lumière hache le jour.

Beau fron­tis­pice de Gilles du Bouchet qui part, s’affirme et puis s’en va comme il est venu, dis­crè­te­ment.

mm

Jean-Marie Corbusier

peintre, il se consacre à l’écriture et à la musique. Professeur de fran­çais, il se pas­sionne pour la lin­guis­tique et l’étude de la struc­ture des langues au par­ler rare et très dif­fé­rent. Il a publié presque une ving­taine de fois des recueils de poé­sies, prin­ci­pa­le­ment aux édi­tions du Taillis Pré. Il est aus­si chro­ni­queur pour dif­fé­rentes revues dont le Journal des poètes.

Dernières publi­ca­tions aux Editions  Le Taillis Pré (Châtelineau) : Une neige peinte de pas (2011), Dans le jour sou­le­vé (2013), La lampe d’hiver (2015), Le livre des oublis et des veilles (2017) , L’air, pierre à pierre (2018).

La poé­sie met la langue dans un état cri­tique, elle est une source de pen­sées qui va par et pour elle-même dans une lec­ture où cha­cun l’invente, cette part indi­vi­duelle est la force du poème, son degré de véri­té.