Quels que soient les lieux tra­ver­sés par ce livre, quelle que soit l’implication de l’être humain, Si je t’oublie, se pro­longe par un espoir et même une joie dans la cha­leur de la pré­ca­ri­té de l’existence. Recueil, poèmes ne sont jamais clos par la mort. Poèmes au par­ler dur, tran­ché, il y a une sac­cade des mots qui ne s’accommodepas de l’hypocrisie. Sous la langue, un par­ler net qui ne fait pas de conces­sion.

Fabien Abrassart, Si je t’oublie, Editions L’herbe qui tremble  Préface de Philippe Lekeuche, Peintures de Marie Alloy.                                                                                                                                                                     

L’hyperbate y est sou­vent pré­sente qui déjoue le sens ordi­naire des mots pour nous ren­voyer à plus de force, plus de pré­ci­sion aus­si. Des images se mêlent, s’interpénètrent, se ras­semblent, voire se bous­cu­lant et se heur­tant dans l’espace du texte que la pen­sée a décou­su, obli­geant le lec­teur à éta­blir des rac­cords pour assu­rer de nou­velles connec­tions. Doutes et incer­ti­tudes sur­gissent non sans une cer­taine ten­dresse qui tourne le tra­gique en ridi­cule pour mieux le sup­por­ter. Peut-être, y a-t-il un léger rica­ne­ment pour fuir le dégoût et ne pas sou­le­ver la dou­leur.                                                                               
Jérusalem, Auschwitz sont deux pôles entre les­quels les poèmes se concentrent. Les mots à rou­vrir des situa­tions se brûlent au réel et ne rachètent rien : « Il s’agit bien plu­tôt de ne pas oublier qu’on est humain » nous dit dans la pré­face Philippe Lekeuche. On sent une colère ren­trée, les mots font bar­rage et disent en même temps d’ici à là le tou­jours pos­sible. La langue dans sa struc­ture ordi­naire est insuf­fi­sante à rendre le réel. Il y a un monde qui se trouble sous la plume de Fabien Abrassart, puis qui revient à lui, un échange entre la rêve­rie et le réel, le sou­te­nable et l’insoutenable. L’auteur recherche une langue mieux adap­tée à ce qui est à dire, mais introu­vable par l’impossibilité de rame­ner l’événement à son exac­ti­tude qui sans cesse se dérobe à l’entendement. La rai­son bas­cule, les mots ne par­viennent plus à s’exprimer. Emotion et rai­son se mêlent inex­tri­ca­ble­ment sans par­tage pos­sible, ren­dant aux poèmes une ten­sion, une gra­vi­té, un poids qui nous touchent sans nous per­mettre de crier. Nous sommes quelque part pri­son­niers du sys­tème. L’individu en tant que chance n’y a pas cours. C’est au vif de l’être que se mesure la souf­france : Nous avons le mal de naître, nous en sommes la vic­time à repous­ser la mort.                                                                                
Poésie d’un uni­vers étrange où mal­gré le dire, quelque chose reste incom­mu­ni­cable comme enfoui dans une pro­fon­deur per­son­nelle qui reste néan­moins col­lec­tive à celui qui sait. Chemins tan­tôt tor­tueux, tan­tôt évi­dents, nous conti­nuons d’aller entre des titres évo­ca­teurs d’un monde bien concret et sécu­ri­sant dont on a par­fois l’impression qu’il se cherche entre les répé­ti­tions et s’acharne à rele­ver l’impossible : mas­quer le réel. Du monde ordi­naire, nous bas­cu­lons vite dans l’horreur dis­si­mu­lée sous les mots qui ne font jamais direc­te­ment vio­lence, mais sug­gèrent le pire au pas­sé comme au futur. Malgré la Jérusalem céleste, il n’y a pas de rachat pos­sible : avec quel fil recoudre/c’est impos­sible un poème d’amour/cela n’encre plus depuis. Que faire ? je vous parle et puis non rature. Dire n’a plus de sens devant cer­tains faits, la parole ne coïn­cide plus, elle n’est même plus une repré­sen­ta­tion, mais une chose de trop. Elle réclame le silence de la médi­ta­tion, une autre langue qui ne soit pas l’ordinaire, un recours mal­gré tout à la poé­sie comme seul lieu habi­table dans l’inhabitable, comme une consta­ta­tion et un désir : tendre ta parole/​vers l’autre éva­po­ré dans la brute.  Si je t’oublie, nous reste-il quelques espoirs à recu­ler la mort de quelques poèmes. Le poème d’amour peut-il sur­mon­ter l’horreur et le dégoût. Dans le dédale des mots, le poème s’obscurcit, mais l’image veille et réac­tua­lise le réel dans un sur­saut d’énergie que cachait l’ordinaire de cer­tains noms écrits sans majus­cule :ausch­witz. Poésie qui ne se laisse pas épar­piller mais se recentre pour se recon­cen­trer vers le même point, la même obses­sion de l’humain déna­tu­ré. Il y a une obs­ti­na­tion qui refuse de refer­mer les faits et nous les rend par hal­lu­ci­na­tions men­tales into­lé­rables. Il y a une subli­ma­tion du concret vers l’abstrait. Voilà ce qui donne à ce recueil, lisi­bi­li­té et accep­ta­tion parce qu’il devient objet du dedans, objet de maî­trise. Fabien Abrassart rend le mur à son écho, les faits retournent à la parole exclu­sive, au sol par racle­ment et par mémoire. Face à nous-mêmes, le ques­tion­ne­ment rap­pelle un dan­ger tou­jours pré­sent. Nulle lueur cepen­dant par ce blanc maquillé, nous sommes bien seuls, cha­cun avec ce recueil entre les mains.                                                                                                                                                                  N’oublions pas la belle pré­face de Philippe Lekeuche, qui avec sim­pli­ci­té, éclaire ce recueil rem­pli d’érudition et de sagesse. Les pein­tures de Marie Alloy sont dis­crètes dans leur force à signi­fier l’horrible dans presque rien, presque un effa­ce­ment qui en fait un pro­fond pré­sent, une sug­ges­tion plus forte que l’évidence. Me reste face à ce recueil, le sen­ti­ment d’avoir si peu dit : pré­sence pré­sente et qui échappe par sa den­si­té.

 

« Penser un monde où l’unité de mesure ne serait plus le groupe iden­ti­taire, avec toute sa mal­fai­sance, mais, enfin, l’individu »

          Stéphane Sangral                                                                                       

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Jean-Marie Corbusier

peintre, il se consacre à l’écriture et à la musique. Professeur de fran­çais, il se pas­sionne pour la lin­guis­tique et l’étude de la struc­ture des langues au par­ler rare et très dif­fé­rent. Il a publié presque une ving­taine de fois des recueils de poé­sies, prin­ci­pa­le­ment aux édi­tions du Taillis Pré. Il est aus­si chro­ni­queur pour dif­fé­rentes revues dont le Journal des poètes.

Dernières publi­ca­tions aux Editions  Le Taillis Pré (Châtelineau) : Une neige peinte de pas (2011), Dans le jour sou­le­vé (2013), La lampe d’hiver (2015), Le livre des oublis et des veilles (2017) , L’air, pierre à pierre (2018).

La poé­sie met la langue dans un état cri­tique, elle est une source de pen­sées qui va par et pour elle-même dans une lec­ture où cha­cun l’invente, cette part indi­vi­duelle est la force du poème, son degré de véri­té.