> Jean-Marc Sourdillon, Jaccottet écrivant Au col de Larche

Jean-Marc Sourdillon, Jaccottet écrivant Au col de Larche

Par | 2018-02-18T22:41:54+00:00 13 septembre 2015|Catégories : Critiques|

 

« Au col de Larche, j’ai eu l’impression d’approcher de ce qu’on peut éprou­ver de plus haut en soi-même » dit Philippe Jaccottet, cité par Jean-Marc Sourdillon, qui en fait, relève la genèse d’un texte, une écri­ture en train de s’écrire, c’est-à-dire de renaître et puis de naître. Soudain, la per­cep­tion et l’audition du bruit d’un tor­rent déclenchent des sou­ve­nirs : la ville où Jaccottet a pas­sé son enfance : Lauzannier. Etude minu­tieuse d’un texte où tout signi­fie depuis sa nais­sance en pas­sant par ses déve­lop­pe­ments, ses cor­rec­tions suc­ces­sives, jusqu’aux réflexions d’auteurs ou de musi­ciens qui l’ont, en par­tie, ordon­née : toute la mémoire poé­tique se met­tant au ser­vice du pré­sent de l’écriture. Des mots forts, des jalons sont mis en évi­dence. Cette écri­ture est située par une haute pré­ci­sion, à un pas­sage, un col entre deux ver­sants, deux pays où Philippe Jaccottet et son épouse font halte pour dor­mir. Le bruit du tor­rent, de la cas­cade est une régu­la­ri­té, un rythme variable selon les époques de l’année, com­pa­rable à celui du poème pour abou­tir «  à la parole vraie du tor­rent » dit Jaccottet et citant Hölderlin d’ajouter : «  de celui-ci, ce qui a jailli pur est énigme. » Diverses voix se mêlent et tout en res­tant dis­tinctes ne font plus qu’une autour d’un même mot : tor­rent.

Il y a une volon­té de s’approprier le réel pour le réper­cu­ter dans le large. L’ultime but de cette confron­ta­tion est la sor­tie du monde au quo­ti­dien, c’est toute une démarche de poète qu’ici se fait corps et s’extériorise, une volon­té de battre en brèche le scep­ti­cisme. Nous pui­sons au cœur de la créa­tion poé­tique par étapes suc­ces­sives, par affi­ne­ment. Une écri­ture émerge après hési­ta­tions, fait remar­quer Sourdillon, mais celles-ci s’effacent aus­si­tôt parce qu’elles ame­nuisent le texte, le déflorent peut-être. Ce col, ce pas­sage, n’est-ce pas ain­si cet effort pour aller du réel s’éveillant vers le poème fixé dans sa forme et son fond, insé­pa­rables ? Il faut aller plus loin car ce poème n’est rien, il faut réflé­chir et même « réflé­chir avant d’écrire » insiste Philippe Jaccottet. Approche-t-on jamais le fond des choses, la par­tie invi­sible peut-elle être tra­duite ? Comment cer­ner par des mots l’essence du tor­rent et le lais­ser fluide, trans­pa­rent, léger dans son être et dans sa tête ?

C’est un échange entre le manus­crit ache­vé et le manus­crit se fai­sant, entre le monde ordi­naire et son deve­nir extra­or­di­naire. Paroles d’un élé­ment du monde pour celui qui sait écou­ter qui ouvrent sur une nais­sance et un bond nous entraî­nant tou­jours plus loin. Il suf­fit de se lais­ser aller aux mots, à leurs har­mo­nies réci­proques pour atteindre une cer­taine jus­tesse d’images et de pen­sées. Cette ana­lyse de Sourdillon, qui ne laisse rien au hasard, s’ajoute aux étapes suc­ces­sives du manus­crit et l’éclaire d’un jour pro­pice.

Montrer le che­min de la source du poème en sa limite inex­tri­cable, che­min aux mul­tiples facettes, aux apports tirant vers l’infini de leurs pos­sibles, rend cette courte étude à sa brillance. Musique et sens inti­me­ment liés ouvrent à d’autres sens, insai­sis­sables, pré­gnants, indi­cibles. Paroles ain­si dites, sur­gis­se­ment du monde exté­rieur via le monde inté­rieur , peut se réac­tua­li­ser l’esprit de sa nais­sance, paroles lan­cées devant soi comme par delà le temps qui coule. Jean-Marc Sourdillon montre cette nais­sance, cette part d’invisible aus­si, d’inouï qui tra­verse toute poé­sie jusqu’à presque l’oubli.

Jean-Marie Corbusier a publié chez Recours au Poème édi­teurs :

Georges Perros /​ Un pas en avant de la mort

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