> Notes pour une poésie des profondeurs [10]

Notes pour une poésie des profondeurs [10]

Par | 2018-02-12T16:27:39+00:00 7 juin 2013|Catégories : Chroniques, Essais & Chroniques|

Philosophe et poète, Sébastien Labrusse, dont on peut lire des textes poé­tiques dans plu­sieurs revues, comme Arpa, Le Nouveau Recueil ou Recours au Poème, est proche de Philippe Jaccottet. Plongeant « au cœur des appa­rences » et de l’œuvre de Jaccottet, Labrusse donne un livre sur le rap­port du poète suisse à la pein­ture, la poé­sie du poète et fina­le­ment sur ce qu’est la poé­sie pour lui-même – Labrusse. Ce livre qui a donc toutes les appa­rences d’une étude est en réa­li­té, bien qu’étant à la fois sérieux et éru­dit, bien plus qu’une étude : c’est le livre de qui est fami­lier de la poé­sie de Philippe Jaccottet, et simul­ta­né­ment l’ouvrage de qui est un poète en réson­nance avec l’homme et l’œuvre dont il parle. Cela fait ain­si bien plus qu’un simple « nou­veau » livre consa­cré à l’atelier recon­nu – à fort juste titre – du poète Philippe Jaccottet. Le volume est divi­sé en deux par­ties. Il com­mence par un entre­tien entre P. Jaccottet et S. Labrusse, réa­li­sé sur les terres de Jaccottet, à Grignan, le mer­cre­di 27 juillet 2011, et se pour­suit en trois cha­pitres regrou­pés sous le titre Au cœur des appa­rences. Poésie et pein­ture selon Philippe Jaccottet.

Ainsi Sébastien Labrusse inter­roge Jaccottet et son œuvre à par­tir de son expé­rience de la pein­ture et de sa poé­tique du pay­sage, le poète étant plus que fami­lier du Paysage/​Poème que forme l’entièreté de la nature, étant un poète en marche /​ poète mar­cheur. Labrusse défi­nit son pro­jet ain­si, en avant pro­pos : « Ce livre doit être lu pour ce qu’il est : un témoi­gnage d’abord à pro­pos de la rela­tion de Philippe Jaccottet à la pein­ture, et un essai pour mieux com­prendre en par­ti­cu­lier, l’expérience du pay­sage, laquelle est autant pic­tu­rale que poé­tique, et sur­tout pour expri­mer ma recon­nais­sance ». De quoi Jaccottet témoigne-t-il, voi­là la ques­tion. Le poète explique que, jeune homme, même déjà arri­vé à Paris, il s’intéresse fort peu à la pein­ture, laquelle ne fai­sait guère par­tie de son uni­vers d’enfant ou d’adolescent. L’intérêt vient suite à son mariage avec Anne-Marie, en 1953, Anne-Marie dont le poète dit : « Elle pos­sé­dait la pein­ture inté­rieu­re­ment ». Cela dit beau­coup aux oreilles de qui veut bien entendre, au sujet de l’importance de la jeune femme dans l’œuvre écrite par Jaccottet. Rien de cela n’est dit ouver­te­ment, bien sûr, Jaccottet ne va pas nous faire le coup de « la muse », d’autant plus que l’homme/poète sait per­ti­nem­ment com­bien ce mot ne tra­duit rien com­pa­ra­ti­ve­ment à l’expérience vécue de la ren­contre. Pour l’Œuvre (au mas­cu­lin). Au contraire, Philippe Jaccottet ne dédaigne pas les sou­ve­nirs racon­tés avec humour, comme pour ce clin d’œil accom­pa­gnant l’esquive : « (…) dans les musées où je me pro­me­nais, ma femme me repro­chait quel­que­fois de regar­der plu­tôt les visi­teurs que les tableaux ». Au-delà des murs, il y a ce monde qui est l’immense pay­sage. Mais les murs recèlent aus­si, simul­ta­né­ment, une inté­rio­ri­té, celle de ce même monde expri­mé dans les œuvres d’art, et de cela Jaccottet ne doute pas un ins­tant ; les œuvres d’art sont une échelle qui conduit au réel du monde. Une échelle mys­tique, ancrée dans la terre ferme. Comme cet homme, les racines en même temps plon­gées dans le sol et le ciel, ain­si que ses branches les plus éle­vées. Le haut et le bas, cela forme une seule chose. L’oublier n’empêche pas cet état de fait. C’est , pré­ci­sé­ment, que se joue l’atelier de la poé­sie des pro­fon­deurs.

Ainsi, ren­con­trant Anne-Marie, Jaccottet ren­contre la pein­ture, et par­ti­cu­liè­re­ment des tableaux, comme l’on ren­contre des Personnes plu­tôt que des ensembles d’individus à l’individualité dou­teuse. Et je ne parle pas ici que du téné­breux « milieu » de la poé­sie. Dans la ren­contre niche l’inattendu, comme avec les êtres, comme avec les pay­sages, cet inat­ten­du qui sur­git sou­dain devant ou dans nos yeux. C’est du moins ce que le monde offre en pro­fon­deur à qui le regarde pour ce qu’il est : rond et bleu comme un tri­angle. Et cela, bien enten­du, dévaste toute forme de concep­tion « réaliste/​rationnelle » de ce même monde. Et cela ne va pas sans musique, pour Jaccottet comme pour tout poète authen­tique. On écou­te­ra Scelsi, le comte, immense et mys­té­rieux musi­cien contem­po­rain de l’au-delà des Alpes, et de bien d’autres choses, l’une des muses musi­cales de notre ami le poète Gwen Garnier-Duguy ; on écou­te­ra Scelsi, disais-je, en repen­sant à ces mots de Jaccottet, évo­quant sa ren­contre avec le musi­cien : « « Scelsi était comte et nous avions l’impression d’un per­son­nage très étrange ; avec notre naï­ve­té, notre imper­ti­nence juvé­nile, nous l’avions jugé presque inquié­tant (…) Il nous repro­chait de plai­san­ter, de rire, en ce lieu où Goethe, disait-il indi­gné, avait médi­té sur les tom­beaux ». Et en effet, qui a ren­con­tré une fois Scelsi, musi­cien mais aus­si poète, tou­jours vêtu de noir, vivant inté­rieu­re­ment, en cha­cun des moments du quo­ti­dien, ce fait que le jeu joué par tout un cha­cun en la vie est jeu sérieux, sait com­bien Scelsi s’irritait de l’inconscience que l’on peut avoir de ce même jeu – et de son impor­tance vitale. C’est pour­quoi il se vêtait de noir, une cou­leur sans laquelle il n’est pas de mise en jeu. On est ici fort loin de l’homo fes­ti­vus imbé­cile qui pol­lue nos hori­zons immé­diats, à chaque ins­tant du contem­po­rain. Ou presque.

Mais Jaccottet n’évoque pas seule­ment Scelsi. Il parle aus­si d’Ungaretti, de Giacometti, de Ponge, de Paulhan, de Braque, de son attrait pour les civi­li­sa­tions antiques, de l’importance d’Hölderlin. On peut conti­nuer à croire béa­te­ment et dog­ma­ti­que­ment, tout en se pré­ten­dant incroyant et a-dog­ma­tique, au hasard – cela ne nous émou­vra guère. Il y a long­temps que nous avons com­pris com­bien l’immense Collaboration sou­mise, actuel­le­ment, aux forces de l’oppression inté­rieure, aux forces de l’antipoésie contem­po­raine, à l’œuvre par­tout autour de nous, comme en dedans de nous, com­bien cette immense et intense Collaboration se décide volon­tai­re­ment Collaboration ser­vile. C’est un trait de notre époque, trait qui n’a guère à envier aux moments tota­li­taires du pas­sé, trait qui s’en dif­fé­ren­cie cepen­dant par cette étrange pré­ten­tion de la Collaboration à être… « résis­tance ». Vous, je ne sais pas, mais du haut de mon âge avan­cé, je dois dire que je n’ai jamais croi­sé autant de col­la­bo­ra­teurs avec un sys­tème pour­ri, par­ti­cu­liè­re­ment quand ce sys­tème se veut domi­na­tion totale de l’intérieur des êtres. Je parle d’ici et de main­te­nant, de ce temps où la Collaboration, sou­rire au coin des lèvres, « culture » et « sou­tien soli­daire », mots en per­ma­nence à la bouche, explique quo­ti­dien­ne­ment com­bien la « résis­tance » serait à l’œuvre, tout en agis­sant à chaque seconde en faveur de ce qu’elle pré­tend com­battre.

Debord, revient, ils sont deve­nus dingues.

Non, résis­ter concrè­te­ment, c’est lire Jaccottet. Entre autres.

Et Recours au Poème. Vous êtes sur la bonne bar­ri­cade.

De quoi par­lons-nous ? Jaccottet, au sujet de Giacometti : « Tout à coup, on s’apercevait que Giacometti était un homme d’une soli­tude inouïe, car ce qu’il fai­sait ne res­sem­blait à rien d‘autre, ni de ce qui se fai­sait avant lui, ni autour de lui. On se trou­vait comme face à un autre monde (…) Certes, il y avait là comme un désert, mais son com­bat était pro­di­gieux ». C’est exac­te­ment de cela dont nous par­lons, de cet extra­or­di­naire com­bat en cours contre cet autre monde qui se pré­tend le monde, de ce véri­table arrière-monde qui se pré­sente devant nous, et que la Collaboration accueille à bras ouverts, comme étant le monde, le seul et unique monde. Orgueil de l’homme occi­den­tal contem­po­rain ; géné­ti­que­ment pré­ten­tieux et arro­gant. De quoi par­lons-nous ? De ce que Dominique de Roux nom­mait l’exil car en effet tout poète authen­tique est par nature en exil abso­lu au sein du désert de ce réel se pré­ten­dant « monde ». Le reste, tout le reste, est Collaboration. La poé­sie est rap­port radi­cal à l’image du réel ou elle n’est pas.

C’est pour­quoi Labrusse écrit fort jus­te­ment ceci : « Les pay­sages avec figures absentes, limi­tés aux choses ter­restres, ouvrent le regard à l’infini, mani­festent ce que Jaccottet nomme l’Origine ». Comment ne serions-nous pas en plein accord avec cette vision ? C’est en cela, en ce regard ouvert non pas sur l’infini mais « à l’infini », en direc­tion de l’Origine, en cette poé­tique des pro­fon­deurs, celle-là même qui déjà ani­mait Plotin, que nous per­ce­vons, nous, ici, la réa­li­té poli­tique de la poé­sie et du Poème. Ici, se joue concrè­te­ment la révo­lu­tion : dans l’émerveillement du regard sur le réel du monde voi­lé par l’image que le faux monde anti­poé­tique veut don­ner de la réa­li­té. La véri­table réac­tion poli­tique trouve son ivresse dans cette fange. Le reste, tout le reste, est révo­lu­tion. Et quand le Paysage/​Poème s’ouvre au regard, alors le regard de l’homme sau­vé, sauve le monde. Les choses sont assez simples. Le « monde » visible n’est pas le monde per­çu, il est le pro­duit de l’inconscience col­lec­tive de l’état de notre conscience, elle-même col­lec­tive. C’est pour­quoi nous par­ta­geons la méfiance de Jaccottet pour l’image. De même que nous regar­dons, avec lui, ce qui se dévoile dans ces moments rares de conscience lucide réelle, ce que nous nom­mons poé­sie, un mot défi­ni, par exemple, dans l’entièreté de la vision poé­tique de Daumal ou de Juarroz. La poé­sie authen­tique, pro­fonde, dévoile le réel du monde, réel mas­qué par l’image que le monde se donne de lui-même, en conscience humaine, et dévoi­lant ce réel, les mots du poème font appa­raître le réel du Poème.

Le monde est Poème.

C’est pour­quoi la Collaboration, autre­ment dit l’état de conscience de l’humain contem­po­rain, com­bat la poé­sie. C’est pour­quoi, nous en appe­lons au Recours au Poème.     

Autour de Philippe Jaccottet :

http://​fr​.wiki​pe​dia​.org/​w​i​k​i​/​P​h​i​l​i​p​p​e​_​J​a​c​c​o​t​tet

Sur son livre le plus récent :

Dans Le Monde : http://​www​.lemonde​.fr/​l​i​v​r​e​s​/​a​r​t​i​c​l​e​/​2​0​1​3​/​0​4​/​0​4​/​p​h​i​l​i​p​p​e​-​j​a​c​c​o​t​t​e​t​-​c​a​r​n​e​t​s​-​p​a​s​s​e​s​-​a​u​-​t​a​m​i​s​-​d​u​-​t​e​m​p​s​_​3​1​5​3​6​5​0​_​3​2​6​0​.​h​tml

Dans Recours au Poème, sous la plume de Gérard Bocholier : https://www.recoursaupoeme.fr/chroniques/chronique-du-veilleur-7/g%C3%A9rard-bocholier

 

 

 

 

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