Sou­vent l’on entend plaintes et lamen­ta­tions sur le thème du mal­heur con­tem­po­rain de la poésie. La Dame serait mise à l’écart, peut-être même exclue du champ lit­téraire. La poésie n’aurait pas la place qu’elle mérit­erait dans les librairies. Cette manière de plainte est de notre point de vue choquante, ancrée expressé­ment dans une vue com­merçante de la poésie alors perçue comme for­mant livre − ce dont nous dou­tons forte­ment. Au fond ou au plus pro­fond, nous pen­sons exacte­ment le contraire.

Nous pen­sons dans un ailleurs.

La poésie n’a pas sa place dans les lieux marchands du livre parce que sa place n’est ni dans un espace marc­hand ni dans un livre (si ce n’est pour des raisons con­jonc­turelles de présence formelle en dedans de l’état pro­vi­soire de nos sociétés). La poésie n’est pas exclue du lit­téraire, pas plus qu’elle n’est mise à l’écart de ce champ. Bien que para­doxale­ment elle soit effec­tive­ment, par nature, à l’écart du lit­téraire. Les lamen­ta­tions revi­en­nent péri­odique­ment mais elles sont fondées sur ce pos­tu­lat qui, de notre point de vue, est erroné. À nos yeux, la poésie ne peut être mise à l’écart, bien que se ten­ant à l’écart, pour une rai­son sim­ple : elle n’appartient pas au champ de la lit­téra­ture. À celui de l’art – au sens ancien, tra­di­tion­nel – de ce terme, oui, sans aucun doute. À l’espace du lit­téraire ? Non. Quand nous pen­sons ou que nous for­mons une image men­tale de la poésie, ici, dans l’aventure en cours − ou plus pré­cisé­ment « réac­tivée » ou « réini­tiée » en ce moment pré­cis − de la poésie et des poètes des pro­fondeurs, nous entrevoyons une lumière dif­fi­cile­ment acces­si­ble, prenant la sil­hou­ette douce d’une étoile, et cette image est peu dici­ble. Évanes­cente, dif­fuse, peu solid­i­fiée, cette lumière n’apparaît jamais une fois incar­née en-dedans de nos intel­lects sous la forme d’un livre ou d’une « con­cep­tion de la lit­téra­ture ». De façon sim­ple, nous pour­rions dire qu’elle ressem­ble à une danse qui, par­lée depuis le même point, aurait fig­ure simul­tanée de chant.

La poésie est en son essence un dehors du lit­téraire. Elle est l’expression sym­bol­ique, c’est-à-dire réso­nante, du Poème. En dedans comme en dehors de nous, des lieux qui n’ont que l’apparence de la sépa­ra­tion. Nous savons bien que ce n’est pas la terre qui tourne et nous n’avons plus l’âge de tomber dans les pièges ridicules de ceux qui sépar­ent

La poésie ayant à voir avec le Poème Parole de l’origine se situe plutôt du côté de Delphes. Elle con­verse avec nous par le truche­ment des trans­es de la Pythie. Et elle nous con­fronte au cri de Mer­lin. Dans le souf­fle qui ani­me et la parole créa­trice de réel, la poésie est un jeu qui se per­pétue en même temps depuis, dans et par le Poème. Vision du chemin autant que chemin se bâtis­sant au long de la marche sur ce chemin même. Une suc­ces­sion graduée de voy­ages au cœur de cet extra­or­di­naire voyage/vaisseau qu’est le Poème, le long d’une chaîne d’or très anci­enne et cepen­dant per­pétuelle­ment raje­u­nie. Que pour­rait bien venir faire ici le lit­téraire, sinon sa mod­este part affir­mant ouverte­ment qu’elle par­ticipe du poé­tique, c’est-à-dire de la recréa­tion inces­sante du créé, si l’on veut bien en croire l’étymologie grecque du mot « poésie » ? On l’aura com­pris : les poètes con­tem­po­rains des pro­fondeurs se recon­nais­sent entre eux et recon­nais­sent d’un même élan le car­ac­tère sacré de l’acte poétique.

Le sacré, ce que nous affir­mons ici comme étant l’entièreté du réel.

Il n’est de réel que sacré.

Et par con­ti­nu­ité naturelle, il n’est d’image que sym­bol­ique. Le reste, tout le reste, est bavardage en-dehors du réel de la Parole, ou imag­i­na­tion en dedans de ce virtuel sans con­sis­tance qu’est le Simulacre.

Il n’est d’autre réel que le Poème.

Ce seul réel, le Poème en tant que lieu ou point du sacré, est à la fois – simul­tané­ment − et de façon non con­tra­dic­toire, la cathé­drale de la vie/Poème et le chantier en con­struc­tion per­ma­nente de cette même cathé­drale. Vivant ain­si sous l’affectueux cou­vert du Poème, quel crédit pour­rions-nous accorder aux minus­cules affaires du quo­ti­di­en de pré­ten­dus « mon­des » auto­proclamés de la « poésie » ou de la « lit­téra­ture » ? Nous pas­sons notre chemin. Les voies ne sont autres que vague­ment par­al­lèles. Que l’on ne se méprenne pas : ces manières de dire ne recè­lent aucun élitisme. Elles font sim­ple­ment l’évident con­stat de la coex­is­tence d’espaces dif­férents. Con­crète­ment, ce con­stat est le con­traire de toute forme d’élitisme : il est très exacte­ment affir­ma­tion des dif­férences. Cela est par­fait. Et de fait, nous ne reje­tons aucune forme se présen­tant à nous au nom de la poésie ou du Poème, si ce ne sont des formes assu­jet­ties aux franges obscures de l’anti poésie, par­fois sous l’apparence de la poésie même. Nous n’oeuvrons pas et n’oeuvrerons pas à la glo­ri­ole des col­lab­o­ra­teurs du présent. Mais nous pou­vons don­ner à lire des formes de poésie fort éloignées de ce que nous sommes. Pourquoi ? Nous répon­dons par une autre ques­tion : qui peut savoir à l’avance les lieux où parvien­dront ceux qui se sont engagés, sous une forme ou une autre, sur le chemin du Poème ? Notre affec­tion pour la Pythie de Delphes n’est pas volon­té de voir dans un quel­conque avenir : elle est croy­ance pro­fonde en cette vie extra­or­di­naire que forme chaque instant présent. Notre Pythie regarde un seul avenir : celui qui se vit ici et main­tenant. On nous trou­vera un tan­ti­net « prophé­tiques » ? Sans doute. C’est une rançon néces­saire à pay­er en un monde, ou plutôt en cette par­tie minori­taire du monde et cepen­dant pour l’heure dom­i­nante en laque­lle nous vivons, qui est entré dans une époque d’ignorance des pos­si­bles et des réels con­tenus en ce sim­ple mot − « prophétie ». Mais au fond cela ne nous intéresse guère. Nous vivons en dedans de la préoc­cu­pa­tion du Poème, et cela engage con­crète­ment, à chaque instant, dans nos chairs, ces vies mêmes que nous vivons. Et cela ne va pas sans dan­gers. Sans doute ces mots don­neront-ils un sen­ti­ment de rejet et même d’exclusion à d’aucuns. On voudra y lire quelque vio­lence. Que nous importe ? Nous ne sommes pas en dedans des cerveaux de tout un cha­cun et cha­cun est pleine­ment libre de vivre ses pro­pres névros­es, fussent-elles malen­con­treuse­ment nour­ries par la présence de ceux que nous sommes.

Nous avons dis­sout en nous les scories du monde prosaïque, extrait le peu de poésie con­tenue dans la prose, vécu le dévoile­ment du Poème en-dedans de nous, et assumé le pos­si­ble des coag­u­la­tions à venir. C’est pourquoi nous affir­mons la néces­sité du Recours au Poème. Nous sommes devant cette évi­dence dont par­lait René Dau­mal et de lui, de son engage­ment en dedans de ce même Poème, nous avons appris le sens pro­fond de ce qu’il nom­mait à juste titre « la guerre sainte ». L’entrée dans le Poème est une porte étroite que nous com­mençons à peine à entrevoir, au loin ; nous ne savons rien de cela, mais nous sommes prêts à co/naître, disponibles pour cette Parole sans cesse per­due et renais­sante qu’est le Poème. La poésie se vit dans l’être, au-delà de toutes les formes d’avoir. La poésie est un acte sacré et les poètes sont les mys­t­a­gogues du Poème. Rien n’a vrai­ment changé depuis Éleu­sis. Au loin se tient la voûte étoilée et les march­es de l’échelle sont dif­fi­ciles à gravir. Pour­tant la sim­ple prise de con­science de la réal­ité de ces march­es à gravir vaut comme nais­sance au réel de la vie et du Poème. Nous ne dis­ons ici rien de « religieux », au sens gal­vaudé de ce mot. Nous ne croyons ni n’accordons de crédit aux pré­ten­dues reli­gions, même si nous con­nais­sons les fon­da­tions authen­tiques dont ces reli­gions ont dévié. Mais cela non plus n’a guère d’importance. Ce qui importe se situe très exacte­ment au cœur de ce mot « reli­gion », en ce que ce mot exprime le lien pro­fond entre les divers pans de la réal­ité, alors vécue en tant que plus de réel. Et cela se vit opéra­tive­ment en-dedans de cette part des hommes que nous sommes, cette part qui brûle faible­ment dans les ténèbres de l’ensemble for­mant homme, cette part qui est « reliée » à l’entièreté du Poème. C’est ce tem­ple qui accroît sa présence en dedans du poète, le con­stru­isant lui-même comme Tem­ple du Poème, tan­dis qu’il prononce les mots de sa poésie. Des mots issus de la source Poème. Com­pren­dra-t-on ici com­bi­en cet état de l’esprit est fon­da­men­tale­ment en rup­ture essen­tielle avec le faux monde que nous pen­sons rationnelle­ment avoir con­stru­it tan­dis que, au plus pro­fond de sa solid­i­fi­ca­tion, nous n’en sommes que des pan­tins, mail­lons d’une chaîne dont l’insensé s’apparente aux images filmées par Chap­lin en ses Temps Mod­ernes.  Comme toute chose, la chaîne de la réal­ité existe en miroir de son envers. Nous par­lons ici de la chaîne des hommes authen­tique­ment humains, c’est-à-dire pro­fondé­ment poètes, une chaîne qui vit en miroir de la chaîne des hommes trans­for­més en machines par cette même machine que nous croyons avoir con­stru­it. Il y a là, dans cette mécanique inhu­maine se présen­tant comme étant un pro­grès humain, quelque fanatisme pro­pre­ment effrayant. Nous ne man­geons pas de ce mau­vais pain là même si nous pou­vons en jouer.

Nous avons ren­con­tré le Poème, et nous y avons cru.

Cela suf­fit.