> Notes pour une poésie des profondeurs [6] Ceux que nous sommes

Notes pour une poésie des profondeurs [6] Ceux que nous sommes

Par | 2018-02-12T16:27:43+00:00 6 décembre 2012|Catégories : Essais, Essais & Chroniques|

 Souvent l’on entend plaintes et lamen­ta­tions sur le thème du mal­heur contem­po­rain de la poé­sie. La Dame serait mise à l’écart, peut-être même exclue du champ lit­té­raire. La poé­sie n’aurait pas la place qu’elle méri­te­rait dans les librai­ries. Cette manière de plainte est de notre point de vue cho­quante, ancrée expres­sé­ment dans une vue com­mer­çante de la poé­sie alors per­çue comme for­mant livre − ce dont nous dou­tons for­te­ment. Au fond ou au plus pro­fond, nous pen­sons exac­te­ment le contraire.

Nous pen­sons dans un ailleurs.

La poé­sie n’a pas sa place dans les lieux mar­chands du livre parce que sa place n’est ni dans un espace mar­chand ni dans un livre (si ce n’est pour des rai­sons conjonc­tu­relles de pré­sence for­melle en dedans de l’état pro­vi­soire de nos socié­tés). La poé­sie n’est pas exclue du lit­té­raire, pas plus qu’elle n’est mise à l’écart de ce champ. Bien que para­doxa­le­ment elle soit effec­ti­ve­ment, par nature, à l’écart du lit­té­raire. Les lamen­ta­tions reviennent pério­di­que­ment mais elles sont fon­dées sur ce pos­tu­lat qui, de notre point de vue, est erro­né. À nos yeux, la poé­sie ne peut être mise à l’écart, bien que se tenant à l’écart, pour une rai­son simple : elle n’appartient pas au champ de la lit­té­ra­ture. À celui de l’art – au sens ancien, tra­di­tion­nel – de ce terme, oui, sans aucun doute. À l’espace du lit­té­raire ? Non. Quand nous pen­sons ou que nous for­mons une image men­tale de la poé­sie, ici, dans l’aventure en cours − ou plus pré­ci­sé­ment « réac­ti­vée » ou « réini­tiée » en ce moment pré­cis − de la poé­sie et des poètes des pro­fon­deurs, nous entre­voyons une lumière dif­fi­ci­le­ment acces­sible, pre­nant la sil­houette douce d’une étoile, et cette image est peu dicible. Évanescente, dif­fuse, peu soli­di­fiée, cette lumière n’apparaît jamais une fois incar­née en-dedans de nos intel­lects sous la forme d’un livre ou d’une « concep­tion de la lit­té­ra­ture ». De façon simple, nous pour­rions dire qu’elle res­semble à une danse qui, par­lée depuis le même point, aurait figure simul­ta­née de chant.

La poé­sie est en son essence un dehors du lit­té­raire. Elle est l’expression sym­bo­lique, c’est-à-dire réso­nante, du Poème. En dedans comme en dehors de nous, des lieux qui n’ont que l’apparence de la sépa­ra­tion. Nous savons bien que ce n’est pas la terre qui tourne et nous n’avons plus l’âge de tom­ber dans les pièges ridi­cules de ceux qui séparent

La poé­sie ayant à voir avec le Poème Parole de l’origine se situe plu­tôt du côté de Delphes. Elle converse avec nous par le tru­che­ment des transes de la Pythie. Et elle nous confronte au cri de Merlin. Dans le souffle qui anime et la parole créa­trice de réel, la poé­sie est un jeu qui se per­pé­tue en même temps depuis, dans et par le Poème. Vision du che­min autant que che­min se bâtis­sant au long de la marche sur ce che­min même. Une suc­ces­sion gra­duée de voyages au cœur de cet extra­or­di­naire voyage/​vaisseau qu’est le Poème, le long d’une chaîne d’or très ancienne et cepen­dant per­pé­tuel­le­ment rajeu­nie. Que pour­rait bien venir faire ici le lit­té­raire, sinon sa modeste part affir­mant ouver­te­ment qu’elle par­ti­cipe du poé­tique, c’est-à-dire de la recréa­tion inces­sante du créé, si l’on veut bien en croire l’étymologie grecque du mot « poé­sie » ? On l’aura com­pris : les poètes contem­po­rains des pro­fon­deurs se recon­naissent entre eux et recon­naissent d’un même élan le carac­tère sacré de l’acte poé­tique.

Le sacré, ce que nous affir­mons ici comme étant l’entièreté du réel.

Il n’est de réel que sacré.

Et par conti­nui­té natu­relle, il n’est d’image que sym­bo­lique. Le reste, tout le reste, est bavar­dage en-dehors du réel de la Parole, ou ima­gi­na­tion en dedans de ce vir­tuel sans consis­tance qu’est le Simulacre.

Il n’est d’autre réel que le Poème.

Ce seul réel, le Poème en tant que lieu ou point du sacré, est à la fois – simul­ta­né­ment − et de façon non contra­dic­toire, la cathé­drale de la vie/​Poème et le chan­tier en construc­tion per­ma­nente de cette même cathé­drale. Vivant ain­si sous l’affectueux cou­vert du Poème, quel cré­dit pour­rions-nous accor­der aux minus­cules affaires du quo­ti­dien de pré­ten­dus « mondes » auto­pro­cla­més de la « poé­sie » ou de la « lit­té­ra­ture » ? Nous pas­sons notre che­min. Les voies ne sont autres que vague­ment paral­lèles. Que l’on ne se méprenne pas : ces manières de dire ne recèlent aucun éli­tisme. Elles font sim­ple­ment l’évident constat de la coexis­tence d’espaces dif­fé­rents. Concrètement, ce constat est le contraire de toute forme d’élitisme : il est très exac­te­ment affir­ma­tion des dif­fé­rences. Cela est par­fait. Et de fait, nous ne reje­tons aucune forme se pré­sen­tant à nous au nom de la poé­sie ou du Poème, si ce ne sont des formes assu­jet­ties aux franges obs­cures de l’anti poé­sie, par­fois sous l’apparence de la poé­sie même. Nous n’oeuvrons pas et n’oeuvrerons pas à la glo­riole des col­la­bo­ra­teurs du pré­sent. Mais nous pou­vons don­ner à lire des formes de poé­sie fort éloi­gnées de ce que nous sommes. Pourquoi ? Nous répon­dons par une autre ques­tion : qui peut savoir à l’avance les lieux où par­vien­dront ceux qui se sont enga­gés, sous une forme ou une autre, sur le che­min du Poème ? Notre affec­tion pour la Pythie de Delphes n’est pas volon­té de voir dans un quel­conque ave­nir : elle est croyance pro­fonde en cette vie extra­or­di­naire que forme chaque ins­tant pré­sent. Notre Pythie regarde un seul ave­nir : celui qui se vit ici et main­te­nant. On nous trou­ve­ra un tan­ti­net « pro­phé­tiques » ? Sans doute. C’est une ran­çon néces­saire à payer en un monde, ou plu­tôt en cette par­tie mino­ri­taire du monde et cepen­dant pour l’heure domi­nante en laquelle nous vivons, qui est entré dans une époque d’ignorance des pos­sibles et des réels conte­nus en ce simple mot − « pro­phé­tie ». Mais au fond cela ne nous inté­resse guère. Nous vivons en dedans de la pré­oc­cu­pa­tion du Poème, et cela engage concrè­te­ment, à chaque ins­tant, dans nos chairs, ces vies mêmes que nous vivons. Et cela ne va pas sans dan­gers. Sans doute ces mots don­ne­ront-ils un sen­ti­ment de rejet et même d’exclusion à d’aucuns. On vou­dra y lire quelque vio­lence. Que nous importe ? Nous ne sommes pas en dedans des cer­veaux de tout un cha­cun et cha­cun est plei­ne­ment libre de vivre ses propres névroses, fussent-elles mal­en­con­treu­se­ment nour­ries par la pré­sence de ceux que nous sommes.

Nous avons dis­sout en nous les sco­ries du monde pro­saïque, extrait le peu de poé­sie conte­nue dans la prose, vécu le dévoi­le­ment du Poème en-dedans de nous, et assu­mé le pos­sible des coa­gu­la­tions à venir. C’est pour­quoi nous affir­mons la néces­si­té du Recours au Poème. Nous sommes devant cette évi­dence dont par­lait René Daumal et de lui, de son enga­ge­ment en dedans de ce même Poème, nous avons appris le sens pro­fond de ce qu’il nom­mait à juste titre « la guerre sainte ». L’entrée dans le Poème est une porte étroite que nous com­men­çons à peine à entre­voir, au loin ; nous ne savons rien de cela, mais nous sommes prêts à co/​naître, dis­po­nibles pour cette Parole sans cesse per­due et renais­sante qu’est le Poème. La poé­sie se vit dans l’être, au-delà de toutes les formes d’avoir. La poé­sie est un acte sacré et les poètes sont les mys­ta­gogues du Poème. Rien n’a vrai­ment chan­gé depuis Éleusis. Au loin se tient la voûte étoi­lée et les marches de l’échelle sont dif­fi­ciles à gra­vir. Pourtant la simple prise de conscience de la réa­li­té de ces marches à gra­vir vaut comme nais­sance au réel de la vie et du Poème. Nous ne disons ici rien de « reli­gieux », au sens gal­vau­dé de ce mot. Nous ne croyons ni n’accordons de cré­dit aux pré­ten­dues reli­gions, même si nous connais­sons les fon­da­tions authen­tiques dont ces reli­gions ont dévié. Mais cela non plus n’a guère d’importance. Ce qui importe se situe très exac­te­ment au cœur de ce mot « reli­gion », en ce que ce mot exprime le lien pro­fond entre les divers pans de la réa­li­té, alors vécue en tant que plus de réel. Et cela se vit opé­ra­ti­ve­ment en-dedans de cette part des hommes que nous sommes, cette part qui brûle fai­ble­ment dans les ténèbres de l’ensemble for­mant homme, cette part qui est « reliée » à l’entièreté du Poème. C’est ce temple qui accroît sa pré­sence en dedans du poète, le construi­sant lui-même comme Temple du Poème, tan­dis qu’il pro­nonce les mots de sa poé­sie. Des mots issus de la source Poème. Comprendra-t-on ici com­bien cet état de l’esprit est fon­da­men­ta­le­ment en rup­ture essen­tielle avec le faux monde que nous pen­sons ration­nel­le­ment avoir construit tan­dis que, au plus pro­fond de sa soli­di­fi­ca­tion, nous n’en sommes que des pan­tins, maillons d’une chaîne dont l’insensé s’apparente aux images fil­mées par Chaplin en ses Temps Modernes.  Comme toute chose, la chaîne de la réa­li­té existe en miroir de son envers. Nous par­lons ici de la chaîne des hommes authen­ti­que­ment humains, c’est-à-dire pro­fon­dé­ment poètes, une chaîne qui vit en miroir de la chaîne des hommes trans­for­més en machines par cette même machine que nous croyons avoir construit. Il y a là, dans cette méca­nique inhu­maine se pré­sen­tant comme étant un pro­grès humain, quelque fana­tisme pro­pre­ment effrayant. Nous ne man­geons pas de ce mau­vais pain là même si nous pou­vons en jouer.

Nous avons ren­con­tré le Poème, et nous y avons cru.

Cela suf­fit.

 

 

 

 

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