> Notes pour une poésie des profondeurs : Autour de Mario Luzi [1]

Notes pour une poésie des profondeurs : Autour de Mario Luzi [1]

Par |2018-02-12T16:46:19+00:00 3 avril 2012|Catégories : Essais, Essais & Chroniques|

C’est ici le com­bat de la mer avec elle-même,
elle se tord dans les criques livides,
s’arrache à sa conti­nui­té,
se sou­lève, fré­mit toute et retombe.
La mer, sais-tu, m’unit à son tour­ment,
la mer vient, prend la fuite, vient,
conjugue temps et espace dans cette voix
qui souffre et prie bri­sée sur les écueils

Mario Luzi, Vagues
Traduction de Antoine Fongaro

 

Ungaretti, Montale, Quasimodo. Puis Bertolucci, Bigongiari, Caproni, Sereni. Un groupe « infor­mel », les poètes ita­liens de la deuxième moi­tié du 20e siècle, pre­mière et seconde géné­ra­tion de ceux qui furent qua­li­fiés à leur corps défen­dant de tenants de « l’hermétisme » dès la fin des années 30. Un qua­li­fi­ca­tif don­né dans un sens néga­tif – le mot est res­té. Parmi eux, Mario Luzi.

Hermétiste ? Peut-être. Jusqu’en 1964. On qua­li­fie­ra encore – ensuite – les jeunes poètes s’approchant de lui du même mot, ain­si Eugenio de Signoribus, auteur d’une mira­cu­leuse Ronde des convers (Verdier, col­lec­tion ter­ra d’altri, 2007). Parmi eux mais aus­si au centre. Non que sa poé­sie fut plus inté­res­sante que celle de ses com­pa­gnons, ou encore plus lue. C’est l’homme qui se tenait au centre. Sans doute parce que sa poé­sie était cela, une sorte de quête du centre en sa per­sonne de poète. Mais pas seule­ment : une recherche de la poé­sie en tant que cen­tra­li­té. La poé­sie, le Poème au centre de tout. Le Poème comme l’on dirait le cœur et ses bat­te­ments si le Poème était un homme.

Ses amis se situaient presque géo­gra­phi­que­ment par rap­port à ce que Luzi écri­vait. Ils fabri­quaient leur propre ate­lier poé­tique en regard de celui de Mario Luzi. Pourtant il serait stu­pide de com­pa­rer une « valeur » de la poé­sie des uns par rap­port à celle des autres, cela n’aurait aucun sens. La poé­sie de Luzi a sim­ple­ment ryth­mé celle de ses com­pa­gnons. Je parle ici d’une influence.  Il ne consi­dé­rait pas la poé­sie comme étant sim­ple­ment « lit­té­raire ». Nous sommes en accord là-des­sus. À ses yeux, elle est tout autant spi­ri­tuelle.

Évidemment, en pro­vince, je veux dire en France, le mot effraie.

Pour Luzi, l’œuvre est un che­mi­ne­ment d’Amour. Elle construit, découvre pas à pas un che­min le long duquel che­mi­ner. Avec des obs­tacles et des retours. Des sur­sauts. Elle est un che­mi­ne­ment d’Amour et un che­mi­ne­ment de l’Amour. Ce che­min /​ che­mi­ne­ment, pris ensemble, forment une sorte de com­plé­men­ta­ri­té qui peut sem­bler être le Poème. On com­pren­dra alors la dif­fi­cul­té essen­tielle de la poé­sie en sa ten­ta­tive d’approche du Poème : qui ne voit com­bien che­mi­ner et être le che­min en un seul et même son de vie est chose indi­cible.  D’où l’apparition du mot spi­ri­tua­li­té dans le voca­bu­laire de Luzi. Et s’il use aus­si du mot « lit­té­ra­ture » à l’égard de l’œuvre, c’est qu’il faut bien employer un mot que cha­cun com­prend. Que tout le monde situe. Nous avons besoin de situer les poètes, l’engeance étrange vivant dans un monde qu’ils sont seuls à entre­voir ; un monde où ils forment com­mu­nau­té invi­sible. C’est ici, en ce lieu et donc par­tout dans le monde que se fabrique à chaque ins­tant la véri­table insur­rec­tion qui vient. Qu’ils se ren­contrent les poètes et ils se recon­naissent. Le sel de l’eau est le même. En chaque poète.

C’est pour­quoi il convient de lais­ser les poètes tran­quilles.

Ils ont à voir avec le Poème.

It’s ter­ri­fic, as our ame­ri­can friends use to say.  

Parlant d’Amour, nous n’entendons pas « sen­ti­ment », « émo­tions » « sen­ti­men­ta­li­té ». Nous par­lons ici de poé­sie.  La poé­sie peut sans doute pro­cu­rer des émo­tions, elle n’est pas un art de l’émotion et n’est pas fon­dée sur l’émotion. C’est pour­quoi, contrai­re­ment à l’idée reçue, le ciné­ma, fut-il d’auteur, ne peut être qua­li­fié de poé­tique. On emploie sou­vent ce terme au sujet d’un film qui plus que d’autres pro­cure de l’émotion. C’est une faci­li­té de lan­gage, rien de plus.

 

La poé­sie est fon­dée sur ce qui la fait être :

Le Poème.

La plus haute expres­sion de l’Amour.

Le Recours.

 

Ce qui reste dès lors qu’il n’y plus rien. Quand tout avoir s’est estom­pé. Le Poème est ce en quoi vivent par ins­tants nos bribes d’êtres. Une bri­sure d’authenticité. Personne ne nie­ra que nous par­lons ici de… haute magie humaine. Contre cette véri­table réa­li­té – la magie humaine – les illu­sion­nistes sont nom­breux à ten­ter de nous convaincre que les bille­ve­sées quo­ti­dien­ne­ment assé­nées à nos oreilles sont « essen­tielles » à l’homme sous peine de chaos et cete­ra. Ils ne convainquent per­sonne, sinon ceux qui sont déjà morts. Et cer­tai­ne­ment cela n’inquiètera pas les poètes.

En che­min vers le Poème – à l’instar de Luzi – nous ne croi­sons que des frères. Ce mot est au cœur de l’atelier poé­tique, un lieu de la fra­ter­ni­té. Une confré­rie dis­crète et fina­le­ment silen­cieuse, mal­gré les vers et les appa­rences. C’est pour­quoi ils se recon­naissent quand ils se ren­contrent. Parfois un poète voit le poète en l’autre, sans que cet autre se connaisse poète.

L’heure vien­dra du coming out.

Cette posi­tion humaine de l’homme/poète, relié dans le Poème à l’intégralité de l’autre homme, est cela même qui auto­rise à par­ler ici, dans la situa­tion de Mario Luzi, de poé­sie des pro­fon­deurs – ou de « poé­sie pro­fonde », pour reprendre l’expression de Antoine Fongaro [Mario Luzi ou la poé­sie pro­fonde, dans la revue Friches n° 68, hiver 1999-2000, p. 5-20]. Choisir le terme de poé­sie des pro­fon­deurs fait lien avec les pro­fon­deurs jun­giennes. Comme Jung, Mario Luzi est un renais­sant.

Il marche vers le Poème en lui – vers lui-même.

En cela, le Poème est plus que recours. Il est le seul Recours.

Et c’est au Poème qu’il convient d’avoir recours si nous sou­hai­tons rede­ve­nir sans cesse les frères de l’atelier de Mario Luzi, ces hommes qui sont des humains construits ou recons­truits au-delà de la cari­ca­ture d’hommes dont nous avons fonc­tion trop sou­vent, plus en cer­taines époques qu’en d’autres. Et sans aucun doute plus en cette époque qu’en d’autres. Le poète est entré dans l’écoute d’un son qui bat en dedans du Poème. Le bruit de fond de l’Amour. Cela se joue dans chaque ins­tant. Et ce qui se joue là, c’est cela que nous nom­mons poé­sie.

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