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Notes pour une poésie des profondeurs [4]

Par | 2018-02-12T16:27:44+00:00 24 octobre 2012|Catégories : Essais, Essais & Chroniques|

 

Retour sur Action Poétique

 

La revue Action Poétique publiait il y a peu son der­nier numé­ro. Comme pour un adieu. Une aven­ture en poé­sie de plus de 50 ans. Qui par­mi les amou­reux de poé­sie n’a pas durant cette période lu au moins un exem­plaire de cette revue ? Nous l’avons lue. Qui n’a pas sous­crit à nombre de ses com­bats ? Nous sommes nom­breux à l’avoir fait. Souvent. À dif­fé­rentes époques de son his­toire. Revenir sur Action Poétique, c’est conseiller à nos jeunes lec­teurs de se pro­cu­rer le livre que Pascal Boulanger a consa­cré à cette revue, à l’orée du 21e siècle (Pascal Boulanger, Pour une « Action Poétique », de 1950 à aujourd’hui, Flammarion, 1998), l’ensemble le plus com­plet consa­cré à ce jour à la revue. Revenir sur Action Poétique, c’est aus­si poser des pistes de réflexion pour com­prendre ce que signi­fie dans le moment pré­sent la dis­pa­ri­tion d’un tel monu­ment de la vie poé­tique fran­çaise.

De notre point de vue, Action Poétique ne rend pas les armes en ces­sant de paraître. Plus sim­ple­ment, la revue ne pou­vait pas ne pas ces­ser d’exister, pour cette rai­son : le com­bat fon­da­men­tal mené par Action Poétique durant soixante ans, l’arme que repré­sen­tait cette revue, car elle était lieu d’une lutte autant poli­tique que poé­tique, sont main­te­nant entrés dans l’histoire. Et c’est dans l’histoire que s’inscrit dès aujourd’hui Action Poétique. Cela ne signi­fie pas qu’il n’y a plus de com­bat ou de lutte. Au contraire. Cela signi­fie que le cur­seur du com­bat s’est dépla­cé. Bien sûr, les pré­oc­cu­pa­tions poli­tiques d’Action Poétique pour plus de jus­tice, d’égalité, moins de dis­cri­mi­na­tions sont tou­jours d’actualité. Seule la ques­tion du com­mu­nisme est très cer­tai­ne­ment en retrait, par rap­port à une époque où cette ques­tion était poli­ti­que­ment cen­trale, dans un monde alors divi­sé en deux blocs. Et une France où les mou­ve­ments com­mu­nistes jouaient un rôle pré­gnant dans la vie poli­tique. Bien sûr, les pré­oc­cu­pa­tions poé­tiques de la revue sont elles-aus­si tou­jours d’actualité, la volon­té d’inscrire l’acte poé­tique dans le concret de la vie des hommes, nos contem­po­rains, le tra­vail d’ouverture aux poé­sies du monde entier. Ce qui a chan­gé, c’est l’angle. À la fois l’angle d’attaque pour qui veut mener com­bat avec ces mêmes pré­oc­cu­pa­tions, et l’angle de l’offensive anti­poé­tique menée aujourd’hui contre ce qui est pour­tant un des fon­da­men­taux de l’être humain, le Poème. Nous vivons main­te­nant une époque où le Poème est contraint à l’exil inté­rieur. Un exil de fait dou­ble­ment inté­rieur. La poé­sie est entrée en clan­des­ti­ni­té et de nou­veau en résis­tance. Exil inté­rieur dans la socié­té : la poé­sie rase les murs, sort dans les rues la nuit et taggue vir­tuel­le­ment le peu de réa­li­té qui pré­tend nous entou­rer de slo­gans de résis­tance contre le monde de la prose qui s’est impo­sé à nos vies. Exil inté­rieur en nous-mêmes : les poètes écrivent au secret, se cachent, portent le masque que l’on attend d’eux, celui de gen­tils oli­brius guère dan­ge­reux. Pourtant, si l’exil en sa figure de Janus est bien réel, le masque, lui, est un simu­lacre. Les poètes véri­tables, aus­si peu nom­breux soient-ils, savent en pro­fon­deur com­bien leur état de l’esprit, cette manière d’être en rela­tion conti­nuelle avec le Poème, est le geste che­va­le­resque de la résis­tance contem­po­raine. L’adversaire n’est plus le nazisme, bien que cer­tains semblent encore croire en de telles fadaises plus de soixante ans après la chute du IIIe Reich ; il n’est pas plus le sta­li­nisme, bien que là aus­si d’aucuns paraissent croire que le petit Père des Peuples est encore à la tête d’une sorte de conspi­ra­tion mon­diale. Sur ces deux ver­sants, on joue à se faire peur à peu de frais. La réa­li­té est main­te­nant autre et c’est parce que cette réa­li­té est autre, de notre point de vue, que la revue Action Poétique cesse de paraître. Je ne parle pas ici des causes conjonc­tu­relles qui conduisent les ani­ma­teurs d’une revue à mettre un terme à sa paru­tion. Ce genre de rai­son n’a de réa­li­té, par­lant d’une revue de poé­sie, que dans le moment de la déci­sion prise. Je parle des rai­sons pro­fondes. Action Poétique cesse de paraître parce que sa paru­tion n’a plus lieu d’être. Et sa paru­tion n’a plus lieu d’être parce qu’Action Poétique n’est plus l’arme néces­saire à la poé­sie dans les com­bats contem­po­rains. Action Poétique ne dis­pa­raît pas parce qu’il n’y a plus de lec­teurs de poé­sie, pas plus parce que l’édition poé­tique serait malade, encore moins parce que l’édition dans son ensemble serait malade. Elle ne dis­pa­raît pas parce que la poé­sie serait en train de mou­rir (on lit cela depuis l’origine de la poé­sie, ou presque), pas plus parce que nos contem­po­rains seraient deve­nus des cré­tins, encore moins parce que des forces obs­cures, finan­cières, capi­ta­listes ou autres, auraient vou­lu sa perte. Non, Action Poétique quitte la scène pour cette simple rai­son que, sous cette forme, son mode de com­bat poé­tique et poli­tique n’a plus lieu d’être.

L’heure n’est plus à l’action poé­tique. La situa­tion contem­po­raine pose des ques­tions encore plus impé­rieuses que celles qui furent posées aux cou­ra­geux acteurs et résis­tants d’Action Poétique. Ce com­bat, cette résis­tance, nous l’intégrons dans l’histoire de la lutte poé­tique en faveur de l’humain. Et d’un cer­tain point de vue nous n’hésitons pas à le dire nôtre. Nous sommes par­ve­nus en un temps – le concept de monde pro­saïque déve­lop­pé par Edgar Morin est ici per­ti­nent – où la prose de ce monde s’évertue (en pen­sant trans­muer le réel en image vir­tuelle) à repous­ser le Poème au-delà de la réa­li­té et à le conduire vers une terre d’exil. Et face à cela, dans ce monde agi­té en per­ma­nence, l’heure n’est plus à l’action poé­tique.

La crise est dans l’homme.

L’heure est main­te­nant au Recours au Poème.

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