> Notes pour une poésie des profondeurs [2]

Notes pour une poésie des profondeurs [2]

Par | 2018-02-12T16:27:45+00:00 1 juin 2012|Catégories : Essais, Essais & Chroniques|

Autour de Ricardo Paseyro

 

Depuis lors, j’ai conti­nué à vivre tous les jours. Mes poèmes ne le disent pas : ils tra­duisent mes preuves de l’au-delà. Pour deve­nir de la poé­sie, la parole doit pas­ser par l’autre monde. La réa­li­té s’invente ; je vois ce que voient mes poèmes.

La tri­ni­té du poète : avoir du talent, être culti­vé et res­ter fou. Que celui qui s’en mon­tre­rait inca­pable aille se pendre à un arbre, cela vau­dra mieux pour lui.

Si je me pends, on sau­ra bien pour­quoi.

[Ricardo Paseyro, octobre 1965]

 

Ricardo Paseyro est mort dans l’indifférence poé­tique presque géné­rale en 2009. Son œuvre ne peut que reve­nir sur le devant de la scène, une fois dis­pa­rus les der­niers fana­tiques qui lisent d’abord les opi­nions poli­tiques des poètes, au détri­ment de ce que disent leurs tra­vaux. Paseyro a beau­coup aimé une France qui quant à elle aimait beau­coup le com­mu­nisme, ce que le poète détes­tait. Situation com­pli­quée. Poète et homme contra­dic­toire, Paseyro a été proche de Neruda avant de se déta­cher du gou­rou et d’en être l’un des prin­ci­paux adver­saires (s’opposer à Neruda vous met un peu en dis­grâce en France d’après ce que l’on me rap­porte), écri­vait dans une presse très mar­quée à droite, diri­geait la revue Contrepoint, se tenait proche de Raymond Aron, tout en dis­cu­tant par lettres avec Debord. Drôle de per­son­nage. Sans doute incom­pré­hen­sible dans une ville – Paris – qui aime les éti­quettes tran­chées. Un drôle de qui­dam. On ne s’étonnera pas qu’il ait été édi­té par Dominique de Roux à la fin des années soixante du siècle der­nier (Le mythe Neruda, L’Herne, 1965). On ne contes­te­ra pas que l’éditeur Dominique de Roux avait l’œil.

Neruda per­çu en tant que « mythe », par un poète qui avait la par­ti­cu­la­ri­té d’avoir tra­vaillé avec le poète com­mu­niste. Cela ne pou­vait guère enthou­sias­mer en une période, le der­nier tiers du 20e siècle, qui écou­tait un Sartre affir­mer que tout anti com­mu­niste est un chien. La phrase est répé­tée à satié­té, elle est célèbre. On en vient par­fois à repro­cher à ceux qui y font réfé­rence de la dire et redire. Il est vrai qu’elle ne gran­dit pas le bon­homme ni sa pos­ture de phi­lo­sophe. Je parie moi que Sartre aura dis­pa­ru depuis long­temps dans les ruines de la lit­té­ra­ture tan­dis que la poé­sie de Paseyro s’y épa­noui­ra libre­ment. C’est l’intérêt du temps qui passe, le tri sélec­tif. Il y a une éco­lo­gie de la lit­té­ra­ture, et Sartre n’y échap­pe­ra pas. Du reste, on se demande bien qui le lit encore ? Pour Sartre, Neruda était une idole. Pour Paseyro, c’était juste un anti poète. Sartre et Neruda, deux fic­tions. Supercheries et simu­lacres. On com­prend que Paseyro et Debord aient eu des choses à échan­ger dans l’intimité d’une cor­res­pon­dance manus­crite. La France est tout de même un espace sur­pre­nant : Paseyro est connu dans la contrée pour son com­bat anti­com­mu­niste et ses dia­tribes contre Neruda. On y lit peu sa poé­sie. Cela s’explique par un éton­nant trait de carac­tère col­lec­tif qui tarde à se cor­ri­ger : du côté de Paris, on lit les écri­vains et les poètes en fonc­tion de la doxa domi­nante, tou­jours impré­gnée d’une sorte d’amour pour la Geste révo­lu­tion­naire du com­mu­nisme. On oublie sim­ple­ment de remar­quer que de Geste, de révo­lu­tion et de com­mu­nisme, dans la réa­li­té vraie de la vie des hommes, il n’y eut guère. On place Neruda ou Sartre au centre et on regarde autour en fonc­tion des « grands hommes ». Passons vite notre che­min, cette concep­tion salis­sante de la vie reflue.

Non, Paseyro ne fut pas que cela, l’anti Néruda par excel­lence. Il était sur­tout un poète. Un grand poète. Lui ne pla­çait pas l’amour des socié­tés tota­li­taires au centre de ses espoirs, il voyait plu­tôt la poé­sie et l’acte poé­tique au cœur du réel, vision qui explique aisé­ment sa cri­tique du déli­rium tre­mens pro Neruda mal­en­con­treu­se­ment tou­jours à la mode dans les arrières cours pari­siennes. La poé­sie au cœur :

Si l’air est ciel et non cendre froide,
si le temps existe et n’est point un infi­ni endor­mi,
si la fron­tière de la mort tremble,
haute rai­son du monde que la parole !
Poésie seule : le reste n’est rien.   

[Poésie seule…, dans Mortel amour de la bataille]

Voilà pour­quoi la main­mise faite sur la poé­sie par la poli­tique sta­li­nienne et ses « poètes » relais en France comme ailleurs ne pou­vait que révul­ser Paseyro. Les mimes contem­po­rains qui pour­suivent leurs éloges des timo­niers d’hier n’ont semble-t-il pas com­pris grand-chose aux récentes évo­lu­tions du monde. Et de la poé­sie. Que des hommes aient été entraî­nés dans le mou­ve­ment des folies du siècle pas­sé, cela s’explique. Se com­prend même. Le mou­ve­ment entraîne, c’est un fait. Que l’on se rejoue ce même genre de folie, cin­quante ans après ou presque, à l’abri des citrons bio de son bal­con bobo en plein cœur de Paris pour­rait prê­ter à rire… si cela ne fai­sait pas tant de mal à ce qui importe, la poé­sie jus­te­ment. La pala­bra muer­ta de Pablo Neruda, tel était le titre en espa­gnol du pam­phlet de Paseyro. Plus fort que celui choi­si par Dominique de Roux, en ceci que la « parole morte de Neruda » n’est pas seule­ment celle de ce poète, elle est aus­si celle de tous ceux qui s’inscrivent dans cette vision, anti­poé­tique dirait Paseyro.

Et entre les lumières de l’ombre éter­nelle
Je décline la pen­sée en déroute

Le poète né en Uruguay, deve­nu fran­çais après avoir épou­sé Anne-Marie Supervielle, vivait à Paris. Ses pre­miers poèmes tra­duits en fran­çais l’ont été par son ami Armand Robin, autre grand poète de la Parole. Ses textes placent l’âme au centre de la poé­sie, en un lien essen­tiel autant qu’existentiel entre notre âme et celle du monde. Paseyro n’aurait pas refu­sé d’être consi­dé­ré comme un poète plo­ti­nien, ou bien proche de la nuit obs­cure de Jean de la Croix. Car sa poé­sie est ici, à cette échelle. On com­prend mieux son éner­ve­ment devant le suc­cès des Neruda et consorts. Devant le fait que l’anti poé­sie s’installe vir­tuel­le­ment en lieu et place de la poé­sie. On com­prend mieux son rap­pro­che­ment avec Debord. En cette époque de vie en dedans du simu­lacre, il importe de bien choi­sir ses amis. Paseyro et Debord étaient du côté de l’Art poé­tique quand « du ver­tige de l’eau /​ tout à coup s’élance une mouette blanche ».

L’âme, dans son face à face avec les dérives du maté­ria­lisme contem­po­rain. Capitalisme et sta­li­nisme, deux ver­sants d’une même médaille anti humaine. La poé­sie, c’est une prière. Et Paseyro en appelle à l’acte sacré qu’est le poème. Il plonge dans les pro­fon­deurs du silence vrai, en quête d’une révé­la­tion, celle du verbe créa­teur de la réa­li­té. De la vie. De nous-mêmes. Cela même que nous avons oublié, le plus que réel. On ne le voit pas assez mais l’héritage concret, réel, du sur­réa­lisme est ici et non ailleurs, cer­tai­ne­ment pas dans les offi­cines bio-gau­chi­santes, mais bel et bien dans cette poé­sie qui en appelle au poème comme réa­li­té pro­fonde. Comme recours.  

L’enjeu n’est pas ano­din : il y va du dia­logue, par le poète, entre l’homme et l’univers. Entre les pans divers de la réa­li­té. Et cet enjeu est en effet une « mise en jeu » pro­fonde. Le Grand Jeu, le véri­table grand jeu de nos exis­tences. C’est cela même que la poé­sie met en jeu, nos exis­tences. On ne se trom­pe­ra pas, au moment du choix.

On lira Paseyro.

Dans la haute mer de l’air,
entre de vieilles mon­tagnes et des châ­teaux
de pins, là où gît
aban­don­née une neige qui fut reine
du ciel ; dans l’impassible
courbe soli­tude qui m’entoure,
j’en viens à cher­cher mon cœur,
j’en appelle à tuer – venez, rapides fau­cons ! –
cette mémoire qui est repaire de fauves,
bri­sez, éclairs, les jougs de ma poi­trine,
don­nez-moi, étoiles, l’ouragan de lumière.

Tous les textes cités ici le sont dans la tra­duc­tion de Yves Roullière

 

Pour lire Ricardo Paseyro :

L’excellente revue Nunc a consa­cré un impor­tant dos­sier au poète en son numé­ro 5. Dirigé par Yves Roullière, il com­porte des essais, un choix de poèmes et un entre­tien. Des poèmes de Paseyro avaient déjà paru dans le numé­ro 3 de la même revue, édi­tée par les édi­tions Corlevour.

Ici : http://​www​.cor​le​vour​.fr/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​r​u​b​r​i​q​u​e14

Ces der­nières sont les actuels défen­seurs de l’œuvre du poète puisque Corlevour main­tient l’accès à deux ensembles de Paseyro :

Dans la haute mer de l’air et Mortel amour de la bataille, 2003.
L’âme divi­sée, 2003.

Plus d’informations sur ces ouvrages ici : http://​www​.cor​le​vour​.fr/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​u​t​e​u​r​102

Sinon :
Circonstances aggra­vantes. Mémoires poli­tiques et lit­té­raires, édi­tions du Rocher, 2007.
Jules Supervielle, le for­çat volon­taire, édi­tions du Rocher, 2002.

 

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