> Notes pour une poésie des profondeurs [7]

Notes pour une poésie des profondeurs [7]

Par | 2018-02-12T16:27:42+00:00 19 janvier 2013|Catégories : Chroniques, Essais & Chroniques|

L’appel au Recours au Poème n’est pas un appel à la mise en actes d’une quel­conque « secte » poli­ti­co-poé­tique ou cyber­né­ti­co-poé­tique. Bien au contraire, en tant que mise en ordre d’un agir che­va­le­resque en vue de la réa­li­sa­tion de l’utopie du Poème, ce pour­quoi il nous arrive d’employer le mot « sacré », ou plu­tôt de la redé­cou­verte presqu’archéologique de cette uto­pie dans le désert du réel se posant pré­ten­tieu­se­ment comme unique réa­li­té, l’appel au Recours au Poème est par nature ouvert à toutes les formes de poé­sie authen­tiques, pour peu qu’elles se pré­sentent authen­ti­que­ment devant nous. Cela ne signi­fie aucu­ne­ment que cha­cun des acteurs for­mant Recours au Poème aime ou même appré­cie telle ou telle forme de poé­sie. La pro­blé­ma­tique est ailleurs : il faut bien que l’état des lieux soit fait, que le tra­vail soit mis en œuvre concrè­te­ment, ou pour le dire autre­ment : il faut bien que nous met­tions en situa­tion l’état des lieux de la poé­sie dans son rap­port au Poème. Toute créa­tion d’une situa­tion nou­velle, en par­ti­cu­lier si elle vise à ren­ver­ser l’état ancien d’un monde mort sous nos yeux, passe par l’évaluation des situa­tions ou des forces en pré­sence. C’est ce que nous fai­sons, sans jamais perdre de vue l’axe essen­tiel de l’aventure explo­ra­toire en cours : l’appel au Recours au Poème est un appel à la vie vivante, et cet appel, de ce fait, est pro­fon­dé­ment révo­lu­tion­naire. On nous demande sou­vent de nous expli­quer à ce pro­pos.

Nous y sommes donc.

La ques­tion de notre posi­tion par rap­port au Spectacle et à son évo­lu­tion sous forme de Simulacre, puisqu’il s’agit au fond de cela, ne nous concerne pas. Cette ques­tion n’a pas lieu d’être. Pourquoi ? Nous consi­dé­rons que le Spectacle et le Simulacre ont abdi­qué toute forme d’existence concrète, mal­gré les appa­rences. Le Spectacle/​Simulacre est lui-même, aujourd’hui, réi­fié en sa propre image. Devenu l’image qu’il pro­duit de lui-même, le Spectacle/​Simulacre peut don­ner l’illusion de son exis­tence concrète, cela n’en fait pas un état de fait sub­stan­tiel. Nous avons pris acte de la mort du Spectacle/​Simulacre concret et de sa momi­fi­ca­tion. Cette mort a été ouver­te­ment mise en lumière lorsque Guy Debord, en un acte que n’eut pas renié Netchaiev, a mimé l’acceptation de sa propre récu­pé­ra­tion par l’une des chaînes télé­vi­suelles de la Propaganda média­tique ; lieu média­tique qui de son côté mimait la volon­té de rendre hom­mage au phi­lo­sophe. Faisant alors sem­blant d’accepter, et donc de ren­trer dans le rang, l’année de sa mort, fei­gnant d’être récu­pé­ré par des indi­vi­dus pré­ten­dant, d’une cer­taine manière, décou­ler du situa­tion­nisme – il n’est aucune limite aux pré­ten­tions en ce genre de domaine – Debord a don­né le film auto­bio­gra­phique qui lui était alors deman­dé. Ce film a été dif­fu­sé comme pré­vu. Mais au moment de cette dif­fu­sion, Debord s’était déjà sui­ci­dé, mon­trant par ce geste de liber­té abso­lue que rien n’est récu­pé­rable par un Spectacle/​Simulacre qui pré­tend être le récu­pé­ra­teur par excel­lence. Après l’avoir révé­lé au monde, Guy Debord a tué le Spectacle/​Simulacre.

Nous avons pris acte de ce fait.

Nous pre­nons acte de la mort du Spectacle/​Simulacre.

Par consé­quent, cet appel à la vie que forme Recours au Poème s’inscrit très exac­te­ment en dehors du camp de concen­tra­tion men­tal que le Spectacle/​Simulacre a vou­lu impo­ser à nos exis­tences, et ce depuis la mise en œuvre de l’industrialisation des vies humaines comme de l’ensemble de la vie. Cet état de fait qui appa­raît comme une évi­dence est jus­te­ment ce qui, de notre point de vue, n’a pas – ou plus – d’existence. Il en découle cet autre état de fait abso­lu­ment extra­or­di­naire et mer­veilleux : la révo­lu­tion est de nou­veau à l’ordre du jour. Elle est même déjà com­men­cée. Or, nous pen­sons que la révo­lu­tion ne peut être que révo­lu­tion de l’entièreté de la vie. Le mot d’ordre est encore et tou­jours celui de la refon­da­tion de l’entendement humain. Sous tous ses aspects. Ainsi, nous ne pen­sons pas le mot « révo­lu­tion » dans un sens mar­xiste, bien que nous n’éludions pas l’apport des œuvres de Marx, par­mi d’autres, en un tel domaine, nous ne sommes tout de même pas com­plè­te­ment fous, nous n’envisageons pas, disais-je, le mot « révo­lu­tion » comme un vocable iden­ti­fiable sur le plan poli­tique, quel que soit le mot en –isme que l’on vou­drait acco­ler au concept de « révo­lu­tion ». La révo­lu­tion est de notre point de vue un bou­le­ver­se­ment de l’homme en son entier, en même temps intrin­sèque et extrin­sèque à l’homme. Ceci ne peut exis­ter hors du poé­tique. Une révo­lu­tion qui trans­forme le tout de l’homme et de la vie, en dedans et en dehors de tout ce que sont l’homme et la vie, une telle révo­lu­tion ne peut être que poé­tique. Par consé­quent, la révo­lu­tion en cours, ayant pris acte de l’abdication par infa­tua­tion du Spectacle/​Simulacre, sera poé­tique ou elle ne sera pas.

Nous pos­tu­lons que chaque élé­ment du réel tel qu’il se pré­sente en un moment don­né à nos yeux peut être inté­gra­le­ment, entiè­re­ment, immé­dia­te­ment, abat­tu par le simple levier de la force révo­lu­tion­naire qu’est la poé­sie mise enfin au ser­vice du Poème. Le réel n’est autre que la mise en situa­tion de ce que nous vou­lons, en face du réel que l’on veut nous impo­ser. Ce « on » étant enten­du au sens que le groupe réuni sous le cou­vert de la revue Tiqqun don­nait autre­fois à ce mot. Debord a per­ti­nem­ment éta­bli l’état de guerre dans lequel nous sommes. Cette guerre n’est pas celle du capi­ta­lisme contre tout un cha­cun, bien qu’elle revête aus­si cette forme ; cette guerre n’est pas celle d’une oli­gar­chie s’empiffrant avi­de­ment sur le dos de la majo­ri­té des êtres humains, bien qu’elle puisse aus­si revê­tir cette forme ; cette guerre n’est pas plus celle de la myriade de volon­tés poli­tiques s’affrontant à la myriade de leurs contra­dic­toires, ni celle de la sau­ve­garde des lapins contre les pol­lu­tions humaines. Bien que cette guerre puisse aus­si revê­tir ces formes. Parmi tant d’autres. Nous n’en ferons pas ici le cata­logue.

Cette guerre est une guerre de situa­tions contre situa­tions.

Nous vivons ce temps pré­cis où les situa­tions que nous sommes capables de mettre en œuvre sont situa­tions dans la guerre qui se mène en dedans de la machine, contre les situa­tions que les tenants de cette der­nière tentent de nous impo­ser. La plus extra­va­gante de ces situa­tions étant cette situa­tion contem­po­raine où le Spectacle/​Simulacre, mimant la per­pé­tua­tion de son exis­tence, pré­tend nous empê­cher de mettre en actes des situa­tions contraires, démon­trant la réa­li­té de son décès. La ques­tion stra­té­gique qui se pose donc au cœur de ce conflit, violent et dan­ge­reux, met­tant à mort sou­vent ceux qui y engagent leurs forces, est donc celle de la mise en œuvre d’une situa­tion contraire de la situa­tion à nous aujourd’hui impo­sée. Cette guerre, Daumal en son der­nier poème la qua­li­fiait de « sainte ». En nos soi­rées roman­tiques, il nous arrive, avouons-le, de trou­ver un accord avec cette posi­tion. C’est pour­quoi, de l’intérieur même de la machine et à la vitesse même de cette machine (au moins), nous en appe­lons à la mise en situa­tion de la poé­sie face à face avec l’anti poé­sie à l’œuvre. Recours au Poème n’est pas seule­ment un appel. Recours au Poème est une Table ronde autour de laquelle se réunissent ceux qui voient dans le Poème le tout du réel de la vie. Et cette vision est un acte révo­lu­tion­naire.

 

 

 

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