> Notes pour une poésie des profondeurs [3]

Notes pour une poésie des profondeurs [3]

Par | 2018-02-12T16:27:44+00:00 19 juillet 2012|Catégories : Chroniques, Essais & Chroniques|

Autour de Tadeusz Rozewicz
et de son recueil "Regio"

 

Dès la pré­face de ce beau volume, Claude-Henry du Bord pose immé­dia­te­ment l’enjeu de la poé­sie de Tadeusz Rozewicz : « Le tra­vail du poète est de lut­ter contre l’oubli de l’être, l’usure natu­relle de la langue ». Et de rap­pe­ler que pour l’immense poète polo­nais qu’est Rozewicz, écrire un poème est en pre­mier lieu un acte éthique. Le tra­vail de pré­sen­ta­tion de ce volume est fort inté­res­sant en ce sens que du Bord relie la poé­sie de Rozewicz à la phi­lo­so­phie de Heidegger, par­ti­cu­liè­re­ment en son Acheminement vers la parole et en ses Chemins qui ne mènent nulle part. Un point de vue évi­dem­ment dis­cu­table, qui est cepen­dant éclai­rant. Le poète et le phi­lo­sophe mènent une recherche com­mune, celle du Poème/​Sacré oublié : « Non seule­ment le sacré, en tant que trace de la divi­ni­té, se perd, mais encore les traces de cette trace per­due sont presque effa­cées » (Martin Heidegger, Chemins qui ne mènent nulle part, Gallimard, 1962). Cette recherche, expri­mée ici par les mots du phi­lo­sophe, pour­rait être d’une cer­taine manière reprise par Recours au Poème comme par­tie de son pro­jet. La quête de la Parole per­due du Poème, cette quête est dans l’homme. D’ailleurs, Rozewicz exprime cette idée ain­si, dans son Anthologie per­son­nelle autre­fois parue en France chez Actes Sud (et mal­heu­reu­se­ment indis­po­nible actuel­le­ment) :

« Rien de for­tuit dans ma déci­sion d’étudier l’histoire de l’art. Si j’ai pris là et non ailleurs mes ins­crip­tions, c’était pour recons­truire la cathé­drale gothique. Pour, brique après brique, rele­ver en moi cette église. Pour, élé­ment après élé­ment, recons­truire l’homme ».

Nous serons en accord avec cela. La poé­sie et les poètes sou­tiennent la cathédrale/​poème que sont la vie et l’univers. Simultanément, la poé­sie tra­vaille la construc­tion du poète en son atha­nor propre tout en éle­vant cet atha­nor à la place qu’il doit occu­per dans l’édifice com­mun. Le monde réel de la vie est un corps autre­fois démem­bré, corps en recons­truc­tion à cha­cun des ins­tants. Finalement, la poé­sie parle d’Osiris avec Isis. Elle est affaire de réa­li­té. Écrivant cela, je pense à ce que me disait notre ami, poète et col­la­bo­ra­teur Andrjez Taczyński, fin connais­seur de la poé­sie polo­naise des pro­fon­deurs, auquel je dois la décou­verte de l’œuvre de Rozewicz (entre autres), tous deux ayant étu­dié dans la même uni­ver­si­té de Cracovie : au fond, c’est tou­jours le che­min d’un poète qui vous conduit à la voix d’un autre poète. Ainsi, dès ses poèmes de l’immédiat après seconde guerre mon­diale, dans un pays dévas­té tant par les com­bats que par l’extermination des Innocents, Rosewicz pose les fon­da­tions d’une œuvre éthique vouée à contri­buer – à sa mesure – à la reconstruction/​renaissance de l’homme. Et en effet, où mieux recher­cher et retrou­ver Osiris sinon dans les neiges de la Pologne et de l’âme juive meur­tries ? C’est de remem­bre­ment du corps de l’homme, dépe­cé par l’autre de l’homme en l’homme, que parle cette his­toire, cette poé­sie, comme toute his­toire et toute poé­sie. Que l’on pense à Ulysse ou au cor­pus de textes dits de Ptah Hotep. Cela passe par l’Isis Parole, incon­tour­nable lien entre nos âmes et celle du Monde. Il y a tou­jours le visage de tous les hommes dans le miroir de cha­cun des hommes, et ce visage est tou­jours cet enne­mi qu’il faut com­battre tout en le par­don­nant, com­battre en le par­don­nant jus­te­ment. Comment cela pour­rait-il être simple ? Le démem­bre­ment de l’humain par l’homme est un acte de l’homme. Il y a loin de l’homme… à l’homme, et ce long che­min est che­mi­ne­ment dans et par le Poème. Le reste est illu­sion, croyance dog­ma­tique en un réel appa­rent, lequel n’est rien de plus qu’un voile. Cela, Daumal l’avait par­fai­te­ment com­pris, au contact de l’Orient. Il est impor­tant de gar­der un œil ten­du vers l’Orient, cela ouvre une pers­pec­tive.
Une telle posi­tion, une telle mise en situa­tion du rôle du poète dans le Poème ne peut aller sans affron­te­ment avec l’angoisse. Et en effet l’angoisse est au cœur de la poé­sie de Rozewicz. Cette angoisse deve­nant au fil du second 20e siècle angoisse/​inquiétude devant l’aliénation de l’homme moderne, ce qui de nou­veau rejoint l’œuvre hei­deg­ge­rienne. C’est ain­si que Rozewicz peut écrire que « La poé­sie de nos jours /​ est une lutte pour res­pi­rer ». Alors, un ton de tris­tesse appa­raît :

 

Un doigt sur les lèvres

 

La bouche de la véri­té
est fer­mée

un doigt sur les lèvres
nous dit
que le temps est venu

de se taire

per­sonne ne répon­dra
à la ques­tion
qu’est-ce que la véri­té

celui qui le savait
celui qui fut la véri­té
s’en est allé

 

On a pu écrire que la poé­sie de Rozewicz est simple. Cela est vrai et cela est un com­pli­ment de haute tenue. Mais la sim­pli­ci­té ici recèle tant de visions de cette satu­ra­tion de la souf­france qui imprègne le corps de l’homme, depuis que l’illusion de la mort de Dieu (le Sacré, le Principe, non pas un bon­homme) a pro­vo­qué celle de la mort du poème, que la poé­sie rede­vient che­mi­ne­ment sur les traces de la pré­sence de l’éternelle ori­gine de ce que nous sommes en pro­fon­deur. Où l’on rejoint encore les Chemins de Heidegger : « Voilà pour­quoi, au temps de la nuit du monde, le poète dit le sacré ». Où est l’origine ? D’où vient le mal ? disent les poètes. Voilà LA ques­tion, à la lisière de toutes les ver­sions du rap­port de l’homme au Poème.
 

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