> Notes pour une poésie des profondeurs [8]

Notes pour une poésie des profondeurs [8]

Par | 2018-02-12T16:27:41+00:00 29 mars 2013|Catégories : Chroniques, Essais & Chroniques|

 

Ni Dieu, ni maître, ni moi.
Jean Rousselot

 

 

Il faut lire Jean Rousselot. Et pour­quoi pas le décou­vrir grâce à ce beau Présence de la Poésie signé François Huglo. Pour ma part, j’ai com­men­cé à lire Rousselot dans les années 90 du siècle pas­sé, alors que nous n’étions pas encore entrés dans l’ère de la Grande Catastrophe Capitaliste Universelle. Du moins sa plus récente étape. On tuait déjà, un peu par­tout, en par­ti­cu­lier dans une Europe au sujet de laquelle la pro­pa­gande des libertaires/​libertins éman­ci­pés nous disait qu’elle était un espace sans guerre depuis qua­rante ans, ceci en pleine… guerre (s). Dans les Balkans, à Chypre. Ailleurs, par­tout. Ce monde est une Image. À cette époque, Rousselot était proche de la fin de sa vie, malade, sou­vent désa­bu­sé. Observer l’humain, cela vous mine un homme. Même un poète de cette trempe. Car c’est bien de la trempe de Jean Rousselot dont nous allons par­ler ici. Et il fau­dra s’arrêter sur sa vie, laquelle est loin d’être ano­dine. On aime­rait en croi­ser sou­vent de cette sorte. Rousselot, c’est un par­cours humain sous la voûte de l’ « indi­vi­sible Adam ». L’expression est de lui. Et cela semble résu­mer son par­cours humain et son par­cours poé­tique. Les deux étant d’ailleurs irré­mé­dia­ble­ment liés, dans l’ensemble de la vie du poète.

Poète, cri­tique, essayiste, roman­cier, tra­duc­teur, dia­riste, épis­to­lier, enga­gé dans le milieu lit­té­raire (Syndicat des écri­vains, Société des Gens de lettres), direc­teur de revues, ami de nom­breux poètes, et non des moindres, Cadou par exemple, Rousselot était dans ce monde, le micro­cosme édi­to­rial de la poé­sie, alors un peu plus ample, et cepen­dant avait un cer­tain recul, ce qui pou­vait le rendre inci­sif et même caus­tique vis-à-vis de tout se qui pré­sente par­fois comme poé­sie mais n’en a que le sem­blant. La chose est connue et fré­quente, elle hante les revues de poé­sie contem­po­raine. À en croire ses proches, la bêtise ambiante du « milieu » l’amusait sou­vent. Mon ami Gwen Garnier-Duguy m'a racon­té qu'au temps où il eut l'occasion de rac­com­pa­gner par­fois en auto Jean Rousselot à sa demeure de L'Etang-la-Ville, le vieux poète sur le départ ne se pri­vait pas d'indignations lui fai­sant battre le sang. On le com­prend. Il règne ici-bas, par­fois, une telle pré­ten­tion, on se croi­rait dans la cour de récréa­tion de khâ­gneux pré-pubères.

Avec Rousselot, c’est autre chose. On est ailleurs. Au cœur d’une œuvre, d’un homme/​lieu créant sa poé­sie tout en étant à chaque ins­tant recréé, revi­ta­li­sé par elle. Un mou­ve­ment de res­pi­ra­tion, vivre, poète en poé­sie, la poé­sie dans le poète, tout cela est insé­pa­rable, et peut par­fois rendre un peu, en appa­rence, pro­phé­tique. Forcément, ce n’est pas une mince affaire cette his­toire ! Et cela peut dépas­ser l’entendement. On le com­pren­dra sans peine. La com­pré­hen­sion appelle d’ailleurs le par­don ami­cal. Et l’homme, avec une telle expé­rience de vie, de poé­sie, de poé­sie dans la vie et de vie dans la poé­sie, et la mort, car la mort n’épargna pas l’homme Rousselot, cet homme-là pou­vait se per­mettre de par­don­ner aux hommes par­fois creux ren­con­trés sur le che­min. Ce qui ne l’empêchait pas de dire sa pen­sée. La sin­cé­ri­té et le par­don ne sont pas incom­pa­tibles.

Le poète Jean Rousselot, c’est d’abord une enfance de son temps, celle de la Grande Guerre, et de la perte d’un père qu’il n’a pas eu le temps de connaître. Un père mort à Verdun. Dire cela, sim­ple­ment, « un père mort à Verdun », cela devrait cal­mer, rendre serein, appor­ter un peu de dis­tance, don­ner du recul à qui­conque est aujourd’hui pré­oc­cu­pé de sa petite image ridi­cule dans un monde lit­té­raire lui-même deve­nu pathé­tique. Mais l’époque ne semble pas être à la décence. On se pré­oc­cupe de la taille de son por­trait sur inter­net sans avoir même com­men­cé à écrire un poème digne de ce nom. Et on ne lit pas beau­coup, ni ses contem­po­rains, ni les poètes d’hier. Drôle d’époque. Rousselot vient d’un autre monde. Celui d’une enfance sans père, sans mère. Celle-ci ne le « repren­dra » qu’au début de l’adolescence. Il est des vies qui se construisent à coup de burin. Le jeune poète écrit ses pre­miers poèmes dès l’adolescence, dirige sa pre­mière revue en 1932/​1933 (Jeunesse), avec Robert Kanters, publie entre autres Jean Cayrol, puis fonde Le Dernier Carré, revue qui accueille les textes de Joë Bousquet ou Michel Manoll. On ne joue pas, on ne s’imagine pas futur aca­dé­mi­cien à peine sor­ti du ber­ceau, on ne pré­tend pas être l’auteur d’une œuvre du haut de ses qua­rante vers vague­ment publiés. On vit la poé­sie. On est poète. C’est autre chose. Un autre moment. Il y a la poli­tique. En 1934, Jean Rousselot est trots­kyste. Pas simple dans ces années-là, on peut en mou­rir. On en meurt d’ailleurs beau­coup deux ans plus tard en Espagne. Pas tant sous les balles des fas­cistes que sous celles des cama­rades du Grand Soir. Il fal­lait du cou­rage, alors, pour être trots­kyste. Une mani­fes­ta­tion et un coup de matraque ou une balle de la police mon­tée était vite arri­vée. Aucun mani­fes­tant n’avait le temps de consul­ter son compte face book en arpen­tant les rues de Paris. C’est l’époque où Rousselot publie vrai­ment ses pre­miers poèmes.

Front Populaire. Rousselot est reçu com­mis­saire de police. Eh oui, on peut être poète et com­mis­saire de police dans un monde per­çu comme non mani­chéen. Et le monde est non mani­chéen, n’en déplaise aux petits curés moder­nistes du noir et blanc conflic­tuel. Commissaire Rousselot. La fonc­tion sera utile en temps de résis­tance. La police de Vichy ne fut pas com­po­sée que de salauds. Elle comp­tait un poète dans ses rangs. À Vendôme, le com­mis­saire Rousselot contri­bue aux acti­vi­tés de la Résistance, cache des éva­dés, empêche l’arrestation des Juifs de la ville. Il sauve le poète du Grand Jeu Monny de Boully, dont on aime­rait la réédi­tion des œuvres par un édi­teur contem­po­rain. Il entre en rela­tion avec Marcel Béalu, Max Jacob. Il vit. C’est un poète. Les poètes vivent et agissent. Ils vivent dans la vie, et agissent dans la poé­sie de la vie. Ce sont des poètes. En 1943, Jean Rousselot s’engage dans les FFL. Un homme de trempe, je vous le disais. Rousselot n’a pas besoin de faire croire qu’il résiste. Il résiste. Point. Membre du CNR, il vient à Paris après 1945, quitte la police, devient « homme de lettres », vivant de son écri­ture. Jusqu’à la fin de sa vie.

De lui, Joë Bousquet disait :

« Il est l’un des seuls qui tiennent devant cette stu­peur que j’entrevois pour le jour où les hommes s’éveilleront de l’hypnose intel­lec­tuelle et fran­chi­ront la par­tia­li­té gla­ciale où, désor­mais et depuis long­temps, toute pen­sée s’étale. Rousselot sait sai­sir l’acte dans la pen­sée qu’il exprime : il sait réduire la phrase à cette den­si­té simple qui fait d’elle un élé­ment de com­po­si­tion ; aus­si ce qu’il écrit res­pire et on peut le conce­voir sans rui­ner son inno­cence ».

Comment pour­rions-nous ne pas l’aimer cet homme-là ?

Et Jorge Carrea Andrade, depuis l’Equateur :

« La poé­sie de Jean Rousselot est, dans une forme d’une grande sobrié­té, un émi­nent tra­vail de l’intelligence, un témoi­gnage sur l’époque – de sang et de ruines – et un ins­tru­ment de fra­ter­ni­té humaine. Il y a en elle l’angoisse de la soli­tude, un per­ma­nent exa­men de conscience et une exal­ta­tion orgueilleuse de la vie inté­rieure ».

Oui, com­ment pour­rions-nous ne pas aimer cet homme, celui qui n’avait pas peur de l’exaltation, même orgueilleuse, de sa vie inté­rieure. Recours au Poème se sent à l’aise ici. Il y a un monde entre l’orgueil d’un Rousselot et celui d‘hommes creux aux dents longues mais… illu­soires. Tous les orgueils ne se valent pas.

Et le cou­rage de Rousselot ne s’est pas estom­pé après 1945. Dès 1956, il s’oppose aux volon­tés hégé­mo­niques du Grand Frère sovié­tique, au sujet de la Hongrie, pays qu’il connaît bien et dont il connaît assez la poé­sie pour écrire sur ses poètes et orches­trer des antho­lo­gies. Un homme de trempe. Jean Rousselot n’acceptait pas que l’on accuse les intel­lec­tuels de Hongrie d’être des « fas­cistes », l’insulte facile, tou­jours, hier comme aujourd’hui, dans la bouche des pré­ten­dus déten­teurs du « vrai », de la « pure­té révo­lu­tion­naire », imbé­ciles essen­tia­listes qui s’ignorent contraires de ce qu’ils se pré­tendent. Le pire. Toutes les époques ont leurs imbé­ciles en robes de pure­té. Rousselot en a croi­sé, aus­si. Ainsi, il devait édi­ter chez Seghers un Poète d’aujourd’hui consa­cré au poète hon­grois Attila Jozsef. Le pro­jet fut aban­don­né sur injonc­tion du par­ti frère. De l’indépendance de l’édition enga­gée, se bat­tant pour la quin­tes­sence de la « liber­té ». Les mots, oui, bien sûr, les mots sont une chose. Mais les actes. Ils sont le réel des choses. Et ils réap­pa­raissent, un peu comme ces cadavres qui remontent pério­di­que­ment à la sur­face de toutes les vilé­nies.

Mais ce sont des péri­pé­ties.

Ce qui compte vrai­ment, outre le cou­rage ver­ti­cal de l’homme, c’est le lien entre cette ver­ti­ca­li­té et celle de sa poé­sie.

Rousselot, homme poème.

Une pre­mière antho­lo­gie de ses poèmes est édi­tée en 1976 sous le titre de Les moyens d’existence. Elle contient son œuvre écrite entre 1934 et 1974. Une deuxième antho­lo­gie a paru, chez Rougerie – il n’y a ici aucun hasard – en 1997 sous le titre de Poèmes choi­sis. On y lira les poèmes écrits entre 1975 et 1996. Ces deux volumes per­met­tront de par­tir à la décou­verte du conti­nent poé­tique de Jean Rousselot, décou­verte à laquelle on asso­cie­ra le petit volume paru chez Rafael de Surtis en 1999 (D’après pein­ture). De quoi récon­ci­lier tout lec­teur désa­bu­sé avec la poé­sie. Et ce n’est pas rien, cela. Et sur­tout, cette lec­ture per­met de voir clair au sujet de l’influence contem­po­raine de Jean Rousselot sur cer­taines franges de la poé­sie de notre époque.

Jean Rousselot nous a quit­tés en mai 2004.

Le poète laisse une œuvre de vie, de souffle et de sang.

Une œuvre qui n’occulte pas la mort, cette grande et vraie affaire, celle des hommes et des poètes, des hommes poètes, écri­vant ou non de la poé­sie. Toute l’affaire est là, dans la mort. La mort, et quoi d‘autre ? Ainsi, par nature, la poé­sie de Rousselot, parce qu’elle est poé­sie, est lieu d’un dévoi­le­ment. De ce qui se trame en toile de fond du réel.

 

Tout est arbre mais l’arbre
Est plus arbre que tout
                           

De lui-même, il dira en 1984 :

« J’ai tou­jours obéi per­son­nel­le­ment à la recherche d’une para­noïa volon­taire que j’appliquais à la fois à ma vie et à mon œuvre ; pour moi, c’est exac­te­ment la même chose ».

Ou encore, ce mor­ceau de poème :

 

Je vou­drais être un homme :
On ne me ver­rait plus
Je ne me ver­rais plus moi-même au long des gares.

 

Jean Rousselot, poète du dévoi­le­ment. Et de la conscience du rêve de cette huma­ni­té, se rêvant elle-même rêveuse. Il y a un long che­min à par­cou­rir en effet en direc­tion de la liber­té. Celle qui libère vrai­ment de chaînes véri­tables.

Jean Rousselot, poète mar­chant dans l’invisible, vers l’invisible. Un homme, en somme, et cela n’est fina­le­ment guère fré­quent.

« Le poète est un mort qui rêve dans sa tombe », écri­vait-il.

Une phrase. Cela non plus n’est guère si fré­quent, main­te­nant.

Il y a beau­coup dans cette phrase, sur le réel de l’Image qui obs­true nos yeux. Même s’il n’est aucune obs­truc­tion sans ser­vi­tude col­la­bo­ra­tion­niste volon­taire.

La poé­sie de Jean Rousselot est inti­me­ment spi­ri­tuelle. Le poète arpente le Mont Analogue et voit loin sous terre. Peu importent les dieux, peu importent les noms qu’ils se donnent, Rousselot entre­voit la source de cet indi­vi­sible Adam dont il nous parle, et il pose la ques­tion de « l’Unique », c’est-à-dire celle de cette même source. La seule grande ques­tion qui vaille, intrin­sè­que­ment liée à celle de la mort, la ques­tion de l’Origine. À quelle, et vers quelle, belle Origine sommes-nous réel­le­ment des­ti­nés ? Le para­doxe est beau, ce qu’il signi­fie l’est plus encore. La poé­sie est une échelle.

 

Tandis que le ciel et l’enfer
Se ruinent en pro­cès de bor­nage
La poé­sie visua­lise à prix coû­tant
L’A.D.N. du mys­tère
Dans sa chambre noire.

                          

Ce rap­port au sacré, cela fait un poète. Cela fabrique cet homme édi­fice qu’est le poète, rare et authen­tique. On lira ici une forme de « pro­phé­tisme ». Ce n’est guère impor­tant. Tout comme le fait que cet aspect du poé­tique soit peu com­pris en l’époque même où il s’exprime. On écrit aujourd’hui sur Rousselot, j’écris main­te­nant à pro­pos de la poé­sie de Jean Rousselot. Permanence de ces poé­sies, pré­sence en effet de ces poètes qui posi­tionnent le poème au cœur de l’infinie per­ma­nence. Il y a plus impor­tant que nous, que cela déplaise fort ou non, et ce plus impor­tant que nous est ce que nous, les hommes, avons de tout temps nom­mé le sacré. Et nos pré­dé­ces­seurs n’étaient pas plus imbé­ciles que nous, n’en déplaise aux pré­ten­tions égo­tiques contem­po­raines. « Ni Dieu, ni maître, ni moi ». Jean Rousselot. La poé­sie, cela se joue dans un temple, et ce temple est dans l’homme.

Proche de la fin de sa vie, Jean Rousselot a cru assis­ter à la fin de la poé­sie. Il a écrit quelque part qu’elle deve­nait une « langue morte ». La situa­tion était celle de la fin du 20e siècle, quand la poé­sie sem­blait ne plus émer­ger de ses propres pro­fon­deurs. Nous pen­sons que – sur ce point – le poète Jean Rousselot s’est trom­pé. La poé­sie n’est pas morte à la fin du siècle pas­sé, elle a ger­mé dans la terre noire du Poème pour renaître de nou­veau, comme elle l’a tou­jours fait. En tous les cycles de la vie. Chaque heure est heure de tra­gé­die. Dans la tra­gé­die qu’est notre époque, la poé­sie est de notre point de vue réponse poten­tielle à cette crise qui ne cesse d’être dans l’homme. Tout comme est dans l’homme le pos­sible de la spi­ri­tua­li­sa­tion de la matière de cette crise. Si des bribes d’hommes bri­sés errent de par le monde, il revient au Poème et à son récep­tacle, le poète, d’en revi­vi­fier les mor­ceaux.

Et cela – n’en déplaise à qui s’effraie de ce qu’il veut nom­mer « pro­phé­tisme » – cela s’appelle le sacré.

Cela s’appelle la poé­sie.
Cela s’appelle le Poème.
Avec une majus­cule.