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Notes pour une poésie des profondeurs (12)

Par | 2018-02-12T16:28:23+00:00 1 mars 2014|Catégories : Essais & Chroniques|

Notes pour une poésie des profondeurs (12)

A pro­pos de Rimbaud, Arthur, « celui qui crée­ra Dieu », lu par Stéphane Barsacq

 

« Rimbaud a res­sus­ci­té ; puis il est mort »
Henri Guillemin

On a beau­coup écrit sur Rimbaud. De toutes parts et sous toutes les formes et, en effet, Barsacq a rai­son de noter d’emblée que le poète a été « habillé de tous les cos­tumes ». Et par­fois avec peu de finesse, ain­si Breton évo­quant un « véri­table dieu de la puber­té comme il en man­quait à toutes les mytho­lo­gies ». Etonnant ce que Breton a pu écrire comme âne­ries chaque fois que Daumal s’éloignait de son épaule. Donc, un Rimbaud dis­sé­qué à foi­son, le mar­ché édi­to­rial veut cela, lui qui aspire à la répé­ti­tion de thèmes/​livres qui « marchent » plu­tôt qu’au tra­vail de mise ou remise en lumière de ce qui peut être sou­ter­rai­ne­ment aus­si agis­sant que ce que l’on met éter­nel­le­ment à l’avant des cha­lands. Mais ce n’est fort heu­reu­se­ment pas la rai­son prin­ci­pale de l’écriture sur Rimbaud pas plus que de l’écriture de Rimbaud, car Rimbaud est autant écrit, comme mythe, par ceux qui écrivent sur lui que par lui-même ; ce Rimbaud qui a si peu publié, quatre fois en tout et pour tout dit-on. Si peu et une telle influence… À com­pa­rer avec les biblio­gra­phies de cer­tains de nos contem­po­rains, les­quelles ne tiennent plus en début et fin des volumes, au point qu’on invente des sites inter­net pour sto­cker la masse ; une telle masse si visible qu’elle ne peut plus être que per­due dans le bavar­dage ambiant. Cette ambi­tion d’être aus­si mas­sif, pour un écri­vain ou un poète, qu’est-ce donc sinon l’expression souf­fre­teuse d’un mal-être extra­or­di­naire ? La carac­té­ris­tique pre­mière, du reste, de ce règne de la quan­ti­té dans lequel nous sommes englués. Merci, René Guénon. C’est vrai, on a le sen­ti­ment de croi­ser le petit prince ridi­cule de Shrek, avide de se faire construire un phal­lus géant, dans chaque cou­loir de chaque mai­son d’édition ayant encore une dis­crète col­lec­tion dite de « poé­sie ». Passons, et reve­nons à Rimbaud. Et à ce beau et cou­ra­geux lec­teur qu’est Stéphane Barsacq. Courageux, oui, car il faut du cou­rage pour s’appuyer, même le temps de quatre ou cinq lignes, sur Heidegger – par les temps de mau­vais grain qui courent.

Concernant l’obsession du regard por­té sur les aven­tures de Rimbaud, par­fois au détri­ment de l’œuvre, ce mot pris évi­dem­ment en son sens alchi­mique, Barsacq pose la seule ques­tion qui vaille (car toute per­sonne n’ayant pas idée de ce qu’est l’alchimie est indigne de lire Rimbaud, sauf à pré­tendre appar­te­nir à une sorte de géné­ra­tion spon­ta­née à même de com­prendre tout et son contraire sans tra­vail aucun, les arrière-cours des salons contem­po­rains sont pleins de faquins ou cham­pi­gnons de cette médiocre sta­ture). Un grand œuvre donc, posant la rela­tion par nature dif­fi­cile à vivre entre le poète/​sa poé­sie – les deux for­mant outil – et le Poème, que Barsacq inter­roge ain­si : « Lequel d’entre nous, en effet, n’a pas un arrière-grand-père par­ti pour la Crimée ou ailleurs, qui pra­ti­quait tous les dia­lectes turk­mènes sans avoir pour autant com­po­sé les Illuminations ? ». La ques­tion est juste, les « aven­tures » de Rimbaud sont banales, tout au contraire de sa poé­sie ;  et il ne faut pas lire seule­ment de l’humour dans les mots de Barsacq, lui sait bien que fort peu de nos contem­po­rains ont la moindre idée de « cette his­toire de Crimée » comme ils diraient avant de décla­rer tout de go ne pas la « kif­fer, la Crimée ». Nous sommes entrés dans les basses eaux de ce monde, que nous ne devrions pas confondre avec le monde, à en croire, entre autres, Rimbaud, cette espèce d’âge sombre où les orcs pré­tendent mono­po­li­ser jusqu’au lan­gage. Il semble que cette mono­po­li­sa­tion soit effec­tive. C’est pour­tant une appa­rence que détruisent de grands textes, Le sei­gneur des anneaux par exemple, mon­trant que la magie quand elle œuvre en blanc, rouge et noir estompe d’un revers de baguette une telle pré­ten­tion. Tant va la cruche à l’eau que les orcs se noient. Cela s’appelle le Déluge, la jeu­nesse du monde renais­sant, l’annonce d’une nou­velle mon­tagne ori­gi­nelle ou Mont Analogue. Les basses eaux annoncent de beaux futurs, c’est pour­quoi relire Rimbaud donne à voir ce qui vient. Ce que Barsacq sait par­fai­te­ment, bien qu’il soit déli­cat de le décla­rer ouver­te­ment du côté de Paris/​province (si l’on pense à une échelle plus ample qu’un simple arron­dis­se­ment). Son livre n’en est pas moins une charge contre le contem­po­rain moderne, tout comme l’étaient l’œuvre et la vie, insé­pa­rables, d’Arthur Rimbaud.

« Celui qui crée­ra Dieu ». Beau sous-titre, à la forte et puis­sante sym­bo­lique. On repense à ce fameux grain de blé qui… et cete­ra. Je ne ferais à per­sonne l’injure de repro­duire un extrait que tout un cha­cun kiffe sans pro­blème. Reste que Dieu revient. Ou une réa­li­té de ce genre. Une créa­tion créa­trice. Une archi­tec­ture. Ce n’est pas de retour des reli­gions dont il s’agit et l’on se fiche, avec Stéphane Barsacq, que Rimbaud se soit effec­ti­ve­ment recon­ver­ti au chris­tia­nisme catho­lique ou pas à la fin de sa vie, comme l’on se fiche comme d’une guigne de l’opinion de sa sœur, laquelle n’a rien, abso­lu­ment rien à voir avec Rimbaud le poète, n’étant que sa sœur. C'est-à-dire rien. La famille. Une his­toire de frot­te­ments noc­turnes vague­ment réus­sis ; du moins, selon les cri­tères en usage. Non, Rimbaud mène une guerre sainte, ce que l’on appelle sou­vent rébel­lion, cette même guerre que Daumal pro­lon­ge­ra au siècle sui­vant, ce Daumal que l’on fait tout pour faire taire dans les milieux édi­to­riaux. Daumal, à l’œuvre aus­si impor­tante que celle de Rimbaud. Daumal et Rimbaud, les deux très grands poètes de notre « moder­ni­té ». C’est pour­quoi il y a eu André Rolland de Renéville, duquel on ne peut pas com­prendre son Rimbaud le voyant si l’on ne sai­sit pas com­bien Renéville a vu le lien entre les deux vies/​poèmes. Ce que Paulhan avait par­fai­te­ment per­çu. Aucune ren­contre n’est le fruit d‘aucun hasard, quand bien même ne se pro­dui­rait-elle que dans ma tête. Daumal et Rimbaud, comme deux faces d’une même pièce. Il fau­drait écrire le livre per­met­tant de com­prendre et sur­tout de dire pour­quoi Daumal n’est pas en odeur de sain­te­té à Paris. Dire ce que son œuvre, comme celle de Rimbaud, dit de nous – et plus encore, contre nous. Cette guerre sainte, dont Daumal parle et qui fut sans conteste com­men­cée par Rimbaud. On se deman­de­ra alors pour­quoi l’un, Rimbaud, béné­fi­cie d’une telle aura tan­dis que l’autre, Daumal, subit un tel silence ? La réponse est fort simple : cha­cun, au sor­tir d’une ado­les­cence bou­ton­neuse, se croit assez intel­li­gent, éle­vé et huma­ni­sé pour ima­gi­ner s’identifier à la révolte rim­bal­dienne, aus­si incroyable que cela puisse paraître, et tout un cha­cun se prend, un temps, pour Rimbaud ; ce n’est évi­dem­ment pas le cas avec la figure de Daumal : là, qui­conque approche son œuvre sai­sit immé­dia­te­ment qu’une vie risque de ne pas suf­fire pour atteindre à ce degré de lien avec l’invisible. Alors, les pré­ten­dus révoltés/​résistants et cete­ra prennent leur cou­rage à deux mains pour s’enfuir au loin.

Au fond, Arthur Rimbaud, en sa recon­nais­sance, presque natu­relle, béné­fi­cie d’un mal­en­ten­du.

Car ce monde devrait reje­ter Rimbaud : « (…) un monde qui se fait une gloire inédite d’être sourd à la poé­sie, aveugle à l’invisible, fer­mé à ce qui le dépasse ou l’élève, sinon à ce qui le ques­tionne, un monde achar­né à déses­pé­rer la jeu­nesse et son génie qu’il abê­tit à force de leurres, qu’ils soient publi­ci­taires, tech­niques ou poli­tiques », écrit Stéphane Barsacq. Et de fait on croise Rimbaud par­tout, de tee-shirts en tee-shirts. Un mal­en­ten­du, comme celui qui peut conduire à por­ter le visage d’un assas­sin sur son torse, je veux ici par­ler de Guevara. Autre mal­en­ten­du. Après tout, l’on n’imagine pas por­ter de tee-shirts à l’effigie de cet autre assas­sin, Anders Breivik, pour­tant cou­pable de bien moins de morts que le « Che ». Ce monde semble donc ne pas reje­ter Rimbaud. Mais c’est bien pire : mimer le fait de faire de Rimbaud une figure mythique de notre temps revient jus­te­ment à l’exclure de sa propre réa­li­té. Le pire des rejets. Le capi­ta­lisme vieillis­sant fait à Rimbaud ce que les nazis ont fait aux juifs, exclure des êtres de leur propre réa­li­té d’êtres. Et ici comme là-bas on applau­dit dis­crè­te­ment, sou­rire au coin des lèvres, aux sons des trom­pettes de la Collaboration. Bravo, mes­sieurs, la bêtise s’apparente par­fois à un chef-d’œuvre.

Si Rimbaud parle main­te­nant, c’est parce que toute sa vie et toute son œuvre se sont édi­fiées aux sons de la liber­té abso­lue et du cou­rage. De l’alchimie et de la gnose. C’est en cela que Rimbaud est maté­ria­liste, autant que cher­cheur d’infini. Tout être de cette espèce vit entiè­re­ment et inten­sé­ment, en lui, dans son corps et son esprit, le réel de la confron­ta­tion com­plé­men­taire des contraires. C’est d’un poète des pro­fon­deurs dont je parle ici. Et cela dit encore main­te­nant, dans la dis­cré­tion du silence des arbres, au-delà des voiles des appa­rences. Cela parle, et cela dit cette néces­si­té abso­lue de la liber­té et du cou­rage, de la force, de la beau­té, du bien et de la sagesse. La néces­si­té abso­lue de l’action poé­tique, même si l’abandon en ce domaine semble mas­sif, de l’action et de la poé­sie. La néces­si­té abso­lue du retour du Poème en ce monde. L’enjeu ici, en effet, est un Grand Jeu, quand « La vraie vie est absente ».

 Quand, et Rimbaud le savait bien, « la terre fond ».

Que cela effraie ou pas, que cela semble poli­tique ou non, peu nous importe, il n’est que le Poème comme recours dans le face à face avec les forces sou­ter­raines qui aspirent à faire fondre la terre.

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