> Notes pour une poésie des profondeurs (13)

Notes pour une poésie des profondeurs (13)

Par |2018-02-12T16:28:36+00:00 21 mars 2014|Catégories : Essais & Chroniques|

Notes pour une poé­sie des pro­fon­deurs [14]
 

Embarquement pour l’Infini : Antonin Artaud lu par Françoise Bonardel

 

Sortir le corps de l’humain
à la lumière de la nature
le plon­ger vif
dans la lueur de la nature
où le soleil l’épousera
enfin.

Antonin Artaud
 

Les édi­tions Pierre-Guillaume de Roux, poil à grat­ter du « milieu » édi­to­rial pari­sien ont l’heureuse idée de réédi­ter l’essai de Françoise Bonardel consa­cré à Antonin Artaud, une édi­tion revue par la phi­lo­sophe, écri­vain et spé­cia­liste de l’alchimie. On com­mence seule­ment à mesu­rer, et la chose est bonne à vivre, l’importance de l’atelier de Françoise Bonardel et la force de la parole qu’elle porte de livre en livre. Une parole qui rap­pelle com­bien nous sommes, natu­rel­le­ment, des êtres ver­ti­caux et non ces choses ram­pantes deve­nues para­digme appa­rent. On pour­ra d’ailleurs l’écouter ici avec pro­fit, au sujet de l’alchimie, ou encore plus récem­ment ici, à pro­pos des enjeux spi­ri­tuels de la culture. La parole de Françoise Bonardel devient de plus en plus pré­sente car ce qu’elle expose et cri­tique est de plus en plus évident aux yeux de nombre de nos contem­po­rains. Et cette cri­tique por­tée avec style par la phi­lo­sophe contre la façon dont les temps pré­sents tentent de déshu­ma­ni­ser l’humain en l’homme, d’occulter ce qui fait homme – la spi­ri­tua­li­té, le rap­port au sacré, la capa­ci­té alchi­mique de chaque être de se trans­muer – était déjà pré­sente dans l’œuvre de poètes (pas de hasard en cela) comme Daumal et Artaud. Poètes qui pro­longent d’une cer­taine manière ce que fut l’état de l’être et de l’esprit des alchi­mistes d’autrefois. Daumal et Artaud ne disaient pas autre chose que Françoise Bonardel, quoique sous des formes dif­fé­rentes, au sujet du monde contem­po­rain et de cet embri­ga­de­ment méca­nique dans lequel nous sem­blons être entraî­nés. Pessimisme ? Pas du tout : c’est de dévoi­le­ment dont parle la phi­lo­sophe, et l’on com­prend alors mieux sa pas­sion pour l’alchimie per­çue comme mode de vie, et donc comme phi­lo­so­phie (ici, au sens de Pierre Hadot). On lira à ce pro­pos le livre essen­tiel de Françoise Bonardel, Philosophie de l’alchimie (Puf, 1993), maître livre qui a ini­tié nombre d’intellectuels et d’écrivains à un autre regard sur le réel, dont plu­sieurs des acteurs de Recours au Poème. Maître livre dont l’action sou­ter­raine n’est pas encore mesu­rée.

Evidemment.

Artaud… alchi­miste. Entre autres. Lecture et vision pour le moins ico­no­clastes par les temps qui courent. Artaud que l’on affuble de tant et tant de qua­li­fi­ca­tifs, récu­pé­ré par le « maté­ria­lisme » dési­rant ambiant, par le poli­ti­que­ment pré­ten­du­ment révo­lu­tion­naire dont on com­mence à per­ce­voir les aspects natu­rel­le­ment tota­li­taires, Artaud dont on a vou­lu pas­ser sous silence l’immensité de la vie inté­rieure, spi­ri­tuelle, et non pas reli­gieuse, spi­ri­tuelle parce que non reli­gieuse (au sens dog­ma­tique du mot). Artaud, et sa souf­france inté­rieure, celle de qui mène au plus loin le pro­ces­sus alchi­mique de recréa­tion, tant spi­ri­tuelle que cor­po­relle, ce que Jung appe­lait « pro­ces­sus d’individuation ». Alors, la vision de Bonardel lisant l’œuvre d’Artaud n’est pas ico­no­claste, sinon en appa­rence. Tout au contraire, Bonardel redonne à Artaud sa dimen­sion concrète d’homme/poète cher­cheur d’alchimie, Bonardel redonne à Artaud sa tra­jec­toire étoi­lée. Celle que nombre de ses lec­teurs récu­pé­ra­teurs ont vou­lu lui voler, et quelle pire tra­hi­son d’une œuvre, d’un homme ici – tant l’homme Artaud est insé­pa­rable de l’œuvre Artaud.

Antonin Artaud, homme/​fragment de l’Infini.

Il est des coquins qui ont vou­lu igno­rer l’importance de l’alchimie, et plus avant des recherches et lec­tures éso­té­riques d’Antonin Artaud, recherches menées en spi­rale d’être. J’écris « coquins » car c’est coqui­ne­rie de faquins que de consi­dé­rer comme « inexis­tant » ce que l’on ignore soi-même, et c’est d’ailleurs l’une des carac­té­ris­tiques de notre époque où nombre d’intellectuels auto­pro­cla­més consi­dèrent que n’existe, dans le domaine de la pen­sée et de la poé­sie, que ce qui entre dans leur hori­zon per­son­nel. Aveuglement et igno­rance. Glorification de l’ignorance par aveu­gle­ment. Je ne connais rien à toutes ces choses-là, « alchi­mie », « éso­té­risme », « René Guénon », les « théo­lo­giens néga­tifs »… Artaud lisait tout cela ? Quelle impor­tance ? Sans doute parce qu’il était « fou », non ? Voyez-vous, je ne connais rien à tout cela, donc tout cela n’a aucune impor­tance dans l’œuvre d’Artaud. Voilà ce que l’essai de Françoise Bonardel vient détruire, cette pré­ten­tion extra­or­di­naire de qui pré­fère rame­ner à soi un Artaud plu­tôt que de déve­lop­per le tra­vail mini­mum pour aller vers ce même Artaud. Vers son œuvre. Destruction et recons­truc­tion car ce fai­sant, Bonardel redonne visage à Antonin Artaud. Et depuis la pre­mière paru­tion de son essai, on ne lit plus Antonin Artaud de la même manière.

On le lit, tout sim­ple­ment.

Et ce n’est pas un mince chan­ge­ment.

Lire Artaud avec l’apport de la culture pro­fonde de la phi­lo­sophe per­met de sen­tir ce qui a été réel­le­ment vécu par cet homme/​poète et de sai­sir com­bien ce qu’il a vécu dans sa chair est en cor­res­pon­dance avec ce qui est vécu par le Contemporain. Artaud a vécu la trame de notre vie col­lec­tive en son être même. L’incroyable vio­lence de son tra­vail inté­rieur, de son insur­rec­tion (dans le sens ori­gi­nel du mot), se com­prend alors à la lumière de l’appel dont il était inves­ti, celui de pro­duire l’insurrection de l’homme en son entier, une insur­rec­tion néces­saire à laquelle sa vie s’est iden­ti­fiée.

Et cette insur­rec­tion ne peut être qu’intérieure.

C’est pour­quoi, comme il le criait, Artaud a été le cru­ci­fié.

Celui qui occupe, sur la croix, la place de la rose.

Alors on peut conti­nuer à ne pas lire Artaud tout en pré­ten­dant le lire. On peut conti­nuer à igno­rer l’importance de la pen­sée et de la pra­tique opé­ra­tive alchi­mique, et pré­tendre com­prendre le poète. On peut éloi­gner du bras ce qui gêne au nom de la « folie » et sai­sir uni­que­ment ce qui per­met de construire ses petites idéo­lo­gies contem­po­raines.

On peut aus­si lire Artaud à la lumière de la lec­ture de Françoise Bonardel, et res­pec­ter enfin ce que fut Antonin Artaud – homme/​Poème.

Poète et homme insur­gé.

On appré­hen­de­ra alors l’importance méta­po­li­tique, au sens de méta­phy­sique poli­tique évi­dem­ment, de son œuvre. Et l’on com­pren­dra ce qui pour nous, en ces pages, fait évi­dence : que le poète n’est autre que le témoin imper­son­nel du Poème, et que la dés-occul­ta­tion du Poème par le poète authen­tique est acte pro­fon­dé­ment poli­tique.

Le réel est en marche, Antonin Artaud nous l’a annon­cé.

 

 

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