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Notes pour une poésie des profondeurs (14)

Par |2018-02-12T16:27:36+00:00 25 août 2014|Catégories : Chroniques, Essais & Chroniques|

 

Notes pour une poésie des profondeurs (14)
« Tout est à recommencer », avec Octavio Paz [1] 

 

Les lec­teurs des poètes modernes sont unis par une sorte de com­pli­ci­té
 et forment une socié­té secrète
Octavio Paz
 

Tout est à recom­men­cer
Octavio Paz

 

Dans cette paro­die de monde où le bavar­dage insi­gni­fiant est deve­nu roi, il arrive que l’on entende de drôles de ques­tions. Questions qui seraient banales si elles pro­ve­naient d’apprenants ou de per­sonnes n’ayant pas eu la chance (immense) de béné­fi­cier d’un apport de culture impor­tant, dans le cadre fami­lial (la chance, cela se joue sou­vent là) ou natio­nal-édu­ca­tif (dans ce cas, on ne se lasse pas d’être sur­pris : une dou­zaine d’années d’éducation dans un cadre sco­laire pour sou­vent si peu) ; ques­tions moins banales quand elles pro­viennent de milieux dits culti­vés, dans le monde de la poé­sie ou du journalisme/​critique lit­té­raire par exemple. Du côté de ce qui reste de la cri­tique, il est éton­nant de voir com­bien la culture poé­tique est deve­nue pauvre. Le peu que l’on lit ici conduit donc néces­sai­re­ment à poser des ques­tions angois­sées. Du côté du monde de la poé­sie, la chose est dif­fé­rente. La ques­tion est la même. Elle n’est cepen­dant pas angois­sée. Simplement, le poète vit en déca­lage de son contem­po­rain, quand il est véri­ta­ble­ment poète du moins, et se fiche lar­ge­ment des ques­tions théo­riques ou syn­di­cales. Poète, il est. C'est-à-dire qu’il est. Simplement. La ques­tion, donc ; nous sommes sou­mis à la « ques­tion », ce qui ne nous émeut guère – nous qui sommes conscients de la réa­li­té contem­po­raine, le véri­table « moyen-âge ». Car la bar­ba­rie, ce n’est pas hier. C’est ici et main­te­nant. Qui en doute ? Et cela ne nous éloigne pas de la poé­sie, au contraire. La pré­sence contem­po­raine d’une telle bar­ba­rie est intrin­sè­que­ment liée au voile volon­tai­re­ment mis sur la poé­sie. Toute paro­die de réel se doit de recou­vrir d’un voile le réel pro­fond, si elle veut se faire croire à sa propre exis­tence. Il semble que ce simu­lacre de réel ait encore un peu d’efficience. Mais les temps lui sont comp­tés. Vient le temps des méta­mor­pho­sés, c'est-à-dire des poètes mar­chant vers la pro­fon­deur du réel, autre­ment dit avan­çant hors de ces illu­sions que sont le temps et l’espace, mar­chant vers ce pas­sé qui est un futur vivant dans le pré­sent. Octavio Paz a lu Heidegger. Le poète était homme de culture. Il n’est évi­dem­ment pas de hasard dans le trai­te­ment que l’on veut faire à Heidegger ces temps-ci, trai­te­ment récur­rent bien sûr – tant le phi­lo­sophe effraie les tenants du simu­lacre. Heidegger ne fait pas peur du fait de son « nazisme ». Il fait peur du fait de sa capa­ci­té de des­truc­tion totale de la paro­die de monde dans laquelle nous vivons. Ou pen­sons vivre, si nous n’avons pas com­pris ce que signi­fie « être pour la mort ». Cela signi­fie sim­ple­ment : « naître ». Une ques­tion de bon sens : à quoi nais­sons-nous d’autre, sinon à une vie dans la mort ?

La ques­tion qui nous est sou­vent posée n’est pas celle-là cepen­dant, bien qu’elle lui soit inti­me­ment liée. On nous demande : qu’est-ce donc que la poé­sie des pro­fon­deurs ? Immédiatement sur­gissent deux autres ques­tions : com­ment expli­quer ration­nel­le­ment un état de l’esprit en grande par­tie exté­rieur à la rai­son rai­son­nante ? Et com­ment oser répondre à qui ques­tionne : mais… avez-vous lu Paz ? Juarroz ? Valente ? Daumal ? Jean de la Croix ? Jung ? Heidegger ? André Roland de Renéville ? Le Breton du pre­mier mani­feste du sur­réa­lisme ? Celui de 1947 ? Le René Char de l’époque de ses entre­tiens avec Heidegger ? Ou encore : mais… lisez-vous Vermeulen ? Cela ferait tout de même une « ren­trée lit­té­raire » plus riche que les âne­ries assé­nées chaque matin par les « cri­tiques » de la Collaboration. La réponse à cette ques­tion, qu’est-ce que la poé­sie des pro­fon­deurs ?, est une réponse vivante, c’est-à-dire en mou­ve­ment et en chan­ge­ment per­ma­nents et per­pé­tuels ; lire les mar­cheurs de cette poé­sie est une pre­mière étape pour qui veut répondre. Car, ain­si que le vou­lait Paz, la poé­sie est œuvre, et il n’est pas d’œuvre concrète sans tra­vail authen­tique : la com­pré­hen­sion de ce qu’est la poé­sie, en tant qu’elle est néces­sai­re­ment poé­sie pro­fonde, ne peut s’atteindre sans ce tra­vail qu’est la marche en com­pa­gnie des autres marcheurs/​poètes pro­fonds. Les poètes évo­qués plus haut posent la pre­mière pierre sous vos yeux. Qu’elle soit pierre d’escalier ou de fon­da­tion, la démarche est la même. L’apprenti poète, s’il s’est per­son­nel­le­ment recon­nu comme appren­ti poète et non illu­soi­re­ment déjà consi­dé­ré comme poète sur la base de ses trois pre­miers médiocres vers, peut alors poser le pas sur cette pierre, et ain­si com­men­cer à construire lui-même l’escalier, cet esca­lier qui s’élèvera tan­dis que le poète avan­ce­ra dans la pers­pec­tive de ren­con­trer l’étoile autre­fois recher­chée par les alchi­mistes, mais aus­si par Breton, Artaud ou Daumal ; ou alors, il peut polir cette pierre et construire peu à peu l’édifice de lui-même, se construire comme poète, c'est-à-dire comme homme. Car l’homme, par­tie par­ti­ci­pa­tive de la vie, est par nature par­tie pre­nante de la poé­sie qu’est le monde, c’est-à-dire du Poème. Vous me direz : mais… vous ne répon­dez pas à la ques­tion ! Cela est faux. Je ne cesse de répondre à la ques­tion, mot après mot. Le défi­cit de tra­vail per­son­nel menant à l’incompréhension de ce qui est expli­cite n’est pas le fait de ce que nous expli­quons sans cesse. Quiconque attend une réponse fixe et ration­nelle ne peut com­prendre ce qu’est la poé­sie en sa pro­fon­deur : l’autre du ration­nel, son exté­rieur. Une alté­ri­té. Le réel qui se situe au-delà de l’apparence illu­soire de la réa­li­té. Pour sai­sir la réponse à la ques­tion, il ne suf­fit pas de la poser : il faut vou­loir écou­ter la réponse. Et ce vou­loir, per­sonne ne peut le vou­loir à la place de celui qui ques­tionne. Nous ne pou­vons appor­ter que des pistes. C’était aus­si la démarche d’Octavio Paz quand il écri­vait : « L’événement de cet étant futur de poé­sie totale sup­pose un retour au temps ori­gi­nel. C'est-à-dire au temps où par­ler était créer ». Et ailleurs, au sujet de la manière dont la poé­sie est mise actuel­le­ment en exil : « Les consé­quences de cet exil de la poé­sie sont chaque jour plus évi­dentes et plus redou­tables : l’homme est un être ban­ni du deve­nir cos­mique et de lui-même ».

J’imagine que l’on n’osera pas, depuis la pyra­mide de son incul­ture, accu­ser Octavio Paz d’être un char­la­tan new âge ?

Agir depuis la pro­fon­deur même du Poème, être la poé­sie même en sa pro­fon­deur, cela ne se théo­rise pas : cela se vit. « Ici déjà je fus », écrit Octavio Paz. La poé­sie des pro­fon­deurs est cela même qui, conscient de l’être dans la mort, renaît en per­ma­nence par le mou­ve­ment de la méta­mor­phose per­pé­tuelle et per­met à la vie de mar­cher sans cesse. La réponse est claire, et c’est pour­quoi Daumal nom­mait cette poé­sie « la guerre sainte ». Nous, Recours au Poème, ne dou­tons abso­lu­ment de rien, tout comme Paz ne dou­tait de rien : « La vic­toire de la poé­sie est le signal de la fin de l’âge moderne ». La poé­sie des pro­fon­deurs n’est rien d’autre que ce signal. Que vou­lez-vous, nous ne pou­vons rien à ce fait : la poé­sie est l’authentique palais du roi, là où ce qui est nom­mé est.    

 

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