> Notes pour une poésie des profondeurs [11]

Notes pour une poésie des profondeurs [11]

Par | 2018-02-12T16:27:38+00:00 13 octobre 2013|Catégories : Chroniques, Essais & Chroniques|

Ce hui­tième recueil de Christian Viguié publié aux édi­tions Rougerie est d’entrée pla­cé sous l’œil poé­tique de Juarroz :

 

Les choses cessent par­fois d’être des choses
pour per­fec­tion­ner un ins­tant
l’inconscience du monde.

 

Et en effet Commencements est comme un pro­lon­ge­ment et un dia­logue entre Viguié et Juarroz. Le poète, ici, en cet ensemble inter­roge le monde en son propre rap­port aux choses de ce même monde, cela en conscience de l’étrangeté qu’il y a d’être au monde tout en por­tant le monde, un seul monde, celui dont l’on est conscient – en soi. Ce n’est pas rien, cela, d’être le por­teur du seul monde qui est, celui qui est pour et en soi. Celui duquel nous for­mons image en nous et au dehors de nous. Et cela fait… beau­coup de mondes pos­sibles, tant il est d’hommes ; tant de mondes à naître, tel­le­ment est impor­tant le nombre de regards d’hommes qui peuvent naître et se por­ter sur le monde, pour ensuite por­ter ce monde.

Et cela com­mence ain­si, ou presque :

 

Tu mets tou­jours un nom
dans un nom
pour te dévê­tir du monde.

 

Et l’on sent évi­dem­ment, immé­dia­te­ment, que l’on est en pré­sence d’une poé­sie des pro­fon­deurs, l’une de ces poé­sies que Juarroz qua­li­fiaient de « ver­ti­cale ». Cela élève l’homme.
Et quel autre objet pour la poé­sie ?
Une poé­sie qui, du coup, se déploie au creux des silences de l’apprentissage per­ma­nent, en ce temps/​non temps au cours duquel l’apparition des cor­beaux est une mise en berne des mots insen­sés et/​ou inutiles.
Et cela ouvre sur et vers le vivre :

 

L’espoir peut avoir le poids d’une table
la paille res­sem­bler au soleil d’une chaise
Une fois dit cela
les mots n’auront pas à cher­cher la beau­té
du poème
ils auront sim­ple­ment vou­lu rendre visible
la patience du monde.

 

Tout en inter­ro­geant la qua­li­té du monde, et de ses choses :

 

C’est en écou­tant le chant
qu’entonne la plaine
que nous savons si notre regard
est un geste du dedans ou du dehors.
 

Aux creux du Poème vécu par Christian Viguié, tout chante, car – et sim­ple­ment – tout chante. Et tout est chant. C’est cela, regar­der : voir le chant des choses du monde, et cela s’appelle la poé­sie.

 

Il neige
Tu pré­fères ce « il »
à n’importe quelle méta­phore sur la neige
qui te ferait croire
que l’on a décou­vert
les secrètes struc­tures du monde.
 

Ici, les ins­tants sont des com­men­ce­ments, ceux du regard décou­vrant avec un éton­ne­ment per­ma­nent cette chose qu’est le monde, chose bien étrange conve­nons-en.

 

L’aurore est un mot
qui ne se sou­vient pas
de lui-même
 

ain­si
déploie-t-elle ses ailes
pour s’ébrouer

 

Et cette manière d’être dans la poé­sie et le Poème, cela engage entiè­re­ment le poète.

 

Je ne crois pas à l’explosion
de l’être sous le lan­gage
sur­tout lorsque le lan­gage
retourne à lui-même
Il faut une lune
pour dire la lune
pou­voir nom­mer l’infinitif du monde
et au-delà signi­fier une chose
n’importe quelle chose
où l’homme ne prend pas fin.
 

Une poé­sie qui engage le poète en une conscience des fai­blesses de cet outil, le burin de la poé­sie, autre­ment dit le lan­gage des mots.

 

(…)
Ce sont les mots
qui se sont entre­la­cés
au lieu des mys­tères
du monde.

 

Car :

 

Après tout
les mots ne devraient être que cela
des pierres et un oiseau
qui tra­versent un soleil.
 

 

Tout se noue dans l’étrangeté des choses, et dans le regard por­té sur elles. À moins que ce soient elles qui nous regardent/​observent

 

comme si le tra­vail était
d’inventer un cercle
dans un cercle.

 

J’ignore si l’on mesure clai­re­ment ce qu’il y a de l’homme et du monde en cet appa­rent peu de mot. Simplement, et en effet, ce vivre-là, poète éper­du dans le Poème, est un tra­vail. C’est pour­quoi la poé­sie de Christian Viguié prend forme en une œuvre véri­table.

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