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Notes pour une poésie des profondeurs [9]

Par |2018-02-12T16:27:39+00:00 10 mai 2013|Catégories : Chroniques, Essais & Chroniques|

Ici cède toute parole.

Lucio Mariani

 

Mariani est né à Rome en 1936, où il vit aujourd’hui. D’une cer­taine manière, sa poé­sie, en ce qu’elle s’orchestre autour de la mémoire, peut être consi­dé­rée comme romaine. Par son regard por­té sur ce que nous sommes deve­nus, depuis les lieux des civi­li­sa­tions d’où nous pro­ve­nons. Mais cela deman­de­rait des éclair­cis­se­ments, l’occasion s’en pré­sen­te­ra sans doute quelque jour. De lui, on pou­vait déjà lire en fran­çais le recueil Connaissance du temps, paru chez Gallimard en 2005. Ces Restes du jour sont tra­duits par Jean-Baptiste Para, poète et rédac­teur en chef de la revue Europe, par ailleurs direc­teur de la col­lec­tion dans laquelle paraît ce volume. Belle tra­duc­tion, c’est le moins que l’on puisse dire, qui per­met de res­sen­tir la puis­sance de la poé­sie de Lucio Mariani.

Dans une impor­tante et fort écrite pré­face, acte lit­té­raire à elle seule, le poète et tra­duc­teur Dominique Grandmont écrit que la poé­sie de Mariani montre com­bien aujourd’hui « la poé­sie est moins que jamais un genre lit­té­raire ». Nous sommes ici en par­fait accord avec cette vision. La pré­sence de la mémoire et des lieux dans la poé­sie de Mariani ne manque pas de faire pen­ser à cet « art de la mémoire », outil de connais­sance, pra­ti­qué durant de longs siècles par nos ancêtres antiques, réac­tua­li­sé par nos amis néo-pla­to­ni­ciens de la Renaissance, et remis en lumière il y a main­te­nant un quart de siècle par Frances Yates, dans un essai excep­tion­nel. La mémoire n’est donc pas ici forme de nos­tal­gie contrite mais d’émergence ou de réémer­gence du « réel sous le sym­bo­lique », selon l’expression de Dominique Grandmont. De quoi par­lons- nous ? Écoutons le poète pré­fa­cier : « Le sym­bole ne s’emboîte pas dans une seconde moi­tié qui manque tou­jours. C’est une déchi­rure de l’invisible. Sa trans­pa­rence même le dérobe à nous. C’est ce que les fos­soyeurs de la poé­sie nomment une emphase fur­tive ». Il nous plaît ici de nous asso­cier à cette cri­tique d’une cer­taine forme de poé­sie si loin de l’acte même du Poème que l’on ne peut que se deman­der d’où est venu son suc­cès, heu­reu­se­ment en net recul. Ou plu­tôt, on ne com­prend que trop bien un tel suc­cès, indexé sur un acte volon­taire de col­la­bo­ra­tion avec l’anti poé­sie qui paraît vou­loir domi­ner cette époque. Et Grandmont d’ajouter : « Tout l’art d’un Lucio Mariani est dans ce ren­ver­se­ment inté­rieur de la sym­bo­lique, sans lequel, en effet, il fau­drait détruire toutes les images ». Et c’est bien de cela dont il s’agit, du côté des « fos­soyeurs » nés dans le cœur de l’anti poé­sie, de « détruire ». Étrange mise en scène accep­tée (un temps au moins) d’une forme contre poé­tique se pré­ten­dant œuvre poé­tique tan­dis qu’elle n’apparaît plus que pour ce qu’elle est : un fétu de paille. Et encore. Messieurs, que reste-il de tout ce vide que vous avez cru pou­voir nous impo­ser ?

La voix de Mariani vient de loin et – depuis ces loin­tains – porte vers des hori­zons ici per­çus comme ter­ri­toires inex­plo­rés. La vie est avant tout une aven­ture mys­té­rieuse et les vivants partent en quête d’explorations n’allant pas sans dan­ger. C’est sans doute pour­quoi nous sommes si nom­breux aujourd’hui à pré­fé­rer le confort des cha­ren­taises télé­vi­suelles et des « pen­sées » insi­gni­fiantes. Un choix ras­su­rant, au cœur même du refus de vivre. Ici se tient concrè­te­ment la nécrose, et non dans l’appel à plus de vie dans le réel que le Poème recèle, comme ces roches pro­té­geant des pierres pré­cieuses. A moins que ces der­nières ne pro­li­fèrent dans le fumier. Les alchi­mistes du moyen-âge affir­maient cela. On reprend alors espoir, pour peu qu’ils aient eu rai­son, en se disant que peut être quelque chose brille dans ce fumier qu’est le contem­po­rain. D’ailleurs, le recueil de Mariani com­mence par un poème inti­tu­lé « échec et mat » et sous-titré « 11 sep­tembre 2001 ». Une sorte de repré­sen­ta­tion claire du fumier dont je par­lais, celui qui pro­duit l’événement, l’événement en tant que tel aus­si, bien sûr, mais encore les relents fétides qui le pro­longent, théo­ries du com­plot à l’appui. Un fumier tri­ni­taire en quelque sorte qui tra­duit l’état de confu­sion des esprits dans lequel nous sommes englués : on lit au sujet de l’événement en ques­tion des textes, publiés dans des espaces d’apparence très à gauche, dont la rhé­to­rique n’a rien à envier aux moments hys­té­riques de la pro­pa­gande menée autre­fois par un Goebbels. Au nom de la tolé­rance, de la lutte contre les oli­gar­chies, de la défense de mino­ri­tés oppri­mées et cete­ra. Il y a dans tout cela un relent de bêtise qui pour­rait effrayer qui­conque ne croit pas en la spi­ri­tua­li­sa­tion de l’esprit à l’œuvre dans la matière humaine. Ici, nous sommes des opti­mistes et il en faut beau­coup plus pour nous effrayer. Le poète Mariani est pré­oc­cu­pé, ce qui est un trait pour nous évident de toute poé­sie authen­tique, par le moment pré­sent de ce monde, et cette pré­oc­cu­pa­tion s’exprime en regard de la mémoire de ce que nous avons été, tout autant que les yeux ouverts sur les pos­sibles qui viennent. Le poète est un por­teur de sens, il res­semble aux por­teurs d’eau qui arpen­taient autre­fois les rues des pre­mières métro­poles. On devi­nait par­fois les traits d’Hermès sous les gue­nilles.

Alors de quoi s’agit-il ? De l’avis de Dominique Grandmont : « Il s’agit, non pas de rete­nir le temps, mais de faire vivre le pas­sé jusqu’à ce qu’il se confonde avec l’horizon. Vivre n’a lieu qu’une fois pour toutes, la vie est ce qui tra­verse sa propre dis­pa­ri­tion. Le geste est une parole impli­cite. Un pas sur la route. » La poé­sie pousse à « aller plus loin que le des­tin ».

Et Mariani :

 

« N’as-tu pas conscience que pour la pre­mière fois
l’homme édi­fie des ruines pour ses héri­tiers »

 

Le poète plonge au cœur du tra­gique de notre époque, dédiant un poème en même temps à Jénine et à Jérusalem :

 

« C’est le tau­reau des mas­sacres uni­ver­sels, le tau­reau
    qui brise

le miroir et le temple, qui ren­verse filles et mères
    dans les pousses d’herbe

en mélan­geant cette abs­traite bouillie de reli­gions,
    d’histoires, de ban­nières, »

 

Et en effet, au-delà des opi­nions, le tra­gique à l’œuvre sur ce mor­ceau de terre du moyen orient est un sym­bole de toutes les confu­sions comme de toutes les tra­gé­dies de notre temps. C’est du moins ain­si que nous vivons cette tra­gé­die, posi­tion­née au centre des pré­oc­cu­pa­tions mon­diales et, peut-être, mas­quant d’autres formes du tra­gique qu’est la vie humaine contem­po­raine sur cette terre.

Il y a une sorte de poé­sie réa­liste dans les pre­mières pages de ce recueil de Mariani. Cependant, sa poé­sie ne sau­rait se résu­mer à cela, quand bien même l’œil du lec­teur que je suis a été par­ti­cu­liè­re­ment atti­ré par cet aspect. Commencer la lec­ture en se remé­mo­rant les images du 11 sep­tembre, ce n’est pas ano­din. On par­le­ra sans doute de pes­si­misme au sujet de la poé­sie de Mariani. Et en effet son regard inter­roge sur la struc­ture même de la réa­li­té tout en ques­tion­nant la réa­li­té contem­po­raine, deux réa­li­tés qui, n’en déplaise à nos amis ratio­na­listes à outrance, peuvent être per­çues sépa­ré­ment et néan­moins de façon com­plé­men­taires. Rêve peut-être. Ou bien cau­che­mar. Pourtant, la poé­sie de Mariani n’est pas sans espé­rance, une espé­rance pla­cée en la poé­sie. Et sur ce point nous serons de nou­veau entiè­re­ment en accord. La poé­sie est simul­ta­né­ment le réel et l’avenir de l’humain. Il y a ain­si ce poème qui, par le chant poé­tique, recon­duit l’homme pri­son­nier en dedans de l’humanité. C’est la lec­ture du chant qui main­tient la matière de l’homme en dedans du réel, c'est-à-dire de l’esprit. Et cela se pro­duit depuis l’origine de la vie de l’humain. Bien sûr, l’image fausse à l’œuvre, qui se pré­tend aujourd’hui monde, vise à impo­ser un autre regard sur le réel. Et alors ? À cette manière de regar­der le réel nous n’accordons aucun cré­dit. Et cela suf­fit à la faire dis­pa­raître, comme par enchan­te­ment. Ce qui n’est guère trou­blant : une char­la­ta­ne­rie s’estompe vite, avec un peu d’acuité du regard.

Ainsi, les poèmes de Mariani plongent, à mesure que l’on avance dans leur lec­ture, dans la petite enfance de l’humanité, y com­pris celle de la der­nière gla­cia­tion. Une époque où nous nous serions mis debout, dit-on. Il n’est pas si fré­quent de croi­ser la pré­his­toire en terres de poé­sies contem­po­raines. Ce détour par nos enfances com­munes est alors l’occasion de por­ter en poé­sie un regard phi­lo­so­phique et huma­niste sur l’état d’Homme. Que cette pré­sence phi­lo­so­phique soit poé­ti­que­ment une telle réus­site, cela n’est pas plus fré­quent. Et l’on ne sera pas sur­pris de croi­ser Empédocle ou Hölderlin. Pas plus que de lever les yeux vers la sil­houette de Troie, avec Dante en ombre chi­noise.   

 

Lucio Mariani, Restes du jour, Cheyne, col­lec­tion D’une voix l’autre, 2012, 135 pages, 23 euros

De belles choses autour de ce grand poète :

http://​poe​zi​bao​.type​pad​.com/​p​o​e​z​i​b​a​o​/​2​0​0​6​/​0​9​/​a​n​t​h​o​l​o​g​i​e​_​p​e​r​m​_​4​.​h​tml

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Et en ita­lien :

http://​lucio​ma​ria​ni​.it/

Mieux connaître Dominique Grandmont :

http://​domi​ni​que​grand​mont​.word​press​.com/

Et Jean Baptiste Para

http://​fr​.wiki​pe​dia​.org/​w​i​k​i​/​J​e​a​n​-​B​a​p​t​i​s​t​e​_​P​ara

 

 

 

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