> Notes pour une poésie des profondeurs [5]

Notes pour une poésie des profondeurs [5]

Par |2018-02-12T16:27:43+00:00 24 novembre 2012|Catégories : Chroniques, Essais & Chroniques|

L’éternité por­tée sur les ver­tèbres serre la vis des
         gisants
Des mas­sacres de pré­su­més inno­cents ont lieu dans les
        sous-sols  
Exécutés avec sobrié­té d’une balle d’or alchi­mique 
        entre les yeux
En com­pa­gnie de der­viches ayant mal tour­né,
D’équilibristes tom­bés dans la misère
Et autres per­son­nages voués dès la pre­mière ligne à être
        cru­ci­fiés
Par le point final du roman.

[Marc Alyn, Les Enfers gigognes]

 

L’œuvre de Marc Alyn est de celles qui ins­pirent Recours au Poème et ses ani­ma­teurs. Sur un plan per­son­nel autant que sur un plan col­lec­tif. Le poète des pro­fon­deurs qu’est Marc Alyn joue ain­si un rôle qu’il ignore dans notre aven­ture. Mais l’ignore-t-il tant que cela ? En poé­sie, il est des Amitiés secrètes, fra­ter­nelles, qui se fondent sur le silence et la dis­cré­tion. C’est ain­si que nous nous sen­tons des affi­ni­tés élec­tives avec le poème tel qu’Alyn le vit, tout comme nous nous sen­tons aus­si des affi­ni­tés, pour les mêmes rai­sons, avec des poètes comme Valente, Grosjean, Grall, Juarroz, Char, Daumal, La Tour du Pin, Michaux, Cendrars, Reverdy, Garcia Lorca, Nerval, Kazantzaki, André Pieyre de Mandiargues ou Renéville. Entre autres. Là où s’inscrit le « point final du roman » com­mence ce que nous nom­mons Recours au Poème. Là où naît la poé­sie en tant qu’elle est pro­phé­tie de l’instant.

Ce volume est pré­cé­dé d’un texte d’André Ughetto, par ailleurs rédac­teur en chef de la revue Phoenix, laquelle pro­longe la belle his­toire de Sud et d’Autre Sud. Un texte qui est la meilleure intro­duc­tion à la vie et à l’œuvre du poète. Avec de tels volumes, la col­lec­tion Présence de la Poésie occupe pro­gres­si­ve­ment la place qui était autre­fois celle de Poètes d’aujourd’hui chez Seghers, et elle l’occupe de fort belle manière. On sent que nombre de ses volumes sont appe­lés à ser­vir de réfé­rence. Pour ce qui est de celui-ci, la chose est évi­dente. Avec le titre, tout est dit des fon­de­ments et des pro­fon­deurs de la poé­sie de Marc Alyn : « Permanence de la source », écrit Ughetto, lui-même poète, arpen­teur des mêmes contrées pérennes. Nous sommes ici en pré­sence d’une poé­sie qui a pris la mesure du réel. Une poé­sie qui regarde au-delà du voile de l’apparence des chairs et aper­çoit le lien qui unit le tout du réel. Ce qui nous échappe la plu­part du temps, au point que nous croyons encore en l’existence de la mort. Cette mort qu’il ne s’agit pas d’accepter mais bien de per­ce­voir comme n’ayant pas d’existence autre qu’immédiatement concrète. C’est de dis­pa­ri­tion appa­rente dont il s’agit, et cette dis­pa­ri­tion est une trans­for­ma­tion. Voilà ce dont nous parle la poé­sie de Marc Alyn, et voi­là ce dont parlent tous les poètes des pro­fon­deurs : der­rière ce que nous appe­lons « mort » se pro­file le réel des trans­for­ma­tions per­ma­nentes de la vie/​source de tout l’existant, trans­for­ma­tions qui ne se pro­duisent pas dans tel ou tel indi­vi­du mais dans chaque partie/​élément du vivant. Ici, la poé­sie est rejointe par la phy­sique quan­tique. Tout est com­po­sé de par­ti­cules. Et ces par­ti­cules prennent formes selon la manière dont elles sont reliées les unes aux autres. La vie est archi­tec­ture. Ainsi, la prin­ci­pale chose qui me dif­fé­ren­cie d’un mor­ceau de roche est la manière dont nos par­ti­cules sont liées. Le lien, là est le prin­cipe de la vie. Et ce lien se nomme poème. Au-delà des illu­soires et insi­gni­fiantes pré­ten­tions du quo­ti­dien, nous sommes des maillons. Et la chaîne forme le tout du réel. Il est du reste amu­sant de consta­ter com­bien les sciences contem­po­raines redé­couvrent peu à peu ce qui fonde l’essence même de la poé­sie. C’est bien dans un nou­veau monde, ancré sur d’autres para­digmes, que nous péné­trons, nous le sen­tons, nous ne le savons pas encore mais ce monde nou­veau appa­raît peu à peu sous nos yeux – un monde de poètes de nou­veau reliés en chaque ins­tant au Poème. 

Cette vision d’une poé­sie allant « au-delà » a tou­jours été une pré­oc­cu­pa­tion essen­tielle dans le tra­vail de Marc Alyn. On pense au manifeste/​tract Défense de la poé­sie qui, signé par Alyn, Garnier et Bouhier, réagis­sait dès 1955 aux concep­tions d’une poé­sie « natio­nale » mises en avant par Aragon, Guillevic et autres. Par cet acte, Alyn et ses amis mon­traient que la poé­sie n’est pas inféo­dée, ni à une idéo­lo­gie, ni à un par­ti, ni à un moment de l’Histoire, quand bien même ce moment serait-il celui de la résis­tance. Ils affir­maient aus­si, pour ceux qui lisent posé­ment, que la poé­sie est une des formes d’expression visible de ce lien unis­sant toutes les par­ties de la vie, ce même lien dont nous par­lions plus haut. Et de ce point de vue, la poé­sie voit plus loin et vient de plus loin que ce qu’Aragon pou­vait en pen­ser. Sur le moment, ce texte fut très lu, comme on lit dans le moment de leur paru­tion les textes qui semblent contri­buer à un débat, par­fois à une polé­mique. Mais il sera sur­tout relu, à comp­ter de main­te­nant, en regard de l’histoire de la poé­sie fran­çaise de la seconde moi­tié du 20e siècle, et de celle qui s’écrit en ce moment même. Car, avec le recul, la posi­tion de Défense de la poé­sie prend toute sa force : elle est posi­tion de ceux qui connais­saient, mal­gré les coups et les sar­casmes, mal­gré le retrait impo­sé sou­vent par une poé­sie alors domi­nante, dans un contexte idéo­lo­gique lui aus­si domi­nant, à ceux qui ne pen­saient pas comme l’air du temps poli­tique vou­lait que l’on pense. Une posi­tion : ne pas ces­ser de croire en la pos­si­bi­li­té du poème. Et cette posi­tion est aujourd’hui nôtre.

Quand un poète engage sa vie sur le che­min de cette posi­tion, il lutte pour la poé­sie, pour que le Poème trouve son che­min en nous et à tra­vers nous, pour que ce même Poème fasse irrup­tion dans nos vies. Et, chan­geant notre vie, contri­bue à ce que l’Homme se construise moins mal­fai­sant. La chose n’est guère aisée. Reste que qui­conque ne sai­sit pas cela a encore beau­coup à apprendre, hum­ble­ment, sur le sens de ce qu’est la poé­sie. Sa réa­li­té pro­fonde, et non son expres­sion plus ou moins labo­rieuse dans telle ou telle librai­rie. Marc Alyn est ain­si un poète enga­gé, au sens d’un enga­ge­ment sur la trace des plus anciennes racines du Poème, non dans un sens conjonc­tu­rel­le­ment poli­tique de peu d’intérêt. Que reste-t-il des « enga­ge­ments » poli­tiques d’antan n’est-ce pas ? La ques­tion n’est pas de croire avoir rai­son dans un pré­sent bien illu­soire, pour ensuite s’apercevoir et peut-être recon­naître com­bien l’on s’est trom­pé. La ques­tion est celle de la pré­oc­cu­pa­tion pro­fonde : qu’est-ce que vivre ? Quel est ce lien qui me fait être ? La poé­sie ne parle de rien d’autre. Et elle n’en parle pas uni­que­ment, c’est heu­reux, en ayant les yeux rivés sur l’humain, modeste acteur et par­ti­ci­pant d’un ensemble bien plus vaste dont il ne per­çoit que les sou­pentes. Et encore. Marc Alyn écrit depuis l’avant, dans le pré­sent de l’instant. Et son œil coquin trace des pos­sibles au-devant de nous. Que cha­cun trouve sa porte, elle est plu­tôt basse mais… que nous nous bais­sions un peu ne nous fera pas de mal ! La poé­sie, ce n’est pas rien. En par­ti­cu­lier en une époque où la déstruc­tu­ra­tion géné­ra­li­sée agis­sant contre les fon­da­tions de la vie tend à pro­duire une trans­for­ma­tion inver­sée, pous­sant cet humain loin de son huma­ni­té. C’est de ce com­bat dont la poé­sie des pro­fon­deurs et celle de Marc Alyn parlent : il s’agit de tenir la posi­tion en période trou­blée. C’est pour­quoi les poètes authen­tiques de main­te­nant sont les dis­si­dents d’une époque qui cherche à oublier que le Poème est ce qui œuvre dans le réel du monde.

Alors, Présence de la poé­sie en effet. Le titre de cette col­lec­tion vaut mani­feste et si ses ani­ma­teurs ne se trompent pas trop, cette col­lec­tion mar­que­ra l’histoire de la poé­sie. 

 

  

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