> Le viatique (Philippe Jaccottet)

Le viatique (Philippe Jaccottet)

Par |2018-08-15T17:25:58+00:00 17 novembre 2015|Catégories : Critiques|

 

Pourquoi celui-ci plu­tôt qu’un autre ? Un poème comme une page de jour­nal : — « Agrigente, 1er jan­vier » —, qui par­lait de pluie, des mille épines de la pluie.

Sur le coup de mes vingt ans, je l’avais appris par cœur — ce temps déni­grait ces pra­tiques sco­laires —. Je l’emportais par­tout : au bord de l’Atlantique où je me ren­dais pour tra­vailler, au pied de grands murs blancs où je m’asseyais pour cau­ser et fumer, au volant de ma voi­ture, soli­taire dans les longues routes de nuit.

Cependant, dres­sé que j’avais été à un for­ma­lisme qui, bigo­te­ment, détri­co­tait les formes et condui­sait un lec­to­rat hau­te­ment qua­li­fié vers le rêve d’une socié­té sans classes sans tra­di­tions et sans sexes, c’est à peine si je fus cho­qué quand, en plein Panorama de France culture, une auto­ri­té d’alors décla­ra que Jaccottet était le plus res­pec­table des tra­duc­teurs mais un poète de second ordre. Un beso­gneux, quoi. À cette table, tel Pierre, j’eusse sans doute bre­douillé ne pas connaître cet homme. Même si, dans une habi­tude illé­gi­time, je conti­nuais de me réci­ter les vers d’Agrigente 1er jan­vier, comme j’aurais tou­ché dans ma poche une mon­naie qui n’avait plus cours mais à laquelle quelque chose de mys­té­rieux conti­nuait de m’attacher.

À pro­pos de vers, l’auteur lui-même ne culti­vait-il pas une cer­taine forme de secret ? Car si la mise en page était en prose pour le lec­teur silen­cieux, pour celui qui osait don­ner de la voix elle rece­lait une belle char­pente d’alexandrins. Des vers régu­liers tout en nuance et en césures non mili­taires — pour adop­ter le voca­bu­laire de Michel Bernardy, ancien répé­ti­teur de la mai­son de Molière, à qui nous devons cet inimi­table livre : Le jeu ver­bal —.

Je crois que c’est cette char­pente qui l’avait ren­du si hos­pi­ta­lier à ma mémoire.

De ma vie, j’ai oublié tant de détails, de conver­sa­tions à tra­vers les forêts. Quelques cro­quis aqua­rel­lés sur mes car­nets peinent à me rap­pe­ler cet éclat du ciel en pas­sant un col de mon­tagne. Sauf qu’il était là, l’ami le plus fidèle : ses mots étaient valables ailleurs qu’en Sicile, sa char­pente s’adaptait, ses sub­tiles asso­nances héber­geaient à bas bruit les ques­tions que ma rai­son conqué­rante ne savait pas poser. Combien de fois l’ai-je redit ? Parfois, sans le vou­loir, en chan­geant un mot ou deux. Je sais main­te­nant qu’à ma recherche fré­né­tique de l’infini il venait oppo­ser sa forme bor­née et inquiète, sa pos­ture humble de veilleur, le voi­ci, de mémoire, sans véri­fier :

 

Un peu plus loin que cette place aux rares cibles, nous cher­chons l’escalier d’où la mer est visible. Ou du moins le serait si le temps était clair. Nous avons voya­gé pour la dou­ceur de l’air, pour l’oubli de la mort, pour la toi­son dorée. Malgré le che­min fait, nous res­tons à l’orée, et ce n’est pas ces mots hâtifs qu’il nous fau­drait, ni même cet oubli, oublié tôt après.

Il com­mence à pleu­voir, on a chan­gé d’année ; tu vois bien qu’aux regrets notre âme est condam­née. Il faut, même en Sicile, accep­ter sur nos mains, les mille épines de la pluie. Jusqu’à demain.

 

Je ne cache pas mon envie de dire quelque chose, d’avoir l’air intel­li­gent. Mais Jaccottet est un maître dont je ne sau­rais par­ler autre­ment que par cette confi­dence.

 

Après beau­coup d’années, il y eut la décou­verte de Gustave Roud, dans la col­lec­tion « poé­sie » Gallimard — ce déli­cat Panthéon qui sème des visages dans les rayons de nos biblio­thèques — puis, pas­sés l’éblouissement et la honte d’avoir si long­temps mécon­nu cette écri­ture — qu’un lit­té­ra­teur connu il y a peu me disait trou­ver « belle mais tel­le­ment désuète » (mais il est vrai c’était à l’heure des liqueurs !) —, les trois volumes verts de la Bibliothèque des Arts, pré­fa­cés par Philippe Jaccottet.

Encore après, pro­fi­tant que les librai­ries de quar­tier avaient fait entrer ses livres parce qu’il figu­rait cette année-là au pro­gramme de l’agrégation, j’ai tout lu de lui. Tout lu et au fond peu appris par rap­port à cette si longue fré­quen­ta­tion d’un seul poème. Son aune m’avait aidé, je crois bien, à savoir écou­ter d’autres textes, à com­men­cer par les miens. Mais je crois aus­si, sans pou­voir dire en quoi, il m’a aidé à vivre et à savoir dire. Sans contrainte, avec une douce fer­me­té. Comme un ami.

 

 

Dans deux beaux livres par les­quels la col­lec­tion poé­sie Gallimard offre pour la pre­mière fois l’élégant abri de sa cou­ver­ture à de la prose, ce sont bien de ren­contres et d’amitiés qu’il s’agit. On pour­rait par­ler d’une antho­lo­gie d’admirations mais, pour reprendre le bel article que Patrick Kéchichian leur a consa­cré : « Philippe Jaccottet ne peut se satis­faire de ce trop radieux soleil ni applau­dir sans recul ni inter­ro­ga­tion (il est ici ques­tion de Ponge) ».

Oui, la dis­tance qu’il faut pour se deman­der quel pou­voir mys­té­rieux cer­tains mots ouvrirent en lui, et se rendre compte qu’ils cher­chaient moins à dévoi­ler le mys­tère qu’à sim­ple­ment nous faire adop­ter par lui.

 

Voilà des livres qui devien­dront des via­tiques, j’aurais envie de tout citer, les cha­pitres qui parlent de l’acte d’écrire, ceux qui s’interrogent, avec des mots de poète sur ce que c’est de faire par­tie du milieu lit­té­raire, ceux qui offrent sur des ter­ri­toires que l’on croyait connaître, un éclat de simple intel­li­gence. Comme cette clai­rière, où il est ques­tion d’André Dhotel :

 

La meilleure intro­duc­tion à l’œuvre d’André Dhotel pour­rait bien être ce mer­veilleux petit livre de lui paru voi­ci un peu plus d’un an, Le Vrai Mystère des cham­pi­gnons (Payot/​Lausanne), qui, sous une appa­rence légère, cache un art poé­tique qui est aus­si un art de vivre.

Comment et pour­quoi Dhotel parle-t-il des cham­pi­gnons ? Il ne s’agit ni d’un vague lyrisme à par­tir de vagues intui­tions ni d’un trai­té scien­ti­fique. Dhotel est certes quelqu’un qui connaît admi­ra­ble­ment les choses de la nature, par le contact direct comme à tra­vers les livres ; mais il se trouve jus­te­ment qu’avec les cham­pi­gnons plus peut-être qu’avec toute autre créa­ture du monde natu­rel, le savoir le plus éten­du et le plus pré­cis se heurte bien­tôt à d’étranges limites. À croire que ces cham­pi­gnons « ambi­gus et radieux », comme les carac­té­rise André Dhotel, n’existent, dans leur diver­si­té, leur com­plexi­té, leur incon­grui­té même, que pour défier le savoir et témoi­gner d’autre chose ». (…) p. 235

 

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Trois livres de Philippe Jaccottet parus en 2015 :

Une tran­sac­tion secrète, 416 pages, Poésie Gallimard

L’entretien des muses, 432 pages, Poésie Gallimard

Ponge, pâtu­rages, prai­ries, 80 pages, Le bruit du temps, 11€

 

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