Benoît Chantre, Le clocher de Tübingen

Par |2020-02-25T10:02:56+01:00 26 février 2020|Catégories : Benoît Chantre, Critiques|

Empous­siéré dans l’é­tagère Roman­tisme de nos bib­lio­thèques, Hölder­llin (1770–1843) intéresse-t-il encore quelqu’un hormis des étu­di­ants en lit­téra­ture alle­mande et quelques philosophes qui se dis­putent ses reliques ?

…sans oubli­er la souil­lure d’avoir été « dévoyé » par le régime nazi1. La réponse de Benoît Chantre est « oui » dans cet ouvrage agréable à lire, éru­dit et visionnaire.

Plon­geons-nous donc dans la vie factuelle et intel­lectuelle du poète ! Mais pas comme un biopic ou un roman ; mieux qu’un roman ! En com­mençant par le moment décisif où il quitte Iena. L’au­teur nous décrit la crise intel­lectuelle et spir­ituelle pro­fonde, trop sou­vent réduite à une fragilité psy­chologique : Hölder­lin s’éloignant en fait de la séduisante et opti­miste pen­sée de Fichte, et de sa con­cep­tion du « moi pur » en passe d’être divin­isé et faire de nous d’idéales stat­ues grecques :

Benoït Chantre, Le Clocher de Tübin­gen, Gras­set, 2019, 336 pages, 22€.

Le sourire de la stat­u­aire antique lais­sait donc transparaître un ric­tus que ne voulaient pas voir les ado­ra­teurs de l’An­tiq­ui­té. La sta­bil­ité grecque appa­raît pour ce qu’elle fut : un mythe qui empêchait d’en­ten­dre et de penser la rela­tion (…) de l’homme au temps.

 

C’est un livre andante, en chemin, musi­cal, qui prend le temps de la (re)lecture et du com­men­taire par de larges et réfléchies cita­tions. On suit Hölder­lin à tra­vers l’Eu­rope d’après 1789. On suit aus­si le grand amoureux qu’il fut dans son aller-retour trag­ique entre la terre et le ciel.

Foin de la Grèce éter­nelle de ses con­tem­po­rains, il trou­ve une arcadie mod­erne au bord de la Garonne, à Bor­deaux, ville alors ouverte sur le monde entier2. Avant le douloureux retour au pays natal :

 

C’est une his­toire très sim­ple, et pour­tant inouïe. Il y a deux cents ans, un homme par­tit au bout du monde, et quand il revint dans sa Souabe natale, il décou­vrit non sans effroi qu’un dieu dor­mait à sa place. Le marcheur était épuisé, vidé de tout. Il venait d’embrasser l’u­nivers : le cours débor­dant de la Saône en hiv­er, les rues de Lyon accla­mant le Pre­mier Con­sul qui venait de met­tre un terme à une Révo­lu­tion sanglante, les vol­cans éteints d’Au­vergne et le cours tumultueux de la Garonne où tan­guaient les navires repar­tant pour Saint-Domingue.

 

Il y a du Lenz de Büch­n­er dans cette écriture.

Mais ce livre vaut surtout pour ce qu’Hölder­lin dit à notre aujour­d’hui. Et d’abord, sur la ques­tion de la récupéra­tion nation­al­iste, Benoît Chantre mon­tre en quoi l’idéolo­gie nazie a pro­longé ce que le roman­tisme avait de pire (la démesure de l’é­go)… ce qu’Hölder­lin n’eût jamais approu­vé, comme en témoignent ses remar­ques sur Antigone de Sopho­cle qui firent de lui la risée de ses anciens condis­ci­ples d’Iena.

Plus de deux siè­cles ont passé et la crise intérieure que ce livre décor­tique est désor­mais notre lot fam­i­li­er, dans un monde en feu et sans repères. Peut-être bien cette apoc­a­lypse dont par­lait René Girard dans son dernier livre cosigné et pub­lié… par Benoît Chantre juste­ment3.

Ampli­fi­ant et actu­al­isant ce que Jean Beaufret et François Fédi­er avaient écrit en 19634, Chantre mon­tre un poète pris par une lucid­ité qui peut nous en remon­tr­er, à nous postmodernes :

 

Le poète peut livr­er son secret : le « dia­mant dans la mine » ou la « per­le du fond de la mer » évo­qués dans Hypéri­on. Mais il ne s’ag­it plus de mêler le rêve au réel. Il s’ag­it d’at­tester que le divin s’est gref­fé au cœur du pèlerin épuisé. La veine poé­tique ne s’est pas tarie, Hölder­lin con­tin­uera d’écrire. Mais elle s’est délestée de sa charge méta­physique et mythologique.

 

Loin de jouer un air dés­espéré (si proche aus­si du men­songe roman­tique),  Hölder­lin con­tin­ue de nous aider à nous éloign­er d’une cer­taine dérai­son pour par­tir au con­tact du monde. À cette aune, Chantre nous invite à lire et relire la petite cen­taine de poèmes écrits sur trente-sept ans de vie qua­si érémi­tique. Lisons-les comme on regarde des joy­aux sur­gis de nos chemins banals. Avec lui pra­tiquons la poésie comme une parole retrou­vée de la nature, preuve qu’il ne faut pas chercher hors du monde ce qui se trou­ve en son cœur. Pré­fig­u­ra­tion de ce que, en pleine mon­tée des périls, la toute jeune Simone Weil plac­erait au dessus de l’intelligence : « la fac­ulté d’attention ».

 

Notes :

  1. Le terme dévoiement est employé, entre autres, par Nicole Gabriel, dans son arti­cle Deuil de la révo­lu­tion et désir de révo­lu­tion dans Hölder­lin de Peter Weiss, in Tumulte n°20, 2003. Disponible en ligne sur le site Cairn.
  2. Cette Bor­deaux libérale qui, une ving­taine d’an­nées plus tard, con­sol­era Goya des regains tyran­niques de Madrid et Paris.
  3. Achev­er Clause­witz, Car­nets Nord, 2007, repris en Champs-Flammarion.

Présentation de l’auteur

Benoît Chantre

Textes

Benoît Chantre est un dra­maturge, philosophe, édi­teur français. Il est prési­dent de l’As­so­ci­a­tion Recherch­es Mimé­tiques, il est fel­low de la Fon­da­tion Imi­ta­tio (San Fran­cis­co) et mem­bre asso­cié du Cen­tre inter­na­tion­al d’é­tudes de la philoso­phie française con­tem­po­raine (CIEPFC-ENS Rue d’Ulm). Auteur de plusieurs livres d’en­tre­tiens , il a pub­lié égale­ment nom­bre d’articles.

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Débuts lit­téraires au Temps qu’il fait : Une poé­tique du livre, un essai qui explore l’instant où, avant d’en lire la pre­mière ligne, on prend un livre dans ses mains. Quand finit l’objet ? Où com­mence le texte ? His­toires de fron­tières, de pas­sages, de chevauche­ment, de jeu entre des ter­ri­toires. Suivi d’un clone de la Religieuse por­tu­gaise, Let­tres de Ré, d’une bluette sous pseu­do et divers­es col­lab­o­ra­tions dont celle depuis bien­tôt dix ans avec la revue Espace(s).

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