Piet Lincken, Edith Södergran, Å Itinéraire suédois

Par |2022-03-21T05:09:09+01:00 20 mars 2022|Catégories : Critiques, Edith Södergran, Piet Lincken|

« Je ne suis rien qu’une volon­té illim­itée » écrivait la poétesse Edith Söder­gran vers 1919. Une vie brève passée dans les sana­to­ri­ums, exis­tence étroite à l’orée d’un siè­cle qui lancera des tun­nels et des ponts pour aplanir les mon­tagnes et rap­procher les îles, et croira pos­er le pied sur le quai de l’éternité. 

Mais vie dense, les « ongles en sang (cassés) au mur des jours ordi­naires ». Le sang bouil­lait dans ce corps entravé par la tuberculose :

 

J’ex­iste rouge. Je suis mon sang
Je n’ai pas renié Eros.

 

Plus de qua­tre-vingt-dix ans après, Piet Linck­en voy­age, avec le sang d’Edith qui lui bout dans les veines. Le voy­age qu’elle n’avait pu faire ?

Piet Linck­en, Edith Söder­gran, Å Itinéraire sué­dois (nou­velle édi­tion aug­men­tée), Ate­lier de l’ag­neau, 2020, 104 pages, 17€.

Ouvre. C’est un livre car­net, un jour­nal de bord pas sys­té­ma­tique où se répon­dent les poèmes d’Edith en bilingue (1) et poèmes et pros­es de Piet. Quelques notes cli­ma­tiques ou ethno­graphiques, des cartes, des pho­tos, détails sat­urés. Il y a des lieux éloignés. Tu véri­fies sur l’ap­pli­ca­tion Plan. Ce n’est pas linéaire. Si les oies sauvages sont évo­quées, on est loin de leur clair tracé pédagogique.

Piet décape ses rêves, et ses mots :

 

À l’in­fi­ni, libre, la route du Nord
lâche son cordeau 
(…) on a peur, mais tant pis, per­son­ne ne prête atten­tion à personne.
(…) l’ob­ser­va­tion échoue : manque de temps,
manque de distance,
et excès de point de vue. Croi­sons les fers :
mutisme et cri, glace et lave, point final.

 

Désen­chan­tée, l’époque ? Foin des sages oiseaux migra­teurs de Lager­löf, le cer­cle polaire est à portée de bag­nole ! À Vik, d’une Land Rover sort une sil­hou­ette d’oiseau de proie qui t’assène un « …il n’y a rien à voir ici ». Époque ironique où le désen­chante­ment est devenu une com­posante du confort :

 

Décrassé dans l’a­gréable piscine d’eau chaude, je ne renie plus mon chemin de croix.

 

Piet met à l’épreuve sa fidél­ité à Edith. Va-t-il au désert intérieur pour retrou­ver le vent incen­di­aire qui la dévo­rait ? Et même ces mots flam­boy­ants (mes autoroutes lyriques !) que je viens d’employer, Piet n’en voudrait pas. Ce livre est plus sobre, âpre aus­si mais sans la volup­té du désespoir :

 

j’of­fre aux regards du monde cette terre merveilleuse
sub­lime et morose (…)

 

écrivait-il déjà dans des élé­ments pre­miers, pub­lié par le même édi­teur en 2004. Cet itinéraire sué­dois a sim­ple­ment com­mencé ainsi :

 

D’une seule enjam­bée on peut s’éloign­er de l’autoroute.
Le soir à la pénom­bre, dans les eaux au-dessous du pont, je fouille.
Et pour retrou­ver quoi ?

 

Retrou­ver « le bas (…) à portée de main / (l’ange aus­si est descendu)/ ne point tant user de mots». Itinéraire, ini­ti­a­tion à ce « petit (qui) comble ». Voy­age de lec­ture, de mémora­tion, de tra­duc­tion, qui redonne sa bonne place à l’homme et lui offre à nou­veau la chance d’une con­tem­pla­tion biface du pays qui est et de celui qui n’est pas (2).

Et ce cabanon sur plusieurs pho­tos ? Piet y retrou­ve l’e­space étroit qui dilate l’ex­péri­ence. Après qu’Edith s’est couchée dans « le hamac des fées » et rêve à « des choses curieuses », tout près d’elle Piet dit :

 

… tel un petit arbre rabougri,
quelque chose a humé le ciel.
Il n’en faut pas plus pour que le buis­son brûle,
que la mer s’ouvre,
que le rideau se déchire.

 

Libre à toi de penser au Sac­ri­fice d’An­drei Tarkovski.

 

 

°°°°°°°

Notes :

  1. Les poèmes d’Edith Söder­gran sont traduits par Piet Lincken
  2. Titre du recueil d’Edith Söder­gran, Le pays qui n’est pas, 1925, tra­duc­tion en français par C.G. Bjurström et L. Alber­ti­ni, chez Orphée La dif­férence, 1997.

Présentation de l’auteur

Edith Södergran

Edith Söder­gran est une poétesse fin­landaise d’ex­pres­sion sué­doise née à Saint-Péter­s­bourg  en 1892. Elle est con­sid­érée comme l’un des plus grands poètes scan­di­naves du 20e siè­cle. Elle a pub­lié son pre­mier recueil de poème (Dik­ter) à 24 ans. Elle dis­paraît en 1923  à l’âge de 31 ans des com­pli­ca­tions d’une tuber­cu­lose con­trac­tée lors de son adolescence.

Bib­li­ogra­phie (sup­primer si inutile)

Poèmes choi­sis

Présentation de l’auteur

Piet Lincken

Issu de la généra­tion née après 1968, Piet Linck­en, belge d’o­rig­ine fran­­co-sué­­doise, mène un tra­vail pro­téi­forme et inclass­able afin d’amen­er à un ques­tion­nement autour de l’écri­t­ure, de la créa­tion, et plus large­ment de la con­di­tion humaine. Poète (Les Bosquets noirs ‑textes de 1990–2013, J’ai cru voir un dieu, 2010, aux éd. Le Coudri­er, et S’entraîner au pas­sage des abîmes, L’Âge d’Homme, 2011…), dra­maturge (N’éveillez pas l’ours qui dort, Fes­ti­val Scénoblique 2010, France), tra­duc­teur de la poésie scan­di­nave (un choix de poèmes d’Edith Söder­gran, traduits du sué­dois, dans le recueil de Piet Linck­en, Å, itinéraire sué­dois, Ate­lier de l’agneau, 2011), il est aus­si com­pos­i­teur (Psaume 49, pour chœur et orchestre sym­phonique, 2006, Cycle pour sopra­no et piano au Par­lement de la Com­mu­nauté française de Bel­gique, 2005) et pianiste/organiste pro­fes­sion­nel (créa­tion de ses œuvres aux orgues de Saint-Ger­­main-des-Prés à Paris etc.). Plus récem­ment, et dans un par­cours proche de celui qu’il mène en pho­togra­phie sur la Scan­di­navie, il expéri­mente le dessin, le plus sou­vent au fusain et au mar­queur, dessins qui font péri­odique­ment l’objet de repro­duc­tions en revue ou d’expositions. Il a été souligné à plusieurs repris­es une cer­taine fil­i­a­tion entre son tra­vail et l’expressionnisme nordique (Munch, Bar­lach…). (https://objectifplumes.be/author/piet-lincken/#.YjbI8C_pO7c

Bib­li­ogra­phie

  • Des élé­ments premiers
  • Forêts
  • J’ai cru voir un dieu
  • Les bosquets noirs
  • Par­mi les sphères
  • Souf­flet de forge
  • S’entraîner au pas­sage des abîmes
  • Å, itinéraire suédois

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

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Eric Pistouley

Débuts lit­téraires au Temps qu’il fait : Une poé­tique du livre, un essai qui explore l’instant où, avant d’en lire la pre­mière ligne, on prend un livre dans ses mains. Quand finit l’objet ? Où com­mence le texte ? His­toires de fron­tières, de pas­sages, de chevauche­ment, de jeu entre des ter­ri­toires. Suivi d’un clone de la Religieuse por­tu­gaise, Let­tres de Ré, d’une bluette sous pseu­do et divers­es col­lab­o­ra­tions dont celle depuis bien­tôt dix ans avec la revue Espace(s).

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