> Trois questions à Jean-Claude Morera, traducteur de Carles Riba

Trois questions à Jean-Claude Morera, traducteur de Carles Riba

Par | 2018-02-21T11:46:14+00:00 24 mai 2017|Catégories : Rencontres|

 

  1. Au ton enthou­siaste de votre pré­sen­ta­tion de cet auteur, on a envie d’en savoir plus sur votre « ren­contre avec l’œuvre de Carles Riba ».

 

Vous êtes pers­pi­cace… Fils d’un exi­lé lié à Bierville et au groupe qui y séjour­na avec Riba, je connais­sais de longue date ce poème mais par sa légende seule­ment – c’est un texte mythique en Catalogne – et d’une façon toute exté­rieure. C’est beau­coup plus tard que, vou­lant appro­fon­dir l’héritage de la langue cata­lane, j’ai ren­con­tré et tra­duit la cin­quième élé­gie. En véri­té ce fut pour moi une sur­prise, alors qu’un tra­vail inté­rieur m’amenait à une concep­tion de la vie certes dif­fé­rente mais plus spi­ri­tuelle, de décou­vrir une œuvre dont la pro­fon­deur va bien au-delà d’un pro­tes­ta­tion poli­tique ou d’un exer­cice nos­tal­gique. C’est cela qui, après bien d’autres longues années, m’a déci­dé à en tra­duire l’intégralité. 

 

  1. Ce sont les élé­gies d’un exi­lé par force. Mais est-on si loin des élé­gies du gyro­vague plus heu­reux que fut Rilke ?

 

Fin ger­ma­niste – il avait étu­dié la sty­lis­tique en Allemagne – Riba connais­sait l’œuvre de Rilke. Ses bio­graphes notent qu’il eut entre les mains à Bierville – dans la der­nière livrai­son de la revue Esprit, parue avant la décla­ra­tion de guerre – une tra­duc­tion fran­çaise des Élégies de Duino. Cela lui ins­pi­ra peut-être son titre, en hom­mage ou plu­tôt en réponse me semble-t-il au grand poète. Évidemment tous deux prennent pour modèle l’élégie antique et leur façon d’écrire ne sont pas éloi­gnées. Riba lui-même ne fait pas mys­tère de leur filia­tion com­mune avec les roman­tiques alle­mands. Et tous deux, de façons bien dif­fé­rentes, s’interrogent sur le mal et le deuil comme ils mettent la liber­té de l’âme humaine au cœur de leur médi­ta­tion.

Mais dans ses notes, Riba prend soin de prendre ses dis­tances avec «  l’orphisme pan­théiste de Rilke ». À mon avis ce n’est pas seule­ment parce que dès cette époque et plus encore dans la suite de sa vie, le cata­lan se vou­lut un catho­lique ortho­doxe. C’est sur­tout parce que l’expérience dont il rend compte est vécue comme une his­toire de des­sein et de rédemp­tion sin­gu­lière, comme une ren­contre per­son­nelle et une voca­tion ins­crite dans une aven­ture col­lec­tive quand, avec Rilke, si tou­te­fois je l’ai bien com­pris, nous sommes immer­gés dans l’éternel retour.

 

Carles Riba

 

  1. Vous insis­tez dans la pré­face sur vos choix de tra­duc­tion, en par­ti­cu­lier sur votre regret d’être contraint de res­ti­tuer cette poé­sie en vers libres. Traduire le cata­lan, qui pour le pro­fane a l’air plus proche du fran­çais que le cas­tillan, oblige donc à tant de sacri­fices ?

 

Riba était un puriste et – sans excès de rigi­di­té il est vrai – il avait fait de sa fidé­li­té aux règles de la ver­si­fi­ca­tion antique un élé­ment consti­tu­tif de la poé­tique des Élégies. Il n’est que lire l’adresse finale ou ses notes intro­duc­tives. 

Cette façon d’écrire avait entre autres pour but d’ancrer son pro­pos dans une tra­di­tion com­mune occi­den­tale, à voca­tion uni­ver­sa­liste, ce qu’on peut voir clai­re­ment dans l’élégie IX.  On a pu remar­quer[i] qu’il se serait éloi­gné de ce but en adop­tant, comme il aurait pu en être ten­té, le clas­sique déca­syl­labe cata­lan.

Formellement, tra­duire en vers libre contre­dit donc son pro­pos mais il est vrai aus­si que les deux langues en pré­sence sont proches et je me suis appuyé sur cette proxi­mi­té pour que l’essentiel de la scan­sion ribienne résonne encore (et autant que pos­sible car l’accent tonique est ou n’est pas) à l’oreille du lec­teur. Ce choix qui m’est habi­tuel conduit par­fois à for­cer un peu le sens des mots en fran­çais ou à employer des for­mules peu idio­ma­tiques. Mais dans tous les cas j’ai vou­lu res­ter scru­pu­leu­se­ment fidèle au sens lit­té­ral du poème, ce qui m’a paru essen­tiel compte tenu de sa nature même. Et comme le cata­lan est très direct, avec beau­coup de mono­syl­labes, alors que le fran­çais est plus dis­cur­sif, cela m’a obli­gé quelques fois à com­po­ser des vers d’une lon­gueur à mes yeux exces­sive.

Mais là encore vous tou­chez à la véri­té car j’avoue que ces regrets sont là  sur­tout pour rendre sen­sible à un aspect de l’œuvre qui pour­rait n’être pas suf­fi­sam­ment enten­du et ont donc un petit quelque chose de rétho­rique…

 

 


[i] Remarque de Mme Marie-Claire Zimmermann, ancienne direc­trice du Centre d’études cata­lanes de l’Université Paris-Sorbonne (article publié dans l’ouvrage col­lec­tif « les exils cata­lans en France » PUPS, 2005)

 

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