Cesare Pavese, Travailler use, Anne Serre, Au cœur d’un été tout en or

Par |2021-02-06T11:29:18+01:00 6 février 2021|Catégories : Anne Serre, Cesare Pavese, Critiques|

Poésie—prose poétique—prose

Pavese. On va con­tourn­er les présen­ta­tions. Un clas­sique. Mais qui, dégusté à l’aveu­gle, peut encore éton­ner, dérouter, don­ner à rêver d’un rêve gran­uleux et sensible.

En trois pages de pré­face, Car­lo Osso­la vous accueille, vous débar­rasse, vous met en accord. Tout de suite on est bien, en bonne com­pag­nie : de Pavese poète Calvi­no dis­ait qu’il était « la voix la plus isolée de la poésie ital­i­enne ». La pré­face n’est pas bilingue. Tant mieux : ce terme d’« isolée » et ses sens pos­si­bles vous accom­pa­g­neront dans cette marche. On marche beau­coup dans les poésies de Pavese, on croise des gens. Des femmes la nuit vous deman­dent du feu. Le vers est prosaïque, nar­ratif sans racon­ter d’histoires.

Trop de mer. On en a assez vu de la mer.
Le soir, quand l’eau s’é­tend délavé
et fumante dans le néant, mon ami la fixe
et moi je fixe mon ami et per­son­ne ne dit rien.
À la nuit on finit par aller s’en­fer­mer au fond d’un bouge,
isolés (
iso­lati) dans la fumée, et l’on boit.(…)

Tout est de ce tonneau-là.

Ce livre de poche est plus qu’un livre, c’est le via­tique par­fait pour une poche de blou­son. On en lit une ou deux pages —le papi­er est mod­este et d’un blond par­fait, la police fine, élé­gante et l’en­crage réguli­er—, aus­sitôt s’at­ténue la lumière trop forte de nos trans­ports, de nos officines, de nos salles d’at­tente. Ça réveille en soi un bout de pénom­bre, chaude odor­ante ami­cale où le meilleur de soi-même se glisse, par­le et fume et bavarde. Ou même ne dit rien. Voilà une poésie pure­ment mod­erne et démocratique.

Cesare Pavese, Tra­vailler use, édi­tion bilingue, choix de Car­lo Osso­la, tra­duc­tion de Léo Tex­i­er, Rivages poche 2021, 160 pages, 9,10€.

 

Mais que ça fait du bien de se rêver au fond d’un bouge en ce moment !

 

∗∗∗∗

Autre sai­son. Anne serre a obtenu le prix Goncourt de la nou­velle. Les mots qui suiv­ent avaient été écrits avant qu’une bande rouge ne ceignît le bleu Mer­cure. Ces mots par­laient de ces nou­velles comme de poèmes en prose. Com­bi­en de lecteurs lisent en dehors des catégories ?

Dans ses joy­aux par­faite­ment facettés, Anne Serre laisse tou­jours une inclu­sion, une bulle de mys­tère immé­mo­r­i­al. Con­tin­uons la com­para­i­son : ces objets lit­téraires ne se regar­dent pas de face, à cause d’un scin­tille­ment qui attire le coin de l’oeil ou parce que l’arête qu’on croy­ait devant est en fait der­rière. Ce sont des formes cour­tes qui nous con­duisent à des énigmes, des faux-pas. De famil­ières frus­tra­tions vien­nent lézarder notre pré­ten­due con­nais­sance du monde.

Expéri­ence poé­tique lumineuse, grave aus­si, ces bouts de réc­its, ces aplats de vie tourneront dans la mémoire comme ces airs que l’on fre­donne à moments per­dus, en atten­dant un ascenseur ou le brrzzz qui ouvre une porte.

Com­bi­en serons-nous à laiss­er ain­si agir ce livre, quelques heures, quelques jours avant de com­mencer le livre suivant ?

Anne Serre, Au cœur d’un été tout en or, Mer­cure de France 2020, 144 pages.

Présentation de l’auteur

Anne Serre

Anne Serre fait ses études à Paris où elle vit. Elle pub­lie ses pre­miers textes (des nou­velles) dans des revues (NRF, Le Nou­veau Recueil, L’Infini, etc…).
Son pre­mier roman Les Gou­ver­nantes paraît en 1992. Une douzaine d’autres livres ont suivi. 

Elle a obtenu le Prix Charles Oul­mont en 2004, le Prix de la Fon­da­tion del Duca en 2008 et le Prix des Etu­di­ants du Sud, à Aix-en-Provence, pour l’ensemble de son œuvre en 2009. Anne Serre a été mem­bre du Con­seil d’administration de la Mel (Mai­son des écri­t­ures et le littérature).

© Crédits pho­tos Stephane Haskell

Bib­li­ogra­phie

  • Voy­age avec Vila-Matas, Mer­cure de France, 2017
  • Dia­logue d’été, Mer­cure de France, 2014
  • Petite table, sois mise !, édi­tions Verdier, 2012
  • Les Débu­tants, Mer­cure de France, 2011
  • Un cha­peau léopard, Mer­cure de France, 2008
  • Le.Mat, Verdier, 2005
  • Le Nar­ra­teur, Mer­cure de France, 2004
  • Le Cheval blanc d’Uffington, Mer­cure de France, 2002
  • Au Sec­ours, Champ Val­lon, 1998
  • Film, Le Temps qu’il fait, 1998
  • La Petite épée du cœur, Le Temps qu’il fait, 1995
  • Un Voy­age en bal­lon, nou­velles, Champ Val­lon, 1993
  • Eva Lone, Champ Val­lon, 1993
  • Les Gou­ver­nantes, Champ Val­lon, 1992

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

Présentation de l’auteur

Cesare Pavese

Cesare Pavese est un écrivain italien.

Il étudie la lit­téra­ture anglaise à Turin. Sa thèse porte sur le poète améri­cain Walt Whit­man en 1930. Il traduit en ital­ien Moby Dick d’Her­man Melville en 1932, John Dos Pas­sos, William Faulkn­er, Daniel Defoe, James Joyce ou encore Charles Dickens.

Il col­la­bore à la revue Cul­ture dès 1930, et com­pose son recueil de poèmes “Tra­vailler fatigue”, qui paraî­tra en 1936, année où il devient pro­fesseur d’anglais.

Il est choisi en 1934 comme directeur d’une revue cul­turelle, tri­bune de ses amis de “Gius­tizia e Lib­ertà”, groupe anti-fas­­ciste. En 1935, et est arrêté pour activ­ités anti-fas­­cistes. Il est exilé huit mois en Cal­abre à Bran­ca­le­one. Durant cette péri­ode il débute la rédac­tion de son Jour­nal (“Le Méti­er de vivre” qui sera pub­lié à titre posthume en 1952). En 1939, il écrit le réc­it “Le bel été” qui ne paraît qu’en 1949, accom­pa­g­né de deux autres textes “Le dia­ble sur les collines” et “Entre femmes seules”. Il écrit beau­coup à cette époque notam­ment ” Dia­logues avec Leuco”.

Après la Sec­onde Guerre mon­di­ale, Cesare Pavese adhère au Par­ti Com­mu­niste Ital­ien, s’établit à Ser­ralun­ga di Crea, puis à Rome, Milan et finale­ment Turin. Il tra­vaille pour les édi­tions Ein­au­di. En 1949 paraît un roman : “La lune et les feux”. 

Il se sui­cide à Turin, dans une cham­bre d’hô­tel, en lais­sant sur sa table un dernier texte, “La mort vien­dra et elle aura tes yeux”, ain­si que ces mots : “Je par­donne tout le monde et je demande par­don à tout le monde. Ça va ? Pas trop de commérages.” 

Bib­li­ogra­phie 


La Trilo­gie des Machines
 (1929) (recueil de trois réc­its d’in­spi­ra­tion futur­iste), post­face de Marziano Guglielminet­ti, traduit par Joël Gayraud, Paris, Mille et une nuits, 1993
Tra­vailler fatigue ou Lavo­rare stan­ca (1936)
La Plage ou La spi­ag­gia (1942)
Vacance d’août ou Feria d’agos­to [1946)
Dia­logues avec Leu­co (1947), tra­duc­tion col­lec­tive (sémi­naire Sor­bonne Nou­velle — Paris 3 : B. Di Lau­ro, M. Fus­co, M. Muià, J.Ch. Veg­liante…), 1986
Le Cama­rade ou Il com­pag­no (1947)
Avant que le coq chante, recueil de trois réc­its : Par chez nous, La Prison et La Mai­son sur les collines (1949)
Le Bel Été (1949), prix Stre­ga 1950, tra­duc­tion M. Arnaud
La Lune et les Feux ou La luna e i falò (1950)
Nuit de fête ou Notte di fes­ta, posthume
Le Méti­er de vivre, posthume (1952)
Michelan­ge­lo Anto­nioni, Femmes entre elles (Le amiche, 1955), d’après la nou­velle Tra donne sole, parue en français sous le même titre que le film
Jean-Marie Straub et Danièle Huil­let ont adap­té six fois les Dia­logues avec Leu­co au ciné­ma :
1979 : Dal­la nube alla resisten­za (De la nuée à la résis­tance), 35 mm, couleur, 105 min (film divisé en deux par­ties : la sec­onde est une adap­ta­tion de La Lune et les Feux)
2006 : Ces ren­con­tres avec eux (Quei loro incon­tri), 35 mm, couleur, 68 min
2007 : Le Genou d’Artémide, 35 mm, couleur, deux ver­sions de 26 min et 27 min (réal. J.-M. Straub seul)
2008 : Le Streghe — Femmes entre elles, 35 mm, couleur, 21 min (réal. J.-M. Straub seul)
2010 : L’In­con­solable, mini DV (Pana­son­ic AG DVX 100), couleur, deux ver­sions de 15 min env­i­ron (réal. J.-M. Straub seul)
2011 : La madre, HD (Canon 5D), couleur, deux ver­sions de 20 min env­i­ron (réal. J.-M. Straub seul)
1986: Le Plaisir des autres d’Ag­nès Mal­let, d’après la nou­velle Entre femmes seules extraite du recueil Le bel été , mise en scène Gilles GleizesThéâtre 14

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

mm

Eric Pistouley

Débuts lit­téraires au Temps qu’il fait : Une poé­tique du livre, un essai qui explore l’instant où, avant d’en lire la pre­mière ligne, on prend un livre dans ses mains. Quand finit l’objet ? Où com­mence le texte ? His­toires de fron­tières, de pas­sages, de chevauche­ment, de jeu entre des ter­ri­toires. Suivi d’un clone de la Religieuse por­tu­gaise, Let­tres de Ré, d’une bluette sous pseu­do et divers­es col­lab­o­ra­tions dont celle depuis bien­tôt dix ans avec la revue Espace(s).

Aller en haut