Belle livrai­son de la revue dirigée par Gérard Bocholier.

Sous le signe du pas­sage, une ving­taine de pages sont con­sacrées à Pierre Dhainaut :

À la nuit il emprunte
sa source, son souffle,
le poème limpide.

Cette lim­pid­ité qui vient à notre ren­con­tre fait le bien autour d’elle. Autre­fois on aurait par­lé de bonne nou­velle, mais le poète sait sûre­ment que les rus­es de l’égoïsme déjouent et trahissent ces mots tant dits (je pense à son recueil, L’autre nom du vent, 2014).

Dans un entre­tien pas­sion­nant avec Marc Fontana, Pierre Dhain­aut revient sur son par­cours avec une lucid­ité sans con­ces­sion ni remords. Il par­le des « forces hos­tiles (qui) sont innom­brables, au dehors comme en nous (et) nous con­traig­nent au saccage ». Moins moral­iste que lut­teur de l’intériorité il ajoute que cer­taines intu­itions con­tenues dans son pre­mier recueil, Le poème com­mencé, il les avait jugées naïves. Son écri­t­ure a depuis tra­ver­sé la noirceur, en l’oppressant, mais celle-ci aspi­rait en même temps, à mon insu à cette parole qui troue l’impasse et décou­vre un air frais. Aus­si ses répons­es font-elles renaître des mots comme « ouvrir », « épanouir ». Ain­si que la grâce du « oui ». Autant de mots en « qui reten­tit la syl­labe qui empêche le poème de se restrein­dre à un objet ver­bal ». Je ne sais si les moins de trente ans mesurent la portée de ces paroles dans l’oreille de qui a con­nu cer­taine dic­tature cri­tique des années 1970.

Ce qui fait dire à notre ami Pierre Maubé dans le bref et vif essai qui suit cet entre­tien que la poésie de Pierre Dhain­aut est souri­ante : « l’inquiétude se tisse à la sérénité, indis­so­cia­bles elle habitent tout sourire ».

Aux doigts l’écorce,
les mots du poème
vont jusqu’à l’aubier

Heureux appel à se laiss­er tra­vers­er par les mots, à laiss­er notre écorce dur­cie écouter le bat­te­ment de l’aubier. L’aubier c’est déjà du bois, du bois jeune et gorgé de sève, du bois for­mé ; son fil est sou­ple et accueil­lant… Une cer­taine célébra­tion du cageot par un autre poète en avait d’une autre manière souligné l’importance.

*

Faib­lesse et force de l’homme tra­versent aus­si le poème de Jacques Robinet :

Nous t’avons perdu
mais ta nuit fra­casse la nôtre
pour découdre nos bandelettes
et nous crions en notre éveil

Com­ment trans­former défaite
en vic­toire quand le moin­dre souffle
nous égare ?

 

Par­mi les beaux et per­ti­nents textes de Karim De Brouck­er, d’Emmanuelle Sor­det, de Pierre Alix, retenons ces vers rob­o­rat­ifs de Cécile A. Holdban :

                  C’était une péri­ode où Dieu se taisait.
                  Quelle main rassemblera
                  les frag­ments lais­sés par la nuit ?

Dieu se taisait.

Un bel arti­cle d’Isabelle Ravi­o­lo par­le des Éclair­cies de Josette Ségu­ra et de leur « poé­tique du dépouille­ment ». « Grappes patientes, mûries de soleil », sa poésie « invite à revenir au plus intime, et, depuis ce fond, à regarder le monde s’épanouir à la lumière des saisons ». « Le sacré », écrit-elle encore, « ne s’inscrit plus dans un au-delà ou un par­adis per­du, mais dans l’instant présent ».

Les con­tri­bu­tions cri­tiques de Colette Minois (sur la désaf­fec­tion du grand pub­lic pour la poésie), d’Yves Humann sur Régi­nald Gail­lard, affir­ment à leur façon l’importance spir­ituelle et philosophique de l’écriture poé­tique d’aujourd’hui.

*

Qu’à cela ne tienne
N’y aurait-il qu’une étoile
À percer notre nuit noire

Il est par­fois des vers sans inouïe ni fra­cas­sante nou­veauté et qui ont le don de la justesse ; qui ne don­nent pas de rêve ni de réponse mais, musi­cale­ment, accor­dent notre temps. Alors bien­v­enue à Jean-François Yvernogeau dont c’est la pre­mière pub­li­ca­tion en revue.

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Eric Pistouley

Débuts lit­téraires au Temps qu’il fait : Une poé­tique du livre, un essai qui explore l’instant où, avant d’en lire la pre­mière ligne, on prend un livre dans ses mains. Quand finit l’objet ? Où com­mence le texte ? His­toires de fron­tières, de pas­sages, de chevauche­ment, de jeu entre des ter­ri­toires. Suivi d’un clone de la Religieuse por­tu­gaise, Let­tres de Ré, d’une bluette sous pseu­do et divers­es col­lab­o­ra­tions dont celle depuis bien­tôt dix ans avec la revue Espace(s).