> Chronique du veilleur (7) – Autour de Jean Grosjean et de Philippe Jaccottet

Chronique du veilleur (7) – Autour de Jean Grosjean et de Philippe Jaccottet

Par | 2018-01-06T21:45:13+00:00 10 mai 2013|Catégories : Chroniques, Jean Grosjean, Philippe Jaccottet|Mots-clés : |

Cinq cents pages de textes retrou­vés de Jean Grosjean et réunis par son ami Jacques Réda, Une voix, un regard (Gallimard) nous offre la pos­si­bi­li­té remar­quable de par­cou­rir le che­min lit­té­raire et spi­ri­tuel sui­vi par Jean Grosjean de 1947 à 2004. Toutes les faces de cet écri­vain qui aura mar­qué la deuxième moi­tié du XXème siècle nous appa­raissent en lumière : le tra­duc­teur, le pro­sa­teur, le lec­teur et cri­tique, le poète bien sûr.

Peut-on par­ler d’une évo­lu­tion ? On est ten­té d’en cher­cher une au fil des textes pré­sen­tés chro­no­lo­gi­que­ment dans chaque rubrique. Cependant, c’est la grande constance de cette pen­sée ins­pi­rée qui me frappe avant tout. Fidèle à la terre d’Abraham et à la Bible, Jean Grosjean a su tra­duire les psaumes, l’évangile de Jean, tant de textes anciens, dans cet esprit uni­ver­sel et intem­po­rel qui fut le sien tout au long de sa vie. La sim­pli­ci­té des tra­duc­tions n’a d’égale que la gran­deur majes­tueuse des textes.  Ainsi, ce final du psaume 82 :

« Je disais : Vous êtes des dieux,
 Vous êtes tous fils du Très-Haut.

 Eh bien, vous mour­rez comme l’homme,
Vous tom­be­rez comme les princes. »

 

Jean Grosjean, Une voix, un regard, Textes retrouvés (1947-2004), réunis par J. Réda, préface de JMG Le Clézio, Gallimard, 20012, 490 pages, 26 euros

Jean Grosjean, Une voix, un regard, Textes retrou­vés (1947-2004), réunis par J. Réda, pré­face de JMG Le Clézio, Gallimard, 20012, 490 pages, 26 euros

On le sait, la prose de Jean Grosjean était toute tis­sée des fils d’or de la poé­sie, elle s’entrelaçait avec l’écriture des vers comme dans une tapis­se­rie sacrée. Ainsi, dans ce début de Jonathan, paru dans la NRF en 1993 :

 

« Une hiron­delle s’attarde en l’air pour voir plus long­temps que moi le soleil me pré­fé­rer l’ombre. Les feux du soir s’éteignent à l’horizon comme les paroles des anciens sur les seuils. Que pou­vions-nous faire d’autre ? »

 

Son regard cri­tique était libre, aigu, géné­reux. Il avait le génie des phrases éclai­rantes, qui syn­thé­tisent en quelques mots les qua­li­tés d’une œuvre, l’originalité d’un poète ou d’un pen­seur. À pro­pos de Pierre Oster, il nous don­nait en 2003 une vue géné­rale de la poé­sie qui mérite d’être médi­tée, tant elle est juste et sti­mu­lante :

 

« Les poètes qui s’éprennent de la beau­té la cachent sou­vent der­rière des tue­ries épiques ou des déses­poirs élé­giaques, mais ceux qui pré­fèrent la véri­té ne la montrent qu’à tra­vers de faciles désordres ou des hideurs épa­tantes. C’est qu’on ne peut que voi­ler ce qu’on révère. Or le voile que déploie Pierre Oster a une trans­pa­rence qui émeut tant elle nous met presque en tête à tête avec l’univers. »

 

 Le par­cours poé­tique de Jean Grosjean révèle sans doute plus d’évolutions, depuis Apocalypse ou  Terre du temps jus­qu’ aux der­niers volumes, dont le charme tient à si peu de mots, à un chant cré­pus­cu­laire comme sur un par­vis encore dans la brume.

Mais on admi­re­ra dès 1962, dans la NRF, ses « élé­gies mineures » qui semblent pré­sa­ger déjà La rumeur des cor­tèges et Les vasis­tas.

 

Les nuées stag­nent sur le pays.
Je  tra­verse les champs.
 

Je tra­verse mes jours dont luisent
quelques-uns fai­ble­ment.
 

Qu’au moins fleu­risse à ma ren­contre
le meri­sier des lisières.
 

S’il res­tait les mains vides
d’où nous vien­drait de reprendre âme ?
 

C’est ce mar­cheur infa­ti­gable qui fut pèle­rin de véri­té  que nous avons pour com­pa­gnon dans ce livre. Sa voix vibre dans une tona­li­té unique, elle porte le mes­sage de l’éternel, celui de ce Dieu incar­né sans qui l’humanité n’aurait pas de sens. « Ne rien créer », disait-il en 1956, « Seulement détec­ter les conni­vences entre le mot et l’être. » Jean Grosjean les a détec­tées et trans­mises admi­ra­ble­ment.

Philippe Jaccottet, Taches de soleil, ou d'ombre, Notes sauvegardées (1952-2005),Le Bruit du temps, 2013, 205 pages, 22 euros.

Philippe Jaccottet, Taches de soleil, ou d’ombre, Notes sau­ve­gar­dées (1952-2005), Le Bruit du temps, 2013, 205 pages, 22 euros.

« Notes sau­ve­gar­dées », le volume de Philippe Jaccottet, Taches de soleil, ou d’ombre (Le Bruit du temps), vient ache­ver la série des volumes parus autre­fois chez Gallimard, La Semaison (2 volumes) et Observations et autres notes anciennes. On retrouve, de 1952 à 2005, le poète en voyage, lec­teur et mélo­mane, rêveur et guet­teur d’invisible. Certains textes, plus longs, parlent de mal­heurs : mort de son beau-père en 1966, mort de sa mère en 1974…Relisant les épreuves de Chants d’en bas, le poète médite sur son écri­ture et nous livre un pré­cieux aveu sur sa recherche de la véri­té de l’expression, qui n’est autre que le signe de sa soif intense de la Vérité. Il revient sur la mort de sa mère et écrit :

Même si je viens d’écrire que je devrais veiller plus sévè­re­ment que jamais à la pro­prié­té, à la jus­tesse de mes mots, je dois céder aux images si elles me viennent sans que je les aie cher­chées, ni même atten­dues. Je dirai donc aus­si que c’était, ce cadavre blanc et si extra­or­di­nai­re­ment long, mince et raide, comme un cou­teau qui se serait insé­ré dans le corps du jour, une lame gla­cée dont celui qui la tenait ain­si immo­bile ne pou­vait pas être visible, d’aucune façon.

Ainsi, Philippe Jaccottet nous est par­ti­cu­liè­re­ment proche dans ces pages où il ne se dérobe pas à ces face à face, à ces contra­dic­tions qu’il devine en lui-même comme en chaque être humain. Loin de la « foire aux vani­tés » lit­té­raire (la page sur le salon du livre de Francfort est élo­quente à ce sujet), il nous fait part de ses admi­ra­tions de lec­teur, par exemple à pro­pos de la col­lec­tion de Pierre Leyris, « Domaine anglais » :

Il me semble que per­sonne, en France, n’est capable d’écrire comme cela – avec cette force concrète et sur­tout cette appa­rence de natu­rel.

Ce sont les impres­sions fugi­tives, les nota­tions les plus ter­restres ou aériennes qui, dans ces volumes de notes, res­te­ront comme le témoi­gnage le plus pur de cette recherche d’une écri­ture « concrète ». Ce sont ces pas­sages de nuages et de lumières, tra­ver­sant le poète, qu’il a le génie de rete­nir dans ses filets de mots presque impon­dé­rables :

  Marche des nuages les uns au-des­sus des autres, régu­lière, lente, ces fruits blancs gon­flés des graines de la pluie, éclai­rés, rosis, mûris par le soleil.

 Le pre­mier matin où flambe la blan­cheur de l’automne, dans l’air rafraî­chi ; l’un des moments de l’année les plus aigus et les plus doux. Le ciel est comme une gloire pâle et aveu­glante posée sur les feuillages de l’étendue et la voi­lant à demi.

La poé­sie de Philippe Jaccottet dépasse ain­si toutes les défi­ni­tions for­melles de prose et de vers, elle n’est jamais aus­si grande que lorsqu’elle se fait dis­crète et puis­sante comme la lumière qui l’habite. D’où vient que cette lumière lui semble comme à nous avoir quelque chose de « sacré » ? Cela pour­rait s’appeler la grâce. Sans nom­mer le semeur de sa « semai­son », Philippe Jaccottet nous en aura fait sen­tir la pré­sence. 

Chronique du veilleur

Retrouvez l’ensemble de la Chronique du veilleur, com­men­cée en 2012 par Gérard Bocholier

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Gérard Bocholier

Gérard Bocholier. Né en 1947, habite Clermont-Ferrand.

Directeur de la revue de poé­sie Arpa, col­la­bo­ra­tions à la NRF, au Chemin des livres et à la Revue de Belles Lettres .

Poète, auteur d’une ving­taine de volumes de poèmes.

Dernier paru : Psaumes du bel amour (Ad Solem).

La fiche com­plète de l’auteur.

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