> Chronique du veilleur (28) – Stéphane Bataillon, Où nos ombres s’épousent, Vivre l’absence

Chronique du veilleur (28) – Stéphane Bataillon, Où nos ombres s’épousent, Vivre l’absence

Par |2018-01-07T01:54:18+00:00 28 mars 2017|Catégories : Essais & Chroniques, Stéphane Bataillon|Mots-clés : |

« Bientôt dix ans qu’elle est par­tie. Par pudeur ou pour subli­mer sa lumière per­sis­tante, je ne l’ai jamais nom­mée dans les pages du livre. » Tout est presque dit dans ces phrases d’aujourd’hui, fai­sant suite à ce livre de 2010, livre de dou­leur et de silence, d’un lyrisme rete­nu, qui mar­qua l’entrée de Stéphane Bataillon en poé­sie. Le poète y parle de ce deuil cruel, de la perte de sa bien aimée, mais s’y inter­roge aus­si sur l’indicible qu’il faut pour­tant expri­mer. Sa jeu­nesse se confronte déjà à toutes les grandes ques­tions de l’écriture poé­tique :

       Conserver seule­ment
       ce qui est néces­saire

                      Ne gar­der que les mots
                      et puis les écou­ter.

Stéphane Bataillon, Où nos ombres s'épousent, éd. Bruno Doucey, nov. 2016, 112 p., 13 euros

Stéphane Bataillon, Où nos ombres s’épousent, éd. Bruno Doucey, nov. 2016, 112 p., 13 euros

« Une force vibrante », selon sa belle expres­sion, porte toutes les pages de ce livre, les sou­tient comme un far­deau mira­cu­leu­se­ment sus­pen­du dans les airs. « Et puis il y a cette source, cette source de larmes chaudes qui ne s’arrête jamais mal­gré les embel­lies. » Ces larmes rejoignent les élé­ments, les sen­sa­tions, « l’eau de la rivière », « l’herbe nou­velle », le sel qui « pique la peau », l’île et la forêt. Elles semblent les irri­guer d’une sève étrange, qui les régé­nère et les puri­fie. Stéphane Bataillon relie le plus humble au plus grand, comme il tente de relier la mort et la vie.

Il ne reste de nous
que les mots les plus simples
ceux qu’on refuse de lire
sûr de les retrou­ver

Le par­fum de la cendre
qui enva­hit l’auberge
annonce enfin la course
dans la grande forêt

L’espérance reste cachée, comme une eau pure sous la mousse. On la sent battre au cœur des poèmes qui, fina­le­ment, n’en forment plus qu’un, sou­vent à l’infinitif, mode d’une réso­lu­tion à prendre, d’un sur­saut à pro­duire :

Laisser mon­ter le chant
pour res­ter au plus proche
de notre décou­verte

Espérer qu’un matin
on sau­ra le reprendre.

L’impersonnel per­met aus­si de prendre une cer­taine dis­tance avec le tra­gique, il tend déjà à signi­fier un « nous » où tout humain éprou­vé par la souf­france se retrouve et s’arme avec le poète pour conti­nuer à vivre :

On ras­semble les fils

épar­pillés au sol
pour tres­ser une étoffe

On sent qu’elle peut tenir.

Cette « étoffe » du poème de Stéphane Bataillon est belle et réchauffe son lec­teur qui se laisse enve­lop­per par elle. Elle devient rem­part au bord du vide, tis­sé de fra­gi­li­té et de force. On n’a qu’envie de la conser­ver contre soi, à même le cœur.

Chronique du veilleur

Retrouvez l’ensemble de la Chronique du veilleur, com­men­cée en 2012 par Gérard Bocholier

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Gérard Bocholier

Gérard Bocholier est né le 8 sep­tembre 1947 à Clermont-Ferrand (France). Il a fait ses études secon­daires et supé­rieures dans cette ville, y a ensuite ensei­gné la lit­té­ra­ture fran­çaise et les lettres clas­siques en classe de lettres supé­rieures.

Originaire d’une famille de vigne­rons de la plaine de Limagne, il est franc-com­tois par sa famille mater­nelle, à la fron­tière du pays de Vaud en Suisse. Il a pas­sé son enfance et sa jeu­nesse dans le vil­lage pater­nel de Monton, au sud de Clermont-Ferrand, que les poèmes en prose du Village et les ombresévoquent avec ses habi­tants.

La lec­ture de Pierre Reverdy, à qui il consacre un essai en 1984, Pierre Reverdy lephare obs­cur,déter­mine en grande par­tie sa voca­tion de poète. En 1971, Marcel Arland, direc­teur de la NRF, lui remet à Paris le prix Paul Valéry, réser­vé à un jeune poète étu­diant.  Son pre­mier grand livre, L’Ordre du silence, est publié en 1975.  En 1976, il par­ti­cipe à la fon­da­tion de la revue de poé­sieArpa, avec d’autres poètes auver­gnats et bour­bon­nais, dont Pierre Delisle, qui fut un de ses plus proches amis. D’autres ren­contres éclairent sa route : celle de Jean Grosjean à la NRF, puis celle de Jacques Réda, qui lui confie une chro­nique régu­lière de poé­sie dans les pages de la célèbre revue à par­tir des années 90, mais aus­si l’amitié affec­tueuse du poète de Suisse romande, Anne Perrier, dont il pré­face les œuvres com­plètes en 1996.

Son acti­vi­té de cri­tique de poé­sie ne cesse de se déve­lop­per au fil des années, il col­la­bore  au fil des années à de nom­breuses revues, notam­ment à la Revue de Belles Lettresde Genève, au Nouveau Recueil, et sur­tout à Arpa,dont il assure la direc­tion dès 1984. Il donne actuel­le­ment des poèmes à Thauma,Nunc,Le Journaldes poètes.

Certains de ses articles sont réunis dans le volume Les ombrages fabu­leux,en 2003.

A par­tir de 2009, un an avant sa retraite, il se consacre prin­ci­pa­le­ment à l’écriture de psaumes, publiés par Ad Solem. Le pre­mier volume est pré­fa­cé par Jean-Pierre Lemaire, son ami proche. Le deuxième s’ouvre sur un envoi de Philippe Jaccottet. Son essai Le poème exer­cice spi­ri­tuelexplique et illustre cette démarche.

Il prend la res­pon­sa­bi­li­té d’une rubrique de poé­sie dans l’hebdomadaire La Vieet tient une chro­nique de lec­tures, « Chronique du veilleur »,  à par­tir de 2012 sur le site inter­net :Recours aupoème.

De nom­breux prix lui ont été attri­bués : Voronca (1978), Louis Guillaume (1987), le Grand Prix de poé­sie pour la jeu­nesse en 1991, le prix Paul Verlaine  de la Maison de poé­sie en 1994, le prix Louise Labé en 2011. L’Académie Française lui a décer­né le prix François Coppée pourPsaumes de l’espérance en 2013.

Son jour­nal intime, Les nuages de l’âme, paraît en 2016, regrou­pant des frag­ments des années 1996 à 2016.

Parmi ses publi­ca­tions poé­tiques récentes : Abîmes cachés(2010) ; Psaumes du bel amour(2010) ; Belles sai­sons obs­cures(2012) ; Psaumes de l’espérance(2012) ; Le Villageempor­té (2013) ; Passant (2014) ; Les Etreintes invi­sibles (2016) ; Nuits (2016) ; Tisons(2018) ; Un char­don de bleu pur(2018) ; Depuis tou­jours le chant(2019)

A paraître : Ainsi par­lait Georges Bernanos(Arfuyen) ; Psaumes de la Foi vive (Ad Solem) ; J’appelle depuis l’enfance (La Coopérative).

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